La Weid, métaphysique

Pourquoi ne pas descendre encore plus bas dans l‘échelle de l‘évolution et passer du règne animal au règne végétal ? S’il y avait continuité sur le plan de la matière, j’imaginais qu’il devait y avoir continuité aussi sur d’autres plans de fabrication d’eidos. Il devenait ainsi possible à une plante et à un insecte d‘échanger des informations, ce qui expliquait les co-évolutions.

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« Je n’ai lu que dans un seul livre, dans mon propre livre, dans moi-même »

Jakob Böhme

La Weid, métaphysique

Je me souviens. Nous étions au mois de juin 1992, et je venais de rencontrer Vahé. Il avait passé la journée à m’expliquer comment il concevait le monde. Pour lui, il n’y avait pas de différence fondamentale entre la matière et l’esprit, car tout dans l’univers était fait d’une même substance possédant une nature semblable à la pensée. La frontière entre les deux mondes était seulement une illusion de notre conscience. Ces bulles de pensées, qu’il appelait eidos, étaient sans cesse en mouvement : elles se rejoignaient, puis se séparaient, et de ces unions-séparations naissaient à chaque fois de nouvelles pensées. Ce mécanisme, Vahé l’avait appelé le Principe Moteur de l’univers. Au-dessus, il plaçait un autre principe, directeur celui-là, le chef d’orchestre de toute l’histoire. Le Principe Directeur dirigeait les unions-séparations des eidos, donnant à chacun l‘énergie d’aller jusqu’au bout de lui-même. Mais comme ces deux Principes n‘étaient que mouvement, il nous était impossible de les voir. Nous ne pouvions avoir accès qu’aux eidos, le résultat de leur travail. Ainsi, tout dans l’univers s’enchaînait d’une manière logique par un processus de cause à effet implacable. Comme tout était fait de la même substance, tout pouvait interagir. Au fond, dans ce monde-là, rien n‘était vraiment séparé. C’est ce qui faisait dire à Vahé que tout ce qui existait tenait dans un Point. A toute cette histoire, son ami Charles avait trouvé un nom barbare : la Weid. Cette Weid représentait le fruit de plus de dix années de réflexions et de recherches tous azimuts. Honnêtement, je dois avouer que sur le coup je n’avais pas compris grand chose ! Mais je n’ai pas osé le dire…

Ce soir-là, pourtant, j’ai fait un étrange rêve. Un rêve qui n’en était pas vraiment un car j’avais l’impression d‘être éveillée. En quelques secondes, j’ai vu, senti, connu, et compris ce qu’il voulait dire. Il y avait au-dessus de ma tête des bulles, comme des bulles de savon légèrement teintées de rose et de jaune. Je me suis approchée, et j’ai réalisé instantanément que ces bulles était des bulles de pensées. Chacune d’elle représentait une idée, je ne me souviens plus laquelle. Alors quelque chose comme un grand crochet jaune et lumineux est sorti de mon coeur. Il a saisi deux bulles, et les a assemblées pour qu’elles ne fassent plus qu’une. Puis cette bulle unique de pensée est venue en moi. Je l’ai faite mienne. J‘étais collée à elle, incapable de m’en dissocier. Le crochet lui-même avait disparu. Je n‘étais plus que la bulle. Cette fois j’en suis certaine, je ne dormais plus. Je me suis assise sur le lit, et quelque chose d’autre s’est produit. Le crochet lumineux est réapparu, mais, pendant une fraction de seconde, il n’a attrapé aucune pensée. Il était vide de sens. Il était, tout simplement. Je me trouvais dans un état difficile à décrire, au-delà de l‘émotion qu’on appelle l’amour, au-delà de l‘émotion qu’on appelle la joie. J‘étais tout simplement moi, quelque chose qui pouvait prendre toutes les formes, tous les visages, quelque chose que je sentais indestructible et éternel. J‘étais potentiellement tout, et pourtant, à cet instant, je n‘étais rien. Puis le crochet a associé à nouveaux des bulles de pensées, et d’autres, et encore d’autres. En quelques secondes, tout s’est accéléré et le mécanisme est redevenu inconscient. Ce jour-là, je me suis dit que les traditions n’avaient sans doute pas tort en nous parlant de l’esprit, de ses pouvoirs, et de cette parcelle d’immortalité qui était en chacun de nous. Comme dans un film au ralenti, j’avais vu le Principe Moteur à l’oeuvre. Il unissait et séparait sans discontinuer des bulles de pensées. L‘étrange crochet qui avait jailli de mon coeur, je crois bien que c‘était le Principe Directeur. Il dirigeait l’opération. Lui pouvait se passer des bulles pour exister, mais alors plus rien ne se créait. Il semblait être là de toute éternité, et constituer ma véritable substance. Pour être plus exacte, je dois dire que si j’ai visualisé le Principe Directeur comme un crochet, c’est pour pouvoir justement me raccrocher à une image ! Car en fait il ressemblait plus à un jet d‘énergie, une force irrépressible, un élan de vie, qu‘à un objet.

