Coloquintessence – instantané avec U.G.

Pourquoi devrions-nous penser en terme de permanence de l’humanité? Pourquoi devrions-nous penser en termes de pérennité de l’humanité? En fait, ce n’est pas du tout ce qui nous intéresse, parce que nous ne faisons rien. Tout ce que nous faisons revient à nous détruire nous-mêmes et à détruire ce qui nous entoure parce que cette pensée est fasciste par nature, dans sa naissance, dans son action. Ce qui l’intéresse est d‘établir sa continuité, aussi se protège-t-elle tout le temps. En fait, nous ne nous intéressons pas du tout au monde, pas du tout à la société. La pensée ne s’intéresse qu‘à une seule chose, se perpétuer à sa façon; en se focalisant sur la société, elle nous donne l’illusion que la société nous intéresse, mais elle ne s’intéresse ni à la société, ni à l’avenir de l’humanité.

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Y. Rielle — Mois, j’aimerais revenir à ce qu’on a dit au sujet du changement parce que c’est très important de parler de ce changement. Vous avez dit le mental n’est pas un instrument qui permet de vivre le changement de la vie, enfin tout ce qui change. Alors est-ce que le corps est un instrument adapté?

U.G. — Ce que nous appelons évolution, s’il m’est permis d’utiliser ce mot non au sens littéral, mais au sens pratique du terme, ce sont les choses simples qui deviennent complexes. Ce que j’essaie de dire est si simple que la structure complexe n’est pas prête à l’accepter, parce que ce qui l’intéresse c’est de maintenir sa propre complexité. Nous ne savons en réalité rien de la vie, personne ne peut rien dire à son sujet parce que la vie est quelque chose de vivant, aussi, “vivant” est-il toujours relié à notre idée du vivant, à l’expérience qui nous parvient d’autrui et qui se transmet de génération en génération. Ce que j’essaie de dire est que votre expérience ou mon expérience est quelque chose qui n’existe pas, ce que nous appelons expérience, et qui est adapté à la structure de la connaissance, nous a été transmis et vous utilisez cette connaissance pour essayer d’expérimenter la même chose. C’est la raison pour laquelle nous cherchons à avoir toujours plus d’expérience d’un certain type de choses et de moins en moins d’autres. Nous pouvons changer d’attitudes, nous pouvons donner un nouveau sens à nos vies mais, en réalité, nous n’avons aucun moyen de comprendre autre chose que notre vie. C’est parce que nous passons notre temps à répéter sans cesse la même expérience que notre vie en arrive à être dépourvue de sens, de but. Quelqu’un arrive et nous dit s’il a trouvé un nouveau sens, un nouveau but, alors nous essayons d’utiliser sa technique pour comprendre le sens et le but de la vie. Si la vie a un sens, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas comprendre. Peut-être la vie n’e-t-elle pas de sens, pas de but, parce que le sens, le but de la vie est juste de vivre. Cet organisme vivant vit sa vie tout à fait indépendamment de ce que nous pensons être le sens et le but de la vie.

[…]

Y. Rielle — Vous avez répondu à la question sur l’immortalité, alors moi je vais vous reposer l’autre question. Pour savoir quels sont les méfaits du mental, pour le savoir de façon aussi précise, cela veut dire qu’on connaît le mental.

U.G. — Je sais, je comprends. Ce que j’essaie de dire, c’est que c’est si mécanique, que ce qui sort est si mécanique que cela ne laisse aucune place pour une quelconque hypothèse de ma part ou de la part des autres. Bien sûr, on pense qu’il y a quelque chose qui n’est pas réellement mécanique, à la façon dont je le dis — cela vous donne l’impression qu’il y a quelqu’un qui parle. Je dis qu’il n’y a personne entrain de parler, vous comprenez. Ainsi, tout ce discours est une réponse aux questions que vous posez, vous ne pouvez donc pas comprendre ce que j’essaye de faire ressortir, c’est qu’il n’y a pas deux choses là, il n’y en a qu’une entrain de parler. L’absence de dialogue vous empêche de concevoir la possibilité d’un quelconque dialogue pour la simple raison que c’est en vous qu’un dialogue se déroule. Ce que je dis, c’est que, en fait, il n’y a pas de dialogue, ce sont seulement des questions que vous avez posées et, en réalité, il n’y a pas de questions, et il n’y a personne qui pose les questions — ce sont des réponses que vous avez, non des questions. Et il y a une supposition de la part de celui qui pose les questions, il ou elle pose les questions mais ne veut pas de réponses à ces questions; le quetionneur a déjà sa réponse, autrement il ne poserait pas la question. Je dis que je n’ai aucune réponse pour ces questions, parce que je ne me pose pas ces questions, peut-être me les posais-je avant, mais je n’ai trouvé aucune réponse, personne ne m’a donné de réponses satisfaisantes. Mais vous n‘êtes pas prêts à balayer les réponses que vous avez déjà, les réponses qui ont été mises en vous par la culture, la société, car c’est tout ce qu’il y a là; le questionneur ne s’intéresse qu‘à la conformité de la réponse avec ce qu’il veut. Ou vous acceptez ce que je dis, ou vous le rejetez, cela n’a pas d’importance, vous n‘êtes pas en mesure d’accepter ni de rejeter ce que je dis, mais si cela ne coïncide pas avec la réponse que vous détenez déjà, vous le rejetez nécessairement. Vous accepterez ma réponse parce qu’elle fortifie, elle renforce la réponse que vous avez déjà.

[…]

Y. Rielle — Moi ce qui m‘étonne quand même, U.G., c’est que jusqu’ici je n’avais jamais entendu un développement de pensée comme le vôtre. Mais cela ne signifie pas que je ne le trouve pas parfaitement facile à suivre ou cohérent. Vous me direz que cela n’a aucune importance puisque vous avez vous-même dit ce qu’on pouvait faire de vos propos, ce qui est très curieux, vous n’avez absolument pas l’instinct du copyright, l’instinct de la parole dite et qu’on ne peut pas transformer. Vous avez très clairement mis dans vos introductions de livres, je crois, vous dites au lecteur: “Vous êtes libres de reproduire, distribuer, d’interpréter, même de mal interpréter ou d’interpréter de travers,vous pouvez faire ce que vous voulez de mes textes sans me demander mon autorisation. Ce qui est révolutionnaire.

U.G. — Non, c’est exactement ce qui arrive quand quelqu’un m‘écoute. Vous ne pouvez pas écouter sans interpréter. Tout ce qui est là se passe à l’intérieur de la personne qui comprend ce que je dis et je ne crois pas aux copyrights, à ce qui s’appelle la propriété intellectuelle. Je ne possède aucun bien matériel en dehors de quelques vêtements que je porte, je ne peux avoir aucun droit de propriété parce que cela ne m’appartient pas. C’est vous qui posez les questions, quelles que soient les réponses qui sortent de moi, ce sont vos réponses; comment dans ce cas puis-je avoir le copyright? Je ne peux avoir aucun copyright, sans compter que je n’ai pas besoin pour vivre des maigres droits provenant des ventes de ces livres, qui d’ailleurs, bien que traduits dans de nombreuses langues: en chinois, en japonais, en russe et dans des langues européennes, ne se vendent pas si bien que cela. C’est le traducteur qui a le copyright, pas moi, parce qu’il, ou elle, selon le cas, a fourni du travail pour le traduire, c’est donc lui qui a le copyright. Aussi ce que vous faites de ce que je dis, c’est votre affaire. C’est comme une rivière qui coule, vous pouvez y prendre un verre d’eau, l’analyser et dire que c’est la même eau, mais comme dit le dicton: “On ne traverse pas deux fois la même rivière.” Ce que je dis, maintenant à ce moment précis est différent de ce que je dirai l’instant d’après, parce que ce que je dis n’est déjà plus ni vrai, ni valable pour moi, une fois que c’est exprimé. En effet, j’utilise le langage pour m’exprimer, vous êtes le medium, donc c’est déjà mort, cela peut vous paraître intéressant, très vivant parce que la source est vivante — ce que je dis ne provient pas d’autres sources, de connaissances accumulées dans lesquelles j’aurais pu puiser, c’est une expression de cette qualité vivante qui se trouve là, quelque soit cette chose, quand elle s’est exprimée ce n’est plus vrai, plus valable. C’est la raison pour laquelle les gens voient des contradictions dans ce que je dis — en fait, il n’y en a pas — je dis la même chose de mille façons différentes et ce que je dis ne peut qu‘être différent à chaque fois. Ce n’est vrai et pertinent que dans le contexte précis qui l’a vu naître, le moment d’après, ce n’est plus ni valable et ni vrai. Je ne peux donc pas m’approprier de copyright et encore moins de propriété intellectuelle parce que c’est quelque chose qui ne m’appartient pas, cela vous appartient à vous autant qu‘à moi.

