Le lieu de la liberté

Du fond de la nature, sur les bords de l’invisible, mais encore dans la matière, un clin d’oeil inattendu entraîne l’observateur, jusque-là séparé d’elle, dans une complicité qui transforme l’observation solitaire en une sorte de tête-à-tête.

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Discours d’ouverture du colloque «Â Science et conscience » (1979)

Le domaine dans lequel nous entrons aujourd’hui est celui qu’un déplacement de notre conscience cognitive nous fait peu à peu entrevoir, et dans lequel tout est différent de ce que nous percevons d’habitude sur le territoire familier à notre angle de vue séculaire d’où nous regardons encore le nouveau monde avec circonspection.

Les arrangements conceptuels du monde opérés par la raison «Â objective » classique se font tout à coup autrement dans le réel. Du fond de la nature, sur les bords de l’invisible, mais encore dans la matière, un clin d’oeil inattendu entraîne l’observateur, jusque-là séparé d’elle, dans une complicité qui transforme l’observation solitaire en une sorte de tête-à-tête.

Parallèlement, les frontières de la personne, débordant le moi traditionnel, s‘élargissent au sein d’une organisation psychosomatique plus complexe et plus ambiguë quant à ses appartenances à une matière ou à une autre, d’abord vers l’inconscient psychosocial que chacun porte en lui, puis vers l’inconscient archétypal commun à toute l’humanité, et où circulent les grands mythes — et encore plus en profondeur, vers cette source inconnue abordée seulement dans le silence de la vision par ceux qui ont expérimenté la présence d’une réalité psychique objective transcendant les cinq sens.

On peut entrevoir alors d’autres descriptions physiques de notre univers, voire d’univers multiples auxquels appartiendrait le nôtre, pour employer un langage commun à quelques visionnaires et certains physiciens.

Ces descriptions nous montrent des mondes en mouvement perpétuel où la distinction entre la matière morte et la matière vivante devient de plus en plus floue.

On peut entrevoir que nous sommes placés dans cet univers autrement que nous le croyons d’habitude; que nous sommes impliqués dans un mouvement général où l’on serait tenté de découvrir que ce qui sera lié sur terre sera lié dans le ciel, et que ce qui sera délié sur terre le sera aussi dans le ciel.

Car, que s’est-il passé pendant que nous vaquions à nos vies quotidiennes? Que s’est-il passé dans les lieux où s‘élaborent les connaissances contemporaines, et qui nous a invités à vouloir cette rencontre?

Si l’on se réfère à la théorie du «Â big bang », situant l’origine de notre univers il y a quelques quinze milliards d’années, dans l’instant de l’explosion primordiale de «Â quelque chose », la possibilité ouverte par la physique et l’astrophysique moderne de nous rapprocher du moment 0+ x centièmes de seconde de cette explosion et d’en décrire aussitôt les conséquences jusqu‘à nous, cette possibilité a du même coup rapproché, comme dans un «Â zoom » formidable, les observateurs de l’immédiatement-après, que sont les physiciens et les astrophysiciens, des voyants de l’immédiatement avant, que sont les philosophes, poètes et prophètes visionnaires d’une tradition constante dans l’histoire de l’humanité, mais à redécouvrir aujourd’hui, pour sa plus grande part.

Ce rapprochement en somme géographique, qui place les uns et les autres de part et d’autre d’une mince paroi de quelques centièmes de seconde, est aussi une image de cet instant où nous nous trouvons rassemblés à Cordoue, et des deux parcours de recherche si longtemps aveugles l’un à l’autre.

Tout se passe en effet comme si les deux démarches, jusqu’ici parallèles, se rapprochaient l’une de l’autre, sans se toucher ni fusionner en une ligne unique, et donnaient lieu, au sens littéral du terme, à des échanges de vues.

D’un côté, en effet, nous trouvons des savants venus de l’extérieur de la nature à la rencontre d’un lieu qui en détermine le centre de compréhension, comme le point d’intersection d’un rayon avec une circonférence pratique sur celle-ci une ouverture qui donne sur son centre; de l’autre, des philosophes, des poètes, des prophètes venus de l’intérieur de la sphère obscure inaccessible au concept, vers le lieu intérieur de la raison des choses — et, quelque part entre eux, le point de leur rencontre, mais non de leur identité, qui pourrait constituer un éventuel point d’explosion de l’inconnu en connaissance.