Après, bien entendu, je n’ai pas pu me rendormir. Si tout cela n‘était pas qu’un rêve, je devais pouvoir m’en servir pour comprendre le monde. Si moi je possédais tout un stock de bulles de pensées, c’est-à-dire d’eidos, au-dessus de moi, cela devait être pareil pour tous les hommes. Mon ego, qui était aussi un ensemble d’eidos, me donnait l’impression que ce stock m’appartenait en propre. Chaque être humain devait ainsi posséder son paquet bien ficelé. Mais cette ficelle de l’ego tenait-elle vraiment le paquet fermé ? Sans doute pas puisque Vahé disait que dans la Weid, tous les eidos, quels qu’ils soient, pouvaient interagir. C’est ainsi que les pensées de l’un passaient chez l’autre, ce qui finissait par constituer des champs de pensées auxquels tous accédaient. Je retrouvais l’idée de l’inconscient collectif de Jung. Mais je comprenais en plus comment il se formait, puisque chaque fois qu’un homme puisait dans ce fond pour construire des pensées, il l’enrichissait. Toutes ces pensées constituaient le patrimoine de l’humanité. Certaines étaient positives, d’autres négatives, mais toutes influaient sur notre vie, que nous le voulions ou non.

Pourquoi serions-nous les seuls sur Terre à fabriquer de la pensée ? L’histoire ne s’arrêtait certainement pas là. Derrière l’instinct animal il y avait sans doute aussi du sens, de l’information, une autre forme de pensée, en d’autres termes des eidos. Cela expliquerait comment des animaux, comme les rats dans l’expérience de Mac Dougall, pouvaient se transmettre des informations par des voies subtiles qui n‘étaient ni chimique, ni vocale.

Pourquoi ne pas descendre encore plus bas dans l‘échelle de l‘évolution et passer du règne animal au règne végétal ? S’il y avait continuité sur le plan de la matière, j’imaginais qu’il devait y avoir continuité aussi sur d’autres plans de fabrication d’eidos. Il devenait ainsi possible à une plante et à un insecte d‘échanger des informations, ce qui expliquait les co-évolutions.

Tout cela m‘était facile à admettre. Mais j’avais encore du mal à concevoir qu’un vulgaire caillou, un cristal, un atome, bref la matière solide, ne soient aussi rien d’autre que des eidos. Que de la pensée émerge de la matière, cela n‘était pas nouveau. Mais que la matière elle-même soit de même nature que la pensée, c’est-à-dire des eidos fabriquant des eidos, cela m‘était plus difficile à comprendre. Pourtant il suffisait que je me souvienne des articles que j’avais écrits sur la physique quantique pour m’apercevoir que la matière n‘était plus ce qu’elle était. L’infiniment petit se jouait de nous. Il se montrait sous l’aspect que nous voulions ; il semblait ne pas obéir aux contraintes de notre espace-temps en transmettant instantanément à distance des informations ; il pouvait se matérialiser et se dématérialiser à sa guise. En résumé, cette matière en quelque sorte immatérielle me semblait proche de la pensée. Comme me l’avait dit Vahé, elle pouvait très bien elle aussi n‘être qu’eidos. Restait tout de même une question : pourquoi pouvais-je voir les eidos de la matière, me heurter physiquement à eux, et pas voir de la même manière mes pensées et les pensées des autres ? La réponse, mon ami me la donna quelques jours plus tard d’une manière laconique : parce depuis des millénaires, tout le système de perception des êtres humains s‘était construit pour ne sélectionner qu’une partie du réel, en l’occurrence ce que nous appelons la matière. Mais il suffisait de changer de système de perception, comme nous le faisons d’ailleurs toutes les nuits lorsque nous rêvons, pour nous apercevoir que des pensées peuvent être aussi solides et réelles que la matière que nous percevons à l‘état de veille.