[…]

Vous avez l’impression que ce qui sort de moi est né de ma pensée, vous voyez, mais il n’y a pas de pensée ici, c’est mécanique, la nature mécanique même de ce processus ne peut être expérimentée.

[…]

Tout est mécanique, ce que je dis c’est qu’il n’y a ni intérieur, ni extérieur, il n’y a pas de différence entre les deux — vous pensez qu’il y a deux choses, mais, ce qui vous le fait penser est sans fondement. Si vous êtes mécanique, il vous est beaucoup plus facile de fonctionner intelligemment dans ce monde mécanique.

[…]

La planète n’est pas en danger, c’est nous qui sommes en danger parce que la façon dont nous utilisons ce que nous avons découvert grâce à notre intellect sera sans doute utilisé pour la destrcution, non seulement de l’humanité, mais également des autres formes de vie.

[…]

En fait, en dernière analyse, si je peux m’exprimer ainsi, il n’y a ni intérieur, ni extérieur, ni dedans, ni dehors. Et si vous voulez saisir ce présent, vous aurez beau utiliser des expressions bizarres comme “l‘éternel présent”, vous n’avez aucun moyen de le capturer. Pour employer une de mes expressions favorites, il faut qu’il se produise une sorte de gel, la réalité doit se figer, vous voyez, mais ce qui se produit exclut toute possibilité de saisir quoi que ce soit en mouvement.

[…]

En fait, naissance et mort se produisent sans arrêt. Le corps n’a aucun moyen d’expérimenter, s’il est en vie aujourd’hui et il n’a aucun moyen, devenu cadavre, de faire l’expérience de la mort. Le corps n’est absolument pas concerné par cela, il vit. Ce qui est vivant ne se pose jamais cette question que nous nous posons tous, parce que nous ne voulons pas que ce mouvement de pensée s’arrête.

Le dos au Mur

Mon enseignement, s’il vous plaît de l’appeler ainsi, ne comporte pas de droit d’auteur. Vous êtes donc parfaitement libre de le reproduire, de le diffuser, de l’interpréter, de le déformer, de le dénaturer, faites comme bon vous semble. Vous pouvez même vous en attribuer la paternité, sans mon consentement ou la permission de qui que ce soit.

My teaching, if that is the word you want to use, has no copyright. You are free to reproduce, distribute, interpret, misinterpret, distort, garble, do what you like, even claim authorship, without my consent or the permission of anybody.

Question : U.G., est-ce qu’on peut dire que vous vivez dans un état sans conflit?

U.G. : Je ne suis pas en conflit disons au moins avec la société. Le monde, tel qu’il est actuellement, est ma seule réalité. La réalité ultime que l’homme a inventée n’a absolument rien à voir avec la réalité de ce monde. Vous cherchez de tous les côtés et dans tous les sens à comprendre cette réalité, que vous qualifiez d’“ultime’‘ mais ne vous gênez pas, donnez-lui tous les noms que vous voudrez; c’est cette recherche effrénée tous azimuts qui vous empêche de voir et d’accepter la réalité de ce monde tel qu’il est. Tous vos efforts pour fuir le monde tel qu’il est rendent impossible l’harmonie véritable avec les choses qui vous touchent directement.

Nous nous faisons une idée de cette harmonie. Comment vivre en ayant la paix intérieure — voilà l’idée que nous créons, mais ce n’est qu’une idée. La paix est déjà là, elle est extraordinaire. Mais vous ne pouvez jouir de cette paix intérieure parce que vous vous êtes fait une idée de ce que vous appelez “paix intérieure” qui n’a absolument rien à voir avec le fonctionnement harmonieux de ce corps. Débarrassez-vous de ce fardeau, n’essayez pas d’atteindre cette réalité, d’en faire l’expérience, de la vivre; vous verrez alors qu’il est impossible de faire l’expérience de quoi que ce soit, mais au moins vous ne vivrez pas dans l’illusion. Alors, vous accepterez qu’il n’y a rien, absolument rien, que vous puissiez faire pour avoir une expérience de quoi que ce soit — en-dehors de la réalité que nous impose la société.

U.G. annonce ici un de ses thèmes essentiels : la différence entre la chose et l’idée de la chose. Dans ce cas, la chose c’est la paix intérieure : elle est déjà là, le corps vit déjà sa paix, comme tout dans le reste de la nature, sauf crises épisodiques, intermittentes, et en général de courte durée; ces crises sont des réajustements de l‘équilibre naturel comme un tremblement de terre dans l‘écorce terrestre, ou une maladie chez l’homme. Mais comme l’homme pense, il va se faire une idée de paix intérieure, et il va vouloir réaliser cette paix — qu’il vit déjà! Contradiction fatale, piège diabolique tendu par l’illusion d‘être, elle-même causée par la pensée! Mentionnons ici plusieurs thèmes, qui seront repris tout au long de ces entretiens :
1. L’idée d’une chose n’est pas la chose elle-même. Nous ne connaissons que l’idée d’une chose, pas la chose elle-même. Toute conscience de quelque chose — conscience du monde et conscience de moi-même implique connaissance d’une idée, et donc coupure radicale avec la “réalité” (qui en fait n’est qu’un autre concept que nous formons ) Connaître et vivre s’excluent mutuellement. — si l’on connaît (si l’on est conscient) on ne vit pas, et si l’on est plongé dans la vie, on ne peut pas en être conscient.
2. La pensée en acte va former des concepts et des idéaux de la vie et de la réalité — des valeurs. Une fois qu’elle les a, elle va vouloir les réaliser, les imposer par force à la réalité. Il lui est impossible de voir que la réalité n’en a que faire — la pensée, et nous avec, ne connaît que le concept, pas la chose.
3. Un de ces concepts est le moi, le sens du sujet individuel. Comme on veut réaliser la paix intérieure, on veut se réaliser soi-même. Comment? En réalisant la paix intérieure, ou en luttant pour une idéologie qui va sauver le monde, ou en oeuvrant pour la vraie foi, ou en passant de sous-chef de bureau à chef de bureau, ou en voulant être heureux.
4. Tous ces concepts viennent de la société, de l’héritage culturel hérité depuis des temps immémoriaux. Au niveau de notre auto-conscience individuelle, nous sommes cet héritage.

Nous n’avons d’autre choix que d’accepter ce moule que la société nous impose, parce qu’il est vital de fonctionner dans ce monde d’une manière saine et intelligente. Si nous n’acceptons pas cette réalité imposée par la société, c’en est fini de nous, on termine au cabanon. Il faut donc accepter cette réalité telle qu’elle nous est imposée par la culture, la société, appelez-la comme vous voudrez; mais en même temps il faut se rendre compte qu’on ne peut rien faire pour avoir l’expérience de la réalité au lieu de son concept . Acceptez tout cela et vous ne serez plus en conflit avec la société, et le désir d‘être quelque chose d’autre que ce que vous êtes actuellement prendra fin aussi.

Ce but que vous vous êtes fixé, cet idéal qu’il vous faut réaliser, ce besoin d‘être quelque chose d’autre, tout cela disparaît. Le problème n’est pas d’accepter quelque chose d’autre, d’autres valeurs ou d’autres croyances. Simplement, la quête n’est plus. Ces objectifs que la société et la culture ont placés devant nous, et que nous avions considérés comme désirables, ne sont plus. Ce besoin d’atteindre cet objectif, lui aussi n’est plus. Alors, vous êtes ce que vous êtes, sans plus.

Quand vous ne cherchez plus à devenir autre chose que ce que vous êtes, le conflit intérieur n’est plus. Si intérieurement vous n‘êtes plus en conflit, il vous devient impossible de l‘être avec la société. Tant que vous n‘êtes pas intérieurement en paix, vous ne pouvez l‘être avec autrui. Bien sûr, on peut être soi-même en paix, sans que son voisin le soit. Mais, voyez-vous, cela ne vous concernera pas. Voilà la situation : quand vous êtes sans conflit intérieur, vous devenez une menace pour la société actuelle. Vous devenez une menace pour vos voisins, parce qu’ils ont accepté le monde le monde qu’ils connaissent et qu’ils conçoivent comme étant la réalité — et aussi ils ont en tête un objectif bizarre qu’ils appellent “la paix”. Vous devenez une menace pour leur existence telle qu’ils la conçoivent et telle qu’ils en font l’expérience. Alors vous êtes complètement seul — pas la solitude que les gens redoutent simplement vous êtes seul.

On croit s’intéresser à la réalité ultime, à l’enseignement des gurus et des saints, aux innombrables techniques qui doivent éveiller en vous cette énergie que vous recherchez. Mais cela ne vous mènera nulle part. C’est seulement quand le mouvement de la pensée cesse que cette énergie, qui est déjà là, est libérée. L’enseignement du saint n’y fait rien, toutes les techniques imaginables non plus.

Simplement le conflit engendré par la pensée n’est plus. Vous ne pouvez pas comprendre.