La ville de Cordoue a été le lieu d’un événement considérable qui date peut-être pour l’Europe l’origine de cette double démarche, de cette diaspora de l’intelligence hors de l’un de ses domaines d’exercice, et qui apparut à Henry Corbin, auquel tant d’entre nous doivent et devront toujours tant, comme investi d’une fonction symbolique inappréciable. Et c’est la lecture de cet événement, tel que le relate henry Corbin dans son livre L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabi, en citant lui-même le récit direct qu’en a fait l’un de ses acteurs, qui m’a déterminé, avec Michel Cazenave, à situer à Cordoue le lieu physique et imaginal de ce colloque.

Cet événement met en scène le plus célèbre philosophe de la rationnalité aristotélicienne de son époque, Averroës, et un adolescent devenu par la suite l’un des plus grands maîtres de la pensée et de l’expérience mystiques dans l’Orient de l’Islam, Ibn Arabi.

«Â Pour le récit des relations entre le maître aristotélicien intégriste et le jeune homme qui devait être appelé «Â fils de Platon », il faut laisser la parole à celui-ci, propose Henry Corbin… Je me rendis un beau jour, à Cordoue, à la maison d’Averroës, nous raconte Ibn Arabi. Il avait exprimé le désir de me rencontrer personnellement, parce qu’il avait entendu parler des révélations que Dieu m’avait accordé au cours de ma retraite spirituelle, et il n’avait pas caché son étonnement devant ce qu’on lui avait appris. J‘étais encore à cette époque un adolescent imberbe. A mon entrée, le philosophe se leva de sa place, vint à ma rencontre en me prodiguant des marques démonstratives d’amitié et de considération, et finalement m’embrassa. Puis il me dit: «Â Oui. » Et moi à mon tour, je lui dis: «Â Oui. » Alors sa joie s’accrut de constater que j’avais compris. Mais ensuite, prenant moi-même conscience de ce qui avait provoqué sa joie, j’ajoutai: «Â Non. » Aussitôt Averroës se contracta, la couleur de ses traits s’altéra, il sembla douter de ce qu’il pensait. Il posa cette question: «Â Quelle sorte de solution as-tu trouvée par l’illumination et l’inspiration divine? Est-ce identique à ce que nous dispense à nous la réflexion spéculative? » Je lui répondis: «Â Oui et non. Entre le oui et le non les esprits prennent leur vol hors de leur matière, et les nuques se détachent de leur corps. Averroës pâlit, je le vis trembler; il murmura la phrase rituelle: il n’y a de force qu’en Dieu — car il avait compris ce à quoi je faisais allusion […]

«Â Je voulus avoir une autre fois une nouvelle entrevue avec Averroës. La miséricorde divine me le fit apparaître en une extase (wâqi’a), sous une forme telle qu’entre sa personne et moi-même, il y avait un léger voile. Je le voyais à travers ce voile, sans que lui-même me vît ni ne sût que j‘étais là. Il était en effet trop absorbé dans sa méditation, pour s’apercevoir de moi. Alors je me dis: Son propos ne le conduit pas là où moi-même j’en suis (…).

«Â Je n’eus plus l’occasion de le rencontrer jusqu‘à sa mort qui survint en l’année 595 de l’hégire (1198), à Marâkesh. Ses restes furent transférés à Cordoue, où est sa tombe. Lorsque le cercueil qui contenait ses cendres eut été chargé au flanc d’une bête de somme, on plaça ses oeuvres de l’autre côté pour faire contrepoids. J‘étais là debout en arrêt; il y avait avec moi le juriste et lettré Abü-l-Hosayn Mohammad Ibn Jabayr ainsi que mon compagon Abü-l-Hakam Amru Ibn al Sarrâj, le copiste. Alors Abü-Hakam se tourna vers nous et nous dit: «Â Vous n’observez pas ce qui sert de contrepoids au maître Averroës sur sa monture? D’un côté le maître, et de l’autre ses oeuvres, les livres composés par lui. » Alors Ibn Jobayr de lui répondre: «Â Tu dis que je n’observe pas, ô mon enfant? Mais certainement que si. Que bénie soit ta langue! » Alors je recueillis en moi [cette phrase d’Abü-l-Hakam], pour qu’elle me soit un thème de méditation et de remémoration. Je suis maintenant le seul survivant de ce petit groupe d’amis — que Dieu les ait en sa miséricorde — et je me dis alors à ce sujet: D’un côté le maître, de l’autre ses oeuvres. Ah! Comme je voudrais savoir si ses espoirs ont été exaucés! »