Ainsi, depuis le minéral jusqu‘à l’homme, tous les êtres rêvaient l’univers. Et en partageant leurs rêves, ils le rendaient réel. Au sein de ce grand songe, chaque espèce s‘était aménagée son îlot de réalité utile et agréable, fruit d’un travail permanent d’auto-reconstruction. En construisant ainsi son réel d’eidos, il se fabriquait lui-même, parce rêveur et chose rêvée ne faisaient qu’un. Le problème de l’oeuf et la poule devenait caduque. Ni l’oeuf ni la poule n‘étaient premiers. Ils naissaient ensemble du même rêve. J’entrevoyais un processus de co-évolution universel. Mais quelque chose me gênait encore. Car si depuis le début chacun s‘était ainsi auto-créé, engendrant du même coup l’univers, il ne pouvait plus y avoir posées sur le sommet de l’Olympe des vérités extérieures intangibles, plus d’absolus donc. Ces notions n‘étaient, elles aussi, que des eidos fruits de la pensée des hommes, et valaient ce que vaut la pensée des hommes. Enfin, que devenait l’unité de la personne alors que chacun puisait sans s’en rendre compte dans un supermarché d’idées, se contentant dans le meilleur des cas de le faire fructifier ? Suffisait-il vraiment que je rajoute la notion d’ego pour que tout cela fasse de moi un individu à part entière ? Que restait-il de moi sinon le Principe Directeur que j’avais entrevu dans mon rêve ? Au-delà de tous ces eidos traversant les règnes de la création, il me semblait être la seule chose immuable. Si je possédais bien en moi cette force qui construisait l’univers, et si je parvenais à la maîtriser, alors je saurais contrôler mes pensées. C‘était peut-être cela devenir adulte, ne plus être prisonnier de ces eidos mais savoir les utiliser au mieux. Au mieux pour quoi au fait ? Pour qui ? Pour soi, pour les autres, pour tous les hommes ? Passer de l’un au multiple, ce n‘était peut-être pas impossible. Mais il fallait apprendre à regarder la vie d’une tout autre manière. Le pari valait sûrement la peine d‘être tenté. C’est ainsi que j’ai essayé de comprendre ce qui se cachait sous les notions de Principe Directeur, de Principe Moteur et d’eidos. Plus j’avançais dans ces idées, plus les choses se compliquaient, plus je devais perdre en route mes illusions, et un grand nombre de mes certitudes. Mais en même temps, j’avais l’impression de renouer avec quelque chose que j’avais toujours su, quelque chose qui se trouvait en filigrane dans le savoir de toutes les traditions. Cette fois je comprenais le véritable sens des mots et des symboles, car je pouvais pour la première fois relier mes intuitions les plus profondes au cheminement logique de ma pensée.

C’est ce cheminement que Vahé et moi aimerions vous faire partager. C’est une gageure car la Weid est sous le signe d’une double difficulté. Cette métaphysique est d’abord une intuition, et il n’y a rien de plus difficile à communiquer qu’une intuition. Elle est aussi raison, et il n’y a rien d’aussi rébarbatif qu’un enchaînement rigoureux d’arguments. Ajoutez à cela que pour des raisons évidentes, nous sommes obligés de parler successivement des eidos, du Principe Moteur et du Principe Directeur, alors qu’en réalité les trois ne sont pas séparés, et vous aurez toute l’ampleur des difficultés à communiquer ces idées. Nous avons fait ce que nous avons pu pour les rendre claires. Mais il nous faut aussi votre collaboration. Cette proposition n’est pas très commerciale en ces temps où beaucoup croient que tout peut s’acquérir aisément sans travail. Nous pensons pourtant que c’est sous-estimer l’intelligence des hommes et les maintenir dans un monde d’enfants que de leur éviter ainsi de réfléchir et de penser par eux-mêmes. Alors si moi, simple journaliste, j’ai pu comprendre, je ne vois pas pourquoi vous ne pourriez pas faire le même chemin. J’ajouterai que cet effort est un acte d’homme adulte. En quelque sorte un début de mise en pratique des idées que nous allons vous exposer ! Et maintenant, trêve de bavardage, lançons-nous dans l’arène !

Vahé Zartarian – Martine Castello, Nos pensées crééent le monde – Chapitre 4.

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