Le mouvement là il désigne son interlocuteur et le mouvement ici il se désigne sont une seule et même chose. Pas de différence entre cette machine humaine et tout autre machine. Elles existent ensemble. C’est la même énergie qui s’exprime là-bas et ici. En fait toute énergie que vous ressentez en pratiquant toutes ces techniques est une énergie de friction, de conflit. Cette énergie-là est créée par la friction de la pensée — le besoin de faire l’expérience de cette énergie est la cause directe de l‘énergie que vous ressentez. Mais on ne peut absolument pas faire l’expérience de cette énergie-ci cette énergie indifférenciée dont je parle . Elle est simplement une expression, une manifestation de la vie. Vous n’avez rien à faire pour ça.

Tout ce que vous faites pour avoir l’expérience de cette énergie entrave cette énergie, qui est l’expression et la manifestation de la vie, et l’empêche de fonctionner. On ne peut pas évaluer cette énergie à l’aune de nos valeurs habituelles — différentes techniques, méditation, yoga, etc. Ne vous méprenez pas, je n’ai rien contre. Mais toutes ces techniques ne vous permettront pas d’atteindre votre objectif — l’objectif lui-même est un leurre. Si c’est la souplesse du corps que vous recherchez, c’est sûr que le yoga vous aidera. Mais ça ne sert à rien pour atteindre l’illumination, la libération, appelez ça comme vous voudrez. Même les techniques de méditation sont des activités de concentration sur soi et d’exclusion du reste . Vous utilisez des mécanismes qui continuent sur eux-mêmes, qui se maintiennent par eux-mêmes. Ces techniques vont à l’encontre de votre recherche de la réalité ultime; elles ne sont que des instruments d’auto-continuité. Un jour vous vous apercevrez, ou plutôt vous vous éveillerez au fait que la quête même d’une réalité ultime n’est qu’un mécanisme d’auto-continuité. Il n’y a rien à atteindre, rien à gagner, rien à réaliser.

Lorsque vous agissez en vue d’atteindre votre objectif, un mécanisme d’auto-continuité se met en place. J’utilise les mots “mécanisme d’auto-continuité” mais je ne veux pas dire par là qu’il y a un soi, un moi, une entité quelconque. J’utilise le mot “soi” parce qu’il n’y en a pas d’autre. C’est comme le démarreur dans votre voiture. Elle démarre toute seule, elle se maintient automatiquement dans son existence de voiture. Ce mécanisme n’existe pour rien d’autre. Tout ce que vous voulez accomplir est basé sur le moi. Je dis “basé sur le moi” et vous pensez aussitôt “attention, à éviter”, parce que votre idéal est l’absence du moi. Mais tant que vous agissez en vue du non-moi, vous êtes ancré dans le moi. Quand l‘énergie du désir d’aller au-delà du moi n’est plus, alors le moi n’est plus et il n’y a plus d’activité fondée sur le moi. Ces techniques, ces systèmes, ces méthodes pour atteindre l‘état de non-moi, tout cela est au centre du moi.

Malheureusement, la société considère l’abnégation de soi comme l’idéal le plus élevé; l’altruiste est un atout pour la société, et la société ne se préoccupe que de sa propre continuité — maintenir le statu quo. Ainsi toutes ces valeurs, que nous acceptons et honorons, sont des inventions de l’esprit humain pour assurer sa propre continuité.

Le fait même d’avoir un but dépasser le moi vous permet de continuer, mais vous n’arrivez nulle part. Seulement l’espoir est là qu’un jour, grâce à je ne sais quel miracle, grâce à une aide providentielle, vous arriverez au but. Cet espoir vous permet de continuer, bien qu’en fait vous n’alliez nulle part. À un moment, vous allez comprendre que tout ce que vous pouvez faire ne mène à rien. Alors vous allez changer, essayer ceci, cela, quelque chose d’autre. Mais tentez une approche, voyez que rien n’en sort, et vous verrez que c’est vrai de toutes les autres. Croyez-moi, il faut voir cela très clairement, sans l’ombre d’un doute.

Il vous plaît de vous engager dans un certain nombre de choses; à un moment donné, il vous faut bien voir que tout cela ne mène à rien. Tant que vous avez quelque chose en tête, vous suivez votre idée. Notre “volonté”, nos “décisions”, loin d‘être décidées librement, sont simplement la prise de conscience de nos obsessions, de notre conditionnement mental, de nos pensées. À rapprocher de la réponse de Sri Nisargadatta Maharaj le 9 janvier 1981, dans “Conscience et Absolu” (Les Deux Océans, Paris, 1998, p.49: “Que sont les pensées? -Elles sont le résultat de conditionnements antérieurs). Voir aussi plus loin, p. 75, l’identité entre pensée et volonté . Il faut être lucide. Que voulez-vous? Je pose tout le temps la même question : “Que voulez-vous”? Vous dites : “Je cherche la paix intérieure”. Voilà un but impossible à atteindre, une contradiction dans les termes : tout ce que vous faites pour y parvenir détruit la paix qui est déjà là. Vous voyez, vous avez mis en marche un mouvement de pensée qui détruit la paix qui est déjà là. Il vous est très difficile de comprendre (ou d’accepter) que toutes vos tentatives vont précisément à l’encontre de la paix et l’harmonie qui sont déjà là. Tout mouvement de pensée, quelle que soit sa direction, quel que soit son niveau, est un facteur de destruction du fonctionnement calme et paisible de cet organisme vivant — qui n’a que faire de vos aspirations spirituelles. Il n’a que faire de vos expériences spirituelles, même les plus extraordinaires.

Une fois que vous avez eu une expérience spirituelle vous en désirerez forcément une autre, puis une autre, et finalement vous allez vouloir vivre en permanence dans cet état. Il n’y a rien de tel, le bonheur éternel, la félicité éternelle n’existent pas. Vous y croyez, parce que c’est ce qu’on vous a dit dans tous ces livres que vous lisez. Pourtant vous savez parfaitement que votre quête n’aboutit à rien. C’est ce mécanisme qui a été mis en route, cet instrument que vous utilisez, qui vous fait continuer dans cette direction parce que c’est la seule chose qu’il puisse faire. Il est le résultat de tant d’années de dur travail, d’effort et d’exercice de volonté. Vous voulez que vos efforts amènent un état au-delà de l’effort; ça ne marchera pas. Ne vous mettez pas martel en tête à propos de l‘état au-delà de l’effort : il n’y a rien de tel. Vous voulez atteindre le sans-effort par l’effort — comment diable allez-vous y arriver? Vous oubliez que tout ce que vous faites, tout mouvement (de pensée), tout besoin, tout désir de quoi que ce soit, est effort.

On ne peut pas arriver à l‘état-sans-effort par l’effort. Essayer de ne plus faire d’efforts est un effort en soi. C’est à devenir fou, en vérité! Vous ne vous êtes pas (encore) mis dans cette impasse. Si ça arrive pour de bon, alors vous allez vraiment devenir fou — et ça vous fait peur. Rendez-vous compte que tout ce que vous faites pour arriver à cet état-sans-effort, pour quelque raison que ce soit, est un effort. Même le désir d‘éviter l’effort est aussi effort. On peut appeler état sans effort l’absence totale de volonté et d’effort — mais ce n’est pas quelque chose qu’on peut atteindre par l’effort.

Si seulement vous pouviez comprendre l’absurdité de votre quête! Changez de techniques, changez de maîtres, vous n’arriverez à rien; l’obstacle qui vous bloque n’est rien d’autre que la méthode en quoi vous mettez tous vos espoirs, voilà votre problème. Peu importe le maître que vous suivez. Si vous remettez en question son enseignement, vous n’aurez pas d’autre choix que de le remettre en question lui aussi. Mais le doute vous saisit alors : “C’est de ma faute, si je persévère un jour j’y arriverai”. Si vous n’y comprenez rien aujourd’hui, demain ce sera la même chose. On comprend quand le besoin de comprendre n’est plus là — maintenant ou la semaine prochaine.

Il n’y a rien à comprendre, voilà. Comprendre ne sert qu‘à comprendre ce qui va arriver demain — mais pas la réalité de l’instant. Dans l’instant, il n’y a rien à comprendre du tout.

Ça peut paraître drôle, mais c’est comme ça. Vous voulez comprendre quoi? Vous n’arrivez pas à me comprendre. Ça fait vingt jours que je vous parle, et on peut continuer, mais vous ne comprendrez toujours rien. Ce n’est pas que c’est difficile. C’est tellement simple. La structure complexe la pensée que vous utilisez est précisément incapable de cette simplicité. Voilà le vrai problème. “Ce ne peut pas être aussi simple que ça”, pensez-vous; la structure est si compliquée qu’il lui est impossible de considérer pour un instant que ça pourrait être aussi simple. Alors on va comprendre plus tard, pas maintenant. Mais demain ce sera la même chose, et dans dix ans ce sera toujours la même chose. Alors que faire? On est tous passés par là. On bascule ou on fout le camp. Si vous forcez suffisamment vous avez une bonne chance de basculer dans la folie Mais vous allez vous arrêter avant.