Pourtant, précise Corbin un peu plus loin, le triomphe de ce désir là, Ibn Arabi sait qu’il ne l’obtient ni par l’effort de la philosophie purement rationnelle ni par le ralliement à ce que son lexique désignera comme un «Â Dieu créé dans les dogmes ».

Quel est, précisément, le sens de ce récit?

Quelques temps après la mort d’Averroës, Ibn Arabi est amené à quitter l’Andalousie, donc l’Europe où commence le grand développement de l’objet strictement rationnel. Il rejoint, dans le Moyen-Orient de l’Islam, les philosophes de «Â l‘événement-vision », qui demeurent les praticiens fidèles et les théoriciens d’un autre espace-temps que celui de notre perception sensible, et que notre Occident, pour sa plus grande part, s’apprête à appeler «Â objectif » dans le sens de «Â seul réel ».

Et ce n’est pas l’un des moindres paradoxes que de voir aujourd’hui l’une des plus en pointe des sciences de la nature dénouer les «Â objets » de leur immuabilité réaliste en se demandant s’ils ne sont pas des apparitions d‘événements, des événements-objets.

C’est là, entre un monde constellé d’objets fixes, régis comme dans une législation par des enchaînements de la logique émanée des observateurs, et un monde d‘événements spirituels à la fois produits et rencontrés, témoignant des origines de la nature et de la finalité des mondes, que se place l’interrogation soulevée par la bifurcation de Cordoue dans les années 1200.

A quoi nous entraîne Ibn Arabi, au contraire d’Averroës qui ne peut, à cause même de sa méthode, atteindre le lieu où se trouve celui-là?

D’abord vers l’usage d’un organe de connaissance, l’imagination créatrice, aussi légitime que la raison ou que la volonté qu’elle complète, et qui, parce qu’elle continue la création et l’expansion du monde, à la fois produit et reçoit d’ailleurs ce qu’elle voit, comme si elle réalisait une espèce de synthèse vivante entre réalisme et «Â intuitionnisme ».

Ensuite, et par elle, vers ce monde imaginal commenté par Henry Corbin tout au long de son oeuvre, à laquelle je me réfère ici.

Arabi, en effet, nous emmène dans le monde des images réelles et subsistantes venues à l’existence sous l’effet de l‘énergie créatrice de la psyché qui les évoque, et qui est pour l’homme le lieu de l’expérimentation de toute connaissance directe, dans un phénomène de vision qui prend du coup la relève, tout en les intégrant, du croire et du savoir.

Or, ce monde psychique objectif des images réelles est pour le philosophe ce que la nature est pour le physicien.

Une théorie relevant des sciences de la nature est en effet un jour ou l’autre vérifiable expérimentalement puisque la nature, la matière étudiées sont toujours là présentes dans notre champs sensoriel. Une théorie conceptuelle de la philosophie métaphysique, en dehors d’une pure et aléatoire cohérence interne, est, au contraire, et par définition, expérimentalement invérifiable. Elle ne serait vérifiable que si son objet propre existait dans un lieu dont on pourrait prouver que les pensées s’y réalisent. L’inexistence de ce lieu, sans ôter à la raison la certitude de sa logique, lui enlève tout moyen de la vérifier en la vivant: d’un côté le maître, de l’autre ses oeuvres; d’un côté l’oeuvre, de l’autre la vie.

Ainsi, les uns s’engagent dans la voie de la perfection déductive, à laquelle, dans le domaine des sciences de la nature, un répondant existe dans le champs de notre système d’expérience et de perception — tandis que, sur cette même voie, dans le domaine des spéculations rationnelles, un répondant du même type ne se peut rencontrer.