On va comprendre plus tard, pas maintenant: l’interlocuteur de U. G. ne peut pas concevoir que la “libération” Soit instantanée. Comment le pourrait-il? Nous ne connaissons que des concepts, qui doivent être appris et qui se succèdent dans le temps. Mais la “libération” n’est pas un concept de plus, quelque chose d’autre à concevoir — et quand on l’aura conçue, pense-t-on, on aura atteint l’objectif. La “libération”, c’est : plus de concepts du tout! Un concept de plus demande du temps, plus de concepts. D’une manière incorrigible, nous voulons conceptualiser ce “plus de concepts du tout”, ce qui va bien sûr prendre du temps. Plus de concepts du tout ne prend pas de temps, mais au lieu de le vivre, nous voulons le penser, le comprendre, le connaître — toutes choses qui prennent du temps. Il n’y a pas de connaissance à accumuler, tout est déjà là, il n’y a aucun effort à faire — DONC on ne saura jamais ce que c’est.

Vous voulez comprendre quoi? Je ne dis rien de profond. Je répète la même chose tout le temps, jour après jour. Pour vous, c’est rempli de contradictions. Je dis quelque chose — que vous ne comprenez pas — et puis je dis le contraire. Vous y voyez une contradiction. En fait, il n’y en a pas. Ce que j’ai dit en premier lieu n’a pas exprimé ce que je voulais dire, alors la deuxième affirmation est une négation de la première; et la troisième est une négation des deux premières; et la quatrième une négation des trois premières. Non que j’aie quelque chose à dire. Non que j’aie dans l’idée de vous communiquer quoi que ce soit. Il n’y a rien à transmettre. Seulement une suite de négations. Non qu’il y ait quelque chose à dénier. Vous voulez comprendre. Voyez-vous, vous voulez comprendre. Il n’y a rien à comprendre. Chaque fois que vous croyez y voir un sens quelconque, j’attire votre attention sur le fait que ça n’est pas ça. Ce n’est pas non plus la doctrine du neti-neti.

Vous savez, en Inde, ils ont mis au point cette approche négative. Mais cette soi-disant approche négative est en fait une approche positive, parce qu’ils ont quand même un but en tête. Ça n’a pas marché avec l’approche positive, alors ils ont inventé ce qu’on appelle l’approche négative. “Pas ceci, pas cela”. On ne peut pas atteindre l’inconnaissable, voyez-vous, et on ne peut pas non plus en faire l’expérience par l’approche positive. Cette approche soi-disant négative ne l’est pas vraiment, parce qu’il y a toujours un but tangible -connaître l’inconnaissable, ou le désir de faire l’expérience de quelque chose — et ce quelque chose est au-delà de l’expérience. C’est une pure supercherie — on s’amuse. Tant qu’il y a un but tangible, quel qu’il soit — et on peut appeler ça approche positive ou négative c’est une approche positive.

D’accord, on s’amuse, c’est intéressant, mais soyons sérieux, “l’au-delà”, “l’inconnaissable”, il n’y a rien de tel. Si vous acceptez l’idée d’un au-delà, vous allez chercher à le connaître — à connaître l’inconnaissable. Votre intérêt est de chercher à connaître. Ce mouvement de la pensée va persister tant qu’il y aura le désir de faire l’expérience de quelque chose qui n’est pas du domaine de l’expérience. Il n’y a pas d’au-delà, point final. Qu’est-ce qui me permet d’affirmer qu’il n’y a rien de tel? Comment puis-je me permettre d‘être aussi catégorique? Vous comprendrez plus tard. Tant que vous êtes en quête de l’au-delà, ce mouvement persiste. C’est quelque chose qui est à votre portée, qui vous donne l’espoir que peut-être un jour par un heureux hasard vous allez avoir l’expérience de l’au-delà. Comment l’inconnaissable pourrait-il être du domaine du connu? Vous pouvez toujours courir. Même si ce mouvement (pour connaître l’inconnaissable) n’est pas là, vous ne saurez jamais ce qui est. Vous ne pouvez pas savoir ce qui est, vous n’avez aucun moyen de le saisir, d’en faire l’expérience, aucun moyen de l’exprimer.

C’est pourquoi toutes ces histoires de félicité éternelle, d’amour éternel, c’est du pipi de chat. Il est strictement impossible de saisir cette réalité, de la contenir, de l’exprimer. Un jour peut-être vous vous éveillerez au fait que cet instrument la pensée ne peut pas vous aider à comprendre quoi que ce soit, et qu’il n’y en a pas d’autre. Il n’y a donc rien à comprendre. Je ne veux pas donner une conférence. Aidez-moi.Vous voyez, vous auriez tort d’interpréter mes mots selon vos valeurs, selon certains codes de conduite, vous seriez complètement à côté de la cible. Je n’ai rien contre un code de moralité — les codes de conduite ont une utilité sociale, sans eux la société ne pourrait pas fonctionner. Un certain code de conduite est nécessaire pour fonctionner intelligemment dans le monde. Sinon, c’est le chaos. C’est uniquement un problème de société, pas une question d‘éthique ni un problème religieux. Il faut séparer les deux choses, le monde a changé. Il faut trouver quelque chose d’autre que les vieux interdits religieux ou moraux pour pouvoir vivre en harmonie avec le monde qui nous entoure. Tant qu’il y aura conflit intérieur, en vous, vous ne pourrez pas vivre en harmonie avec la société. C’est à vous de faire le premier pas, en vous-même.

N’essayez pas d’interpréter mes mots dans un contexte religieux. Ce que je dis n’a rien à voir avec la religion. Loin de moi l’idée que vous devriez devenir quelque chose d’autre que ce que vous êtes déjà. C’est impossible. Il n’est pas dans mon intention de vous libérer de quoi que ce soit. Franchement, notre conversation n’a aucun sens. Vous pouvez rejeter ce que Je dis, n’y voir qu’un non-sens, je n’y vois aucun inconvénient. Peut-être qu’un jour vous verrez clairement que l’objectif que vous avez en tête, ce but à quoi vous aspirez par tous vos efforts et la tension de la volonté, peut-être qu’un jour vous verrez que tout ça n’a absolument rien à voir avec ce dont je parle. L’ état que je décris n’est pas ce que vous voulez.

Qu’est-ce que nous voulons? Nous voulons la “libération”, ce qui pour nous ne peut signifier rien d’autre que connaître la libération, faire l’expérience de l’Absolu, de la Réalité Ultime, tout en restant nous-mêmes. Mais le moi est l’obstacle, parce qu’en se concevant il prend la place de l’Absolu. C’est l’Illusion Absolue de l’Ego. Cet état d‘être un moi qui fait l’expérience de l’Absolu ne peut exister Mais l’ego le recherche sans arrêt (sous une forme ou sous une autre — on n’a pas besoin de s’occuper de spiritualité pour cela), sachant (consciemment ou inconsciemment) que la quête est impossible, contradictoire. Mais justement parce qu’elle est impossible, on s’en délecte : elle n’aboutira jamais, donc l’ego continuera éternellement. Et c’est ce qu’il veut en fait, c’est ce que nous voulons tous : nous voulons être éternel, comme cet Absolu dont nous sommes jaloux — ou du moins nous agissons comme si nous l‘étions, éternels.

Je vous disais l’autre jour que j’aimerais vous donner juste un aperçu de cet état. Pas un aperçu dans le sens visuel. Juste vous faire toucher ça du doigt. Mais vous n’auriez aucune envie de vous en approcher, encore moins de le toucher. En revanche, ce que vous voulez, ce qui vous intéresse vraiment, n’existe pas. Vous pouvez avoir un tas d’expériences insignifiantes, si ça vous chante. Allez-y, méditez, faites ce qui vous plaît, vous en aurez des expériences. En fait, c’est encore plus facile en se droguant. Je ne préconise pas l’utilisation des drogues, mais le résultat est le même, exactement le même. Les docteurs disent que les drogues vont vous abîmer le cerveau, mais la méditation — si on fait ça sérieusement — va aussi vous abîmer le cerveau. Ceux qui l’ont pratiquée sérieusement sont devenus fous, ils se sont fichus dans la rivière et sont morts. Ils ont fait mille choses — ils se sont emmurés dans des cavernes — parce qu’ils ne pouvaient y faire face.

Faire face à quoi? A la fin du moi, à l’extinction du moi.

Voyez-vous, il est impossible d’observer ses propres pensées, de s’observer à chaque pas qu’on fait. Vous en deviendriez fou, vous ne pourriez pas faire un pas. Ce n’est pas ce qu’on veut dire quand on parle d‘être conscient de tout — d’observer chaque pensée — comment vous serait-il possible d’observer toutes vos pensées, une à une — et pour quelle raison, je vous prie, voudriez-vous observer vos pensées? Pour quelle raison? Dans un but de contrôle? Vous ne pouvez pas contrôler la pensée. Elle a une force fantastique.

U.G. attaque ici une de ses cibles favorites, Jiddhu Krishnamurti, qui préconisait que chacun observe ses propres pensées, sans réagir et sans juger.

Vous pouvez vous imaginer que vous avez réussi à contrôler vos pensées, et que vous avez senti un certain espace entre ces pensées, une sorte d‘état sans pensée; vous croyez alors que vous avez fait un pas en avant. Mais cet état-sans-pensée se fonde lui-même sur la pensée, il représente un espace entre deux pensées. Faire l’expérience de l’espace entre deux pensées — l‘état-sans-pensée — est la preuve que la pensée était là, bien là. Elle refait son apparition après, comme le Rhône, en France, qui disparaît et réapparaît. Il est toujours là, mais souterrain. Il n’est pas navigable, mais finalement il réapparaît. De la même manière toutes ces choses que vous refoulez (avec le sentiment d’avoir eu une expérience extraordinaire) reviennent à la surface, — et alors vous sentez vos pensées revenir avec une force accrue.

Vous n‘êtes pas conscient de votre respiration en ce moment. Vous n’avez pas besoin d’en être conscient. Pourquoi en auriez-vous besoin? Si c’est pour contrôler votre respiration, accroître votre capacité respiratoire, etc, d’accord. Mais pourquoi être conscient du mouvement respiratoire du début jusqu‘à la fin? Soudain, vous êtes conscient de votre respiration. Respiration et pensée sont étroitement liées. C’est pourquoi vous voulez contrôler votre respiration. Ainsi, d’une certaine manière, vous allez contrôler votre pensée, pendant un certain temps. Mais si vous retenez votre souffle trop longtemps, vous allez étouffer et tomber raide mort; de la même manière, si vous retenez ou bloquez le flot de pensées, vous allez étouffer et tomber raide mort, littéralement, ou au moins il y aura de sérieux dégâts. La pensée est une vibration très forte, une extraordinaire vibration. C’est comme l’atome. Il ne faut pas jouer avec ces choses-là.

U. G . attaque ici le yoga traditionnel, où le contrôle du souffle est censé permettre le contrôle de la pensée. Il affirme que la pensée est toujours là, puisque l’espace-sans-pensée n’existe que parce qu’il est encadré par deux pensées — c’est donc la pensée qui crée cet espace. De toute façon, bloquer la pensée est dangereux, comme bloquer la respiration : on ne fait qu’abîmer le corps, détraquer la machine biologique qui fonctionne déjà d’une manière impeccable par elle-même — et l’expérience spirituelle qu’on croit avoir gagnée n’est qu’un leurre.

Vous voulez maîtriser le flot de pensées, mais vous n’y arriverez pas. La pensée doit fonctionner à sa manière, de façon discontinue, sans suite. Cet état existe de lui-même, vos efforts ne peuvent en aucun cas le provoquer. U. G. décrit “l‘état naturel” qui est le sien, une fois que le carcan de la structure mentale a disparu. La pensée doit trouver son rythme naturel. Le fait même de vouloir lui donner son rythme naturel ajoute une impulsion au flot de pensées. La pensée a sa vie propre — malheureusement, elle a créé un mouvement parallèle à l’intérieur de la vie. Ces deux mouvements, de la vie et de la pensée, sont dans un conflit perpétuel, qui ne prendra fin que lorsque le corps cessera de fonctionner.

La pensée crée un mouvement parallèle : c’est ce qu’on appelle la conscience réfléchie, la conscience qui sait qu’elle existe. La conscience première, au niveau non-réfléchi, “colle” à la vie. C’est “l’idée” de Spinoza, mode fini de l’attribut de la Pensée, qui correspond exactement à son objet, qui en fait est la même chose. Mais certaines “idées”, chez l’homme, ont un double d’elles-mêmes, deviennent leur propre objet, et savent ainsi qu’elles existent; c’est la conscience réfléchie, ou pensée :je sais, et je sais que je sais. Ce mouvement parallèle à la vie représente, en quelque sorte, une vie double qui, dit U.G., est à la source de nos problèmes. Il faut bien comprendre que ce mouvement parallèle, cette pensée dont nous sommes si fiers, et sur laquelle Descartes a bâti toute sa philosophie — et nous tous à sa suite, qu’on en soit conscient ou non — n’ajoute rien à ce qui existe déjà, c’est-à-dire la vie et la conscience première, directe. Toute l’action se passe au niveau de la conscience première non-réfléchie, au niveau de la réalité vivante. Ce dédoublement de conscience ne fait que refléter cette action, et il devient ainsi ce que nous appelons conscience de soi et du monde. Mais cette prise de conscience, qui n’ajoute rien à l’action, et n’en est qu’un résultat, va s’approprier l’action et se penser comme origine et centre de la conscience.

La pensée s’est emparée du corps. Elle est le maître de la place. Elle essaye toujours de tout contrôler. C’est un domestique qu’on ne peut plus mettre à la porte, quoi qu’on fasse. Si vous l’expulsez par la force, il va tout brûler, même s’il doit périr dans les flammes lui aussi. Il est très dangereux d’essayer de contrôler ou de bloquer la pensée. On risque la folie. Il n’a rien à y gagner, mais c’est ce qui va vous arriver si vous essayer de le contrôler. Ne prenez pas cette image littéralement, voyez par vous-même, ne jouez pas avec tout ça. Ou alors, allez-y, jouez. Tout ça, pour vous, ce sont des jouets.

Le dos au mur , Uppaluri Gopala Krishnamurti — Extraits

Alors pourquoi posez-vous toutes ces questions, pourquoi n‘êtes-vous pas satisfait des réponses que vous avez déjà? Je vous pose la question. Pourquoi? Si vous étiez satisfait, alors, voyez-vous, il n’y aurait plus problème. Vous diriez : “je n’ai aucun besoin d’une réponse”. Mais non. La question est là, en vous. Vous pouvez demander à qui vous voulez, espérer une solution quelconque, elle est toujours là. Pourquoi y est-elle toujours? Qu’arrive-t-il si la question n’est plus là? Si elle n’est plus là, vous n‘êtes plus là non plus.

Boum! U. G. vient de lancer sa grenade favorite, et elle nous explose en pleine figure. Je dis grenade, mais si ce qu’il dit nous touche au coeur de l‘être, c’est une bombe thermonucléaire, Si la question cesse, vous cessez aussi — et moi aussi, et nous tous aussi! Le moi — moi — n’est que de la pensée en acte, un concept qui se pense, et qui se pense à la suite d’autres concepts, comme produit secondaire de la pensée. Et la pensée elle-même est un processus automatique, un phénomène naturel, Provoqué Par l’impact du monde extérieur sur les sens. Un processus qui démarre automatiquement, comme la digestion démarre automatiquement quand la nourriture tombe dans l’estomac.

VOUS êtes les réponses, vous n‘êtes rien d’autre. Je ne dis rien de plus, rien de moins. Si vous comprenez qu’il n’y a pas là d’entité qui pose les questions, la réponse elle-même est en grand danger d’annihilation et vous avec. C’est pourquoi elle ne veut pas de réponse. La vraie réponse serait la fin des réponses que vous avez déjà, et qui ne sont pas vraiment les vôtres.

Elles ne sont pas les vôtres parce que vous en avez entendu parler dans votre environnement culturel. Elles sont apprises. Mais en même temps elles sont vous, et vous êtes elles. Le questionneur fantôche n’est rien d’autre que les questions-réponses qu’il a apprises. La vraie réponse fait tout voler en éclat, tout ce processus question-réponse-pseudo-entité-poseuse de questions.

Qu’est-ce que ça peut foutre si ces réponses arrivent à leur fin? Et du reste — vous — avec elles? Les réponses que vous avez sont déjà mortes, elles vous viennent de gens qui sont morts. Et celui qui les répète est lui aussi un macchabée. Celui qui est vivant ne peut pas répondre à ces questions, toute réponse qui vous vient de qui que ce soit est une réponse morte parce que la question est une question morte, la question de quelqu’un qui est déjà mort. Voilà pourquoi je ne vous donne aucune réponse, rien. Vous vivez dans un univers d’idées mortes.

Toutes les pensées sont des choses mortes, elles ne sont pas la vie. Vous ne pouvez pas leur donner le souffle vital. C’est ce que vous essayez de faire tout le temps : vous leur donnez la force de vos émotions. Mais elles n’ont rien de vivant, elles ne peuvent pas atteindre la vie, la toucher, l’exprimer. Les problèmes psychologiques et spirituels que vous croyez avoir ne sont pas ça du tout. Ce sont des problèmes qui ont trait à la vie, à la réalité vivante.