D’autres, en revanche, s’exercent en philosophie à développer leur faculté de faire apparaître ce répondant. Ils suscitent en eux-mêmes ce point où le réel est amené à se révéler «Â concrètement », certes dans les limites que lui impose sa relation avec la personne qui le contemple, mais avec une présence suffisante pour que soit vu, dans l’expérience intime et au-delà du concept,ce dont la philosopophie rationnelle peut partiellement induire l’existence sans jamais parvenir à la vivre.

Ce lieu légendaire dans toute l’humanité, y compris en Europe dans de nombreux récits symboliques en même temps que vécus, mais peu à peu perdus de vus depuis la catastrophe spirituelle de la fin du XII^e^ , c’est celui dont le grand Don Quichotte, comme une lueur primordiale qui s‘éteint à l’annonce des immenses mutations du «Â siècle des lumières », vit désespérément le souvenir et la nostalgie, que les siens prennent déjà pour folie.

Cette souffrance qu’entraîne pour nous la condamnation à l’abstrait est pour presque tout dans le sentiment tragique de la vie si fortement exprimé par Miguel de Unamuno, et que chacun ressent dans ce qu’on appelle aujourd’hui notre crise de civilisation.

Quand la source d’un fleuve est tarie, ce qui reste d’eau continue à couler jusqu‘à la mer et les riverains de son estuaire, des centaines de kilomètres plus bas, peuvent ne s’apercevoir de rien — jusqu’au jour où la terre sèche émerge de l’absence soudaine de liquide.

Peut-être en va-t-il de même quant à la pensée chez nous? Elle court sur sa pente depuis des centaines d’années, et les concepts encore pleins au début des anciennes visions sont peu à peu devenus en les oubliant des postulats de la raison. N’est-elle pas dès lors privée de la transparence de ses sources, où apparaissaient en vie les raisons des existences? Aujourd’hui, les réserves s‘épuisent, les impasses émergent, et la crise avec elles.

Dans un mouvement simultané, je crois pourtant que nous assistons de nos jours à un dégel de ce côté. Nous voyons des scientifiques comme toucher de leurs mains au corps de l’univers et l’atteindre, pour ainsi dire physiquement, dans les espaces paradoxaux où les formes apparaissent et disparaissent, roulées dans des vagues d’ondes réelles-immatérielles.

Nous voyons également, comme par un lien de synchronicité aussi explicite en lui-même que le serait une cause effective, dans le même temps que les sciences de la nature débouchent sur les problèmes des rapports de la conscience et de la matière, apparaître l’indication d’une certaine matérialité des plus hauts états de conscience. Cette indication, nous la voyons se faire jour de plusieurs côtés à la fois: du fond culturel et spirituel d’une tradition constante, réanimée aujourd’hui par de considérables travaux d‘érudtion multidisciplinaires; de la pratique analytique de la psychologie des profondeurs par le biais du psychoïde et de l’archétype du Monde Un; de l‘évolution de sciences de l’homme comme la neuro ou la psychophysiologie, à travers la pratique de l‘étude des états modifiés de conscience, comprenant la connaissance de états mystiques; enfin une certaine philosophie, dans une perspective générale orientée vers la primauté de l’expérience vécue.

C’est, je l’espère, de l‘échange ici même des recherches les plus poussées que les problèmes de la conscience et de la matière, des limites et des absences de limites qui règlent les relations de l’homme et de l’univers, que les questions du matérialisme et de l’idéalisme, où même du réalisme et de l’intuitionnisme moderne, trouveront des champs d’observation révélateurs de méthodes et de faits propres à renouveler la pensée dans ces domaines.

(…) Car il est temps qu’entre les réalités les plus vastes où se meuvent les vivants et leur soif de s’y situer, la médiation mûrisse dès la phase des interrogations.

(…) Il me semble toutefois que le sujet de ce colloque, et le chois de son siège à Cordoue, relèvent d’une seule et même question: ce qui a été dénoué à Cordoue aux environs de l’an1200, peut-il être renoué à Cordoue en 1979?

Le lieu de la liberté, Discours d’ouverture du colloque Science et conscience (1979), Science et conscience