Les solutions que vous avez ne vous sont d’aucune aide pour affronter la vie. Elles sont tout juste bonnes comme sujet de discussion académique, pour le rituel question-réponse — on ressasse les mêmes idées sans vie; ces solutions, ces idées, ces rituels, ne peuvent jamais, jamais, toucher à la vie, parce que si jamais ça arrivait, la vie consumerait tout ça dans un feu d’enfer, il n’y aurait plus trace de rien.

Ainsi vous n’allez jamais vous approcher de la vie, de quoi que ce soit de vivant. Tant que vous utilisez la pensée pour comprendre ou faire l’expérience de quoi que ce soit, vous ne voyez rien, vous ne touchez rien de vivant. Quand la pensée n’est plus là, il n’y a plus rien à comprendre, plus d’expérience à faire. Quand on a une expérience, on ne fait qu’ajouter à l‘élan de la pensée, à son emprise, pas plus, Il n’y a rien qui vous appartienne en propre.

Raccourci étourdissant de U. G. Il démolit la pensée, et sans ralentir une seconde il démolit du même mouvement rapide tout ce qui découle de la pensée, c’est-à-dire nous. Si rien ne nous appartient en propre, c’est que nous sommes une coquille vide — il ne reste plus rien.

Je ne pose aucune question, aucune. Pourquoi tant de questions de votre part? Je ne donne aucune réponse. Je ne fais que répéter la même chose jour après jour. Que vous y compreniez quelque chose ou non, c’est du pareil au même pour moi.

Pas de compassion, bouddhiste ou autre, pour U. G.! Nous pouvons rapprocher cela des attaques de Nietzsche contre la morale chrétienne, ou du commentaire de Sri Nisargadatta Maharaj qui, le 30 juin 1981, lance à la face de son auditoire: “Il n’est pas question d’amitié” (entre vous et moi). Ailleurs, U.G. dit que la charité est un signe d‘égoisme absolu. Et la raison en est simple : on fait la charité comme on est pour la non-violence ou intéressé à la spiritualité ou contre la peine de mort (ou le contraire)… pour confirmer sa propre existence et se conforter dans son image de soi. Et aussi Spinoza, Éthique, Partie V Proposition 18, Corollaire : “Dieu n’aime — au sens propre du terme — personne et ne hait personne “. Non pas que U. G. soit Dieu. Mais, comme nous tous, il fait partie de la Nature, qui est la même chose que Dieu pour Spinoza. Dans son “état naturel” il fonctionne comme la Nature, et comme le Dieu de Spinoza il n’aime ni ne hait personne. Nous aussi nous faisons partie de la Nature, mais nous voulons le savoir. Savoir implique pensée, c’est-à-dire que nous allons former le concept de n‘être qu’un avec la Nature. Nous connaissons le concept, et rien d’autre. Le désir de savoir — qui lui-même vient des concepts appris de la culture déclenche les processus mentaux, qui vont créer une image virtuelle de la réalité, qui va créer le dédoublement et l’espace entre nous et la réalité.

Qu’est-ce qu’on veut dire exactement quand on parle de conscience? Son contraire, l’inconscience, n’existe pas. En médecine, on donne les raisons techniques qui expliquent pourquoi un individu est inconscient; mais l’individu lui-même n’a aucun moyen de savoir qu’il est inconscient. Quand il n’est plus inconscient, on dit qu’il est conscient. Alors, pensez-vous être conscient ou inconscient, maintenant? Pensez-vous être réveillé, ou non? Pensez-vous être vivant ou mort?

Après avoir attaqué nos croyances intellectuelles et morales, U. G. va maintenant démolir — si ce n’est déjà fait — notre conscience individuelle elle-même, la chose la plus sacrée, le saint des saints.
Après nous avoir dit : vous croyez savoir, mais vous ne savez rien; vous croyez être bon, mais vous êtes tout le contraire; il nous dit maintenant : vous croyez être conscient, mais vous ne l‘êtes pas; vous croyez être en vie, quel dommage, so sorry !

C’est la pensée qui vous donne l’impression d‘être vivant, ou d‘être conscient. Vous avez cette impression seulement quand la connaissance que vous avez des choses est là. Vous n’avez aucun moyen de savoir si vous êtes mort ou vivant. Dans ce sens, la mort n’existe pas, parce que en ce moment vous n‘êtes pas vivant. Vous n’avez conscience du monde et de vous-même que quand la connaissance est là. Sans elle, le mouvement de pensée — qui arrive à sa fin un instant avant ce que nous appelons “la mort” ait lieu — se fiche bien de savoir si vous êtes mort ou vivant.

C’est pourquoi être vivant ou être mort n’a en fait aucune importance. Bien sûr, c’est important pour celui qui considère qu‘être vivant est très important, et pour ceux qui lui sont proches; mais vous n’avez aucun moyen de vérifier si vous êtes vivant ou si vous êtes mort, si vous êtes conscient ou non. Vous êtes conscient seulement par la pensée “être conscient” ne signifie rien d’autre que le fait d’avoir en tête le concept, l’idée, d‘être conscient; nous savons que nous sommes vivant ou plutôt nous croyons exister, parce que nous avons la pensée d‘être vivant ce qui peut aussi se dire : parce que le Je se pense, il croit exister comme entité source d’action et de conscience ; mais malheureusement le mouvement de la pensée ne s’arrête jamais (sauf à la mort clinique). C’est pourquoi vous ne pouvez pas comprendre, vous n’avez aucune idée de ce que je veux dire quand je dis qu’il n’est pas possible de faire l’expérience de quoi que ce soit directement, sans la pensée. U. G. attaque ici l’idée d’une conscience “supérieure”, “autre”, au-delà de la pensée; pour être éprouvée toute expérience, même mystique, présuppose un point de référence, et donc présuppose la pensée et les concepts — de moi et du monde ; quand le mouvement de la pensée n’est plus là, vous n’avez plus aucun point de référence. Sans ce mouvement de la pensée, toutes ces questions sur la conscience ne sont plus possibles. Voilà ce que je veux dire quand je dis que je n’ai aucune question à poser, rien à demander.

U. G. décrit ici sa condition, cet “état naturel” qui est son mode de fonctionnement après la “calamité” qui lui est arrivée à l‘âge de 49 ans, en 1967. On peut le résumer à ceci : le mouvement continu, ininterrompu de la pensée a cessé en lui. U. G. n’a de pensées que pour répondre aux nécessités extérieures de communication, de survie, etc. Comme le moi est un concept qui se pense, quand U. G. est dans son état naturel, il n’a conscience de rien, il ne pense ni lui-même ni le monde. La “libération”, la fin de l’illusion de l’ego, n’est rien d’autre que la fin de l’existence mentale individuelle, et n’a rien à voir avec une conscience supérieure, une élévation de conscience, une conscience cosmique, etc. Pour U.G., toutes ces choses sont toujours du domaine de la pensée, de l’imagination, ou du délire sensoriel.

Grâce à tous vos exercices spirituels, méditation, etc. vous voulez provoquer un “changement de conscience”; comment cela pourrait-il être possible? La conscience n’a ni limites, ni frontières, rien. Ils peuvent dépenser tous les millions de dollars qu’ils veulent, chercher partout pour trouver le siège de la conscience chez l’homme, ils ne trouveront rien du tout. Il n’y a pas de siège de la conscience chez l’homme. Allez-y, essayez -ils sont tous prêts à y mettre des milliards de dollars — les chances de réussite sont égales à zéro. Il n’y a rien tel qu’un siège de la conscience dans un individu. Tout ce qu’on y trouve, c’est la pensée.

U. G., à son corps défendant, fait de la philosophie, et même de la métaphysique. Quand il dit qu’il n’y a pas de siège de la conscience chez l’homme, il signifie que matière et conscience sont la même chose, la conscience est universellement répandue partout où il y a matière. Et l’homme, bien sûr, est matière. L’illusion de l’ego est une double illusion : non seulement nous nous concevons comme un centre ou producteur de conscience illusoire, mais aussi, ce faisant, nous dénions la conscience au reste de la réalité. En revanche, on trouve chez l’homme une réflexion ou un dédoublement de conscience, qui s’appelle la pensée. L’homme, plus que l’animal ou la machine, a la capacité d’abstraire — par opposition à la sensibilité directe, que les animaux, les plantes, et même la matière (sous forme de réactions physiques ou chimiques) ont. Ces abstractions, ou idées générales, sont cataloguées, répertoriées, étiquetées, sous forme de concepts, et forment la base et la substance de notre connaissance du monde et de nous-même.

Chaque fois qu’une pensée prend naissance vous créez une entité ou un point, et c’est par rapport à ce point que vous faites l’expérience du monde et des choses. C’est en référence à ça. Alors, si la pensée n’est plus là, comment pouvez-vous faire l’expérience de quoi que ce soit, comment pouvez-vous faire référence à une chose qui n’existe pas, qui n’est plus là?

Nous entrons ici dans le vif du sujet. U. G. parle de la connaissance du monde et de soi : la pensée, les concepts, sont absolument nécessaires pour savoir quoi que ce soit. Nos perceptions sont organisées et prennent un sens en référence à des concepts qui existent déjà, qui sont transmis par la culture, les connaissances accumulées depuis le début des temps. Ces concepts représentent la totalité de notre connaissance et de notre potentiel d’expérience. Tout ce dont nous avons conscience, y compris le moi, est un concept. Et sans ces concepts, et le point de référence du moi, plus rien n’a de sens, c’est-à-dire qu’il est impossible de faire l’expérience, de connaître, d‘être conscient de quoi que ce soit. Sans point de référence et d’interprétation il n’y a pas d’expérience du tout.

Chaque fois qu’une pensée prend naissance, vous prenez naissance. La pensée en elle-même est une lame tranchante, elle passe, et quand elle est passée il n’en reste plus trace, tout recommence à zéro, dans le cas de U.G. Chez nous, en revanche, la continuité du moi qui se pense cache ce cycle naissance-mort. C’est sans doute ce que la tradition veut dire par la re-naissance — le cycle de mort naissance-mort-naissance. Ce qui ne signifie pas que cette entité particulière (un individu, vous, moi), qui n’existe pas même quand vous êtes en vie, fait l’expérience de naissances successives. La tradition entend par cet état (le Nirvana) simplement la fin du cycle de naissances et de morts

Mais cet état ne peut pas être décrit en termes de béatitude, félicité, amour, compassion, et toutes ces histoires, ce fatras romantique. Il n’est rien de tout ça, et il ne peut pas être décrit, parce que vous n’avez aucune possibilité de faire l’expérience de ce qui est là, l’intervalle entre deux pensées.

Encore une fois, U.G. insiste sur la nature fondamentale de la pensée, de la connaissance, de l’expérience que nous avons du monde et de nous-même : tout est basé sur des concepts, nous identifions ce qui se passe — ce qui’ existe pour nous — en faisant référence à des concepts que nous avons déjà emmagasinés et catalogués. De sorte que toute connaissance n’est que reconnaissance. Et sans concept, point de connaissance — non seulement nous ne savons pas ce que c’est, nous ne savons même pas que la chose existe, et nous ne savons pas non plus que nous existons. Hors les pensées, il n’ y a rien pour nous, y compris nous-même. Les pensées fusent sporadiquement. L’intervalle entre deux pensées ne peut pas être connu par nous. Il représente la réalité vivante, qui nous reste inaccessible par définition.

Vous faites l’expérience du monde et des choses à part et depuis ce point de vue, ce point de référence. Il faut qu’il y ait un point, et c’est ce point qui crée l’espace. S’il n’y a pas de point, il n’y a pas d’espace. Ainsi, toute expérience que vous pouvez avoir à partir de ce point est une illusion.

Raccourci fulgurant de U. G. Il est impossible de faire l’expérience de l‘état de non-moi, c’est-à-dire de le connaître, de savoir ce que c’est. S’il n’y a pas de point de référence, de moi qui se pense, expérience et connaissance — du monde et de soi — sont impossibles. Toute expérience de cet état que j’aurais est donc, par définition, frauduleuse.

Non pas que le monde soit une illusion. Tous les philosophes du Vedanta, en Inde, et particulièrement les élèves de Shankara, se complaisent dans ces frivolités. Le monde n’est pas une illusion, mais tout ce dont on fait l’expérience en référence à ce point, qui lui-même est une illusion, est condamné à être illusion aussi. Le mot sanscrit de “Maya” ne veut pas dire exactement “illusion”. “Maya” signifie “mesurer”. On ne peut rien mesurer à moins d’avoir un point d’origine. S’il n’y a pas de centre (point de départ, d’origine), il n’y a pas de circonférence du tout. C’est de la géométrie de base, pure et simple.

… “l’expérience en référence à ce point, qui lui-même est une illusion, est illusion aussi”. Le monde n’est pas une illusion — il existe vraiment — mais on ne peut rien en connaître en dehors de la conceptualisation et de l’organisation en référence au moi qu’on s’en fait. Croire qu’on connaît le monde alors qu’on n’en connaît que les concepts qu’on s’en est formé est une illusion. La connaissance a une valeur pratique, mais un contenu ontologique illusoire. U. G. est ici l’antithèse de Descartes, qui doutait du contenu des pensées que le sujet a (épistémologie) mais pas de l’existence du sujet lui-même (ontologie).

Ce point n’existe pas en continu. [U.G. décrit son “état naturel”]. Il existe uniquement pour répondre aux exigences d’une situation particulière, de conditions précises. Ce sont les nécessités de la situation qui créent ce point. Le sujet pensant n’existe pas. C’est l’objet qui crée le sujet. Cela va à l’encontre de toute la pensée philosophique de l’Inde. Le sujet (ce point de focalisation) se forme et disparaît et se forme et disparaît en réaction à ce qui se passe tout autour. C’est l’objet qui crée le sujet et non le sujet qui crée l’objet. C’est un simple phénomène physiologique, qui peut être vérifié expérimentalement: s’il n’y a pas d’objet (en face) il n’y a pas de sujet ici (chez U.G.). C’est l’objet qui crée le sujet.

Plus haut, U.G. avait dit : “c’est vous qui créez les objets “. Comme il nous l’avait dit au début, “j‘énonce une deuxième affirmation qui contredit la première”. Contradiction ? Non. Les deux affirmations sont vraies, chacune dans son contexte. Le sujet crée l’objet, parce que le sujet ne connaît pas l’objet, il n’en connaît que l’idée que la pensée en a créé: le sujet crée l’idée de l’objet, et c’est la seule chose qui existe pour lui. En revanche, l’objet crée le sujet, parce que c’est l’impact du monde sur les sens qui fait démarrer le processus de pensée qui va permettre au sujet de se concevoir, et donc d’exister.

(…)

Voilà, j’ai dit ce que j’avais à dire. Et je ne peux faire autrement que dire la même chose de dix façons différentes, selon la nature des questions dont vous me harcelez.

Mais, comme je l’ai dit hier, ces questions sont toutes les mêmes. Elles viennent des réponses que vous avez déjà. Et ces réponses, que vous avez apprises qui ne viennent pas vraiment de vous ne sont pas de vraies réponses. Moi, je ne vous donne aucune réponse et si je commettais la sottise de vous donner des réponses, vous devriez bien comprendre que c’est cette réponse même qui va empêcher que votre question puisse disparaître. Croyez-moi, ces question ne me viennent jamais, jamais, à l’esprit; et si vous ne me croyez pas, ça m’est bien égal.

Plus haut, U. G. a dit que cette ‘faim “ doit se consumer jusqu‘à extinction. Il veut systématiquement éliminer toute cause que nous pourrions concevoir capable d’amener la “calamité”. Ici, il élimine ce qu’il nous dit (si jamais il commettait l’erreur de nous dire quelque chose que nous pourrions interpréter positivement — enfin! une indication sur la voie à suivre, la direction à prendre) : si jamais il le disait, sa réponse elle-même deviendrait l’obstacle, créerait l’impossibilité de la disparition de la question et du questionneur. On ne saurait trop insister là-dessus : il n’y a pas de cause que nous puissions concevoir. On ne peut plus se cramponner à rien, ni à une idéologie, ni à un sentiment ou une passion, ni à soi, ni à personne. Il ne reste plus rien, même pas — surtout pas — le sens du moi. Et même si tout le reste avait disparu, une réponse venant d’U. G. permettrait à la question et au questionneur de s’ancrer à nouveau, et on en serait toujours à la case départ.

Il n’y a en moi aucune question, sauf celles du type : “Où peut-on louer une voiture?”, “Comment arriver à Bruxelles le plus rapidement possible?”, “Quelle route prendre pour aller à Rotterdam?”. C’est tout. Pour ce genre de question, il y a toujours des gens qui peuvent vous aider. Mais l’autre genre de question n’a pas de réponse.

Quand vous vous éveillez au fait que ces questions n’ont pas de réponses, et que ces questions viennent des réponses que vous avez déjà, alors toutes ces réponses que vous avez volent en éclats. Mais vous ne pouvez pas faire que ça arrive, ça ne dépend pas de vous.

Ces réponses que vous avez déjà viennent du conditionnement culturel et social, du conditionnement mental. Ce conditionnement est vous. À la suite de ce conditionnement, des réponses qu’on vous a données, vous allez poser ces questions, qui permettent à la pensée et au moi de se donner une continuité ininterrompue. La perception claire de ce cercle vicieux où nous sommes pris, et qui en même temps est nous — impossible d’y échapper tout en restant nous-même — va tout faire voler en éclats, les questions, le questionneur, le conditionnement, la pensée, la connaissance, tout.

On pourrait objecter : mais je ne m’intéresse à aucune de ces questions spirituelles ou métaphysiques ou religieuses. Tout ce qui m’intéresse, c’est de payer mon loyer, c’est ma sécurité physique ou financière, ma place dans la société, mes plaisirs ou mes phobies personnelles, etc. Très bien, mais où est la différence? Tout n’est que conception. L’un va avoir le désir pressant de trouver Dieu ou la réalité ultime, l’autre le désir pressant d‘être promu sous-chef de bureau, ou d‘être élu Président de la République, ou de réformer le monde, ou de préserver les acquis sociaux, ou de sauver la race blanche du péril jaune, ou du péril noir, ou d’autres périls encore bien plus insidieux. On en est toujours à la case départ. On croit qu’on existe. Quand on croit qu’on existe on croit qu’il y a une grande différence entre aller à la messe et aller au café du coin boire un coup. Détrompez-vous, dit U. G., il n’y en a pas. Il n’y en a pas parce que le sens des valeurs est entièrement basé sur le désir de l’ego d’affirmer son être et sa valeur en s’identifiant à des valeurs qu’il imagine pour lui. C’est pour cette raison que le Bouddha, comme le surhomme de Nietzsche, est au-delà du bien et du mal.

Alors, vous allez vous dire: “C’est sans espoir”. Pas du tout. Il y a de l’espoir, mais ici-même, pas là-bas, maintenant, pas demain. Vous attendez toujours à demain. Demain il n’y aura RIEN!

Ce qui doit arriver doit arriver maintenant, sur le champ, à l’instant même. Mais ça ne va pas arriver, c’est pratiquement impossible. Ça ne va pas arriver parce que c’est le passé que vous utilisez comme instrument. Il faut que le passé ne soit plus pour que le présent soit possible. Et ce présent est quelque chose que vous ne pouvez pas capturer, vous ne pouvez pas en faire l’expérience. Même en supposant que le passé ne soit plus, vous ne pouvez pas le savoir. Et dans ce cas il n’y a pas d’avenir non plus pour vous.

U. G. revient encore une fois au coeur de la description qu’il donne de la manière dont il fonctionne, et ce faisant de l’explication qu’il donne de la nature de la connaissance — connaissance à la fois du monde et de soi. Nous ne connaissons pas la réalité, nous connaissons — et nous sommes seulement conscients — des concepts que nous avons formés concernant cette réalité. Ces concepts ne sont pas formés au fur et à mesure de notre contact avec le monde extérieur, ils doivent déjà exister pour que nous puissions nous y référer et avoir ainsi conscience de quelque chose. Ils sont du passé. Rien ne peut être connu du présent, on ne peut pas en être conscient au sens habituel de conscience de soi et du monde. L’ immédiateté de la conscience, qui nous semble aller de soi, est un leurre. La conscience existe dans le temps, et hors du temps — hors du passé il n’y a pas de conscience. On ne peut pas connaître en dehors du temps, et donc on ne peut connaître que du passé. Conscience et connaissance sont bien sûr prises dans leur sens habituel de conscience et de connaissance réfléchies : je sais, et je sais que je sais. Et c’est en sachant que je sais, que je sais que j’existe et que je suis conscient de moi-même (ou en sachant que je ne sais pas, que je doute, comme dirait Descartes). Au niveau de la conscience non réfléchie, de la “conscience” directe (entre guillemets, puisqu’il ne s’agit plus du tout de la conscience dans sa définition habituelle par exemple quand le corps réagit spontanément et immédiatement à un danger quelconque) il y a communication directe de la matière à la matière; tout dans la nature est communication directe de la matière à la matière, mais il n’y a ni pensée ni connaissance ni conscience réfléchie ni conscience de soi ni conscience du monde. Tout cela n’existe que quand un concept (au sens large du terme, tout fait mental — perception, émotion, image, etc) a été abstrait (rendu abstrait) et que de ce fait il a été possible de le cataloguer, ficher, ranger, étiqueter, etc.

Peut-être demain serez-vous le patron de votre entreprise, ou bien le maître d‘école va-t-il devenir directeur de l‘école, ou bien le professeur doyen; du point de vue professionnel il y a toujours une possibilité d’avancement, il faut batailler, et ça prend du temps. Vous utilisez la même technique pour atteindre vos objectifs spirituels ou autres; votre esprit conçoit un objectif, qui doit être atteint dans un futur proche ou lointain. Cette approche a donné des résultats fantastiques pour l’homme. Alors, forcément, comment ne pas l’utiliser aussi pour réaliser vos idéaux spirituels? Vous avez essayé, vous avez fait tout ce qui était humainement possible — même ceux qui sont dévorés par cette soif intense de l’absolu ont suivi cette route — mais en vain.

En Inde tout le monde a tout essayé — ça dépasse l’imagination mais la chance n’a souri à personne. Quand cette chose arrive sa “calamité” , elle arrive à ceux qui ont vraiment totalement abandonné la quête, — qui ont tout “laissé tomber”. C’est la condition sine qua non. Le mouvement tout entier de la pensée doit ralentir et s’arrêter. Mais faites n’importe quoi pour qu’il s’arrête et vous lui donnez une nouvelle impulsion, vous ajoutez à son élan. Voilà l’essence du problème.

Vous voulez quelque chose qui n’existe pas. Il n’y a que votre imagination, stimulée par les connaissances que vous avez ramassées ici et là sur le sujet. Et voilà, vous n’y pouvez rien. Vous êtes en quête de quelque chose qui n’existe pas, qui n’existe pas du tout. Je peux répéter ça jusqu‘à la saint-glinglin — je ne sais pas quand on la fête dans votre pays — ou jusqu’au royaume de Dieu sur terre — mais il n’y aura jamais de royaume, ni sur terre ni ailleurs. Vous continuez, vous persévérez, dans l’espoir que d’une manière ou d’une autre il y a un moyen d’y arriver. Et vous vous acharnez parce que vous pensez que c’est le moyen pour résoudre vos problèmes du quotidien; c’est une idée saugrenue, ça ne va rien résoudre du tout. “Si seulement j’avais cette illumination, adieu tous mes problèmes”. Tu parles!

Vous ne pouvez avoir cette illumination, ni rien d’autre. Quand ce cataclysme arrive, il efface tout, il ne reste plus rien! Vous voulez tout ça, et aller au ciel en plus. Vous pouvez toujours courir! Ce n’est pas quelque chose qui va arriver parce qu’on s’y efforce, ou par la grâce de qui que ce soit, même pas grâce à l’aide d’un dieu qui se ballade sur cette terre proclamant qu’il est descendu de quelque part (quelque part dans le firmament) pour votre salut et pour le salut de l’humanité — quelle histoire à dormir debout! Personne ne peut vous aider. Vous aider à faire quoi? Voilà la question, vous comprenez.

En commençant à lire le début du paragraphe précédent, l’idée pourrait venir à l’esprit: U. G. parle comme un Janséniste, contre les Jésuites; les bonnes actions, la bonne volonté, l’effort, etc, ne servent de rien, il faut avoir la grâce. Mais U.G. écrase cette idée dans l’oeuf, comme tout le reste : rien qui vienne de soi ne peut servir, mais rien non plus de l’extérieur; il n’y a ni grâce, ni Dieu, ni personne pour vous aider. À moins que, poussée au bout, la pensée janséniste n’aboutisse à la même chose qu’U. G., quand il dit qu’on peut avoir non pas la grâce mais une certaine chance que ça arrive, comme ça, pour rien, quand on est complètement vidé, d’espoir, de pensée, de ferveur, et de tout.

Tant que vous aurez cette idée de libération en tête, vous allez tourner autour de ces gens-là, avec leurs promesses, leurs techniques. Tout ça va ensemble. Mais je vous répète qu’ il n’y a rien à faire. De toute façon, vous êtes déjà en train de faire un tas de choses. Est-ce que vous pouvez rester sans rien faire? Non, vous ne pouvez pas, vous êtes toujours en train de faire quelque chose, et malheureusement pour vous cette activité doit cesser pour laisser le champ libre à la “calamité”. Vous allez faire quelque chose d’autre, qui va être censé amener la fin de cette activité. Voilà le problème, voilà où vous en êtes arrivé. C’est tout ce que je peux dire. Je montre l’absurdité de vos actions, de votre démarche.

_Vous êtes toujours en train de faire quelque chose : cela rappelle un commentaire de Sri Nisargadatta Maharaj du 18 décembre 1980, expliquant à son auditoire le point de départ de sa “recherche “: “Je remarquai que du matin au soir, du lever au coucher, on est toujours en train de faire quelque chose … J’en arrivai à la conclusion que c’est mon étant, … le fait que je suis conscient de ma propre existence … qui est à l’oeuvre tout au long de la journée. Cette constatation a été le point de départ de ma recherche “. (Conscience et Absolu, p. 36, Les Deux Océans, Paris, 1998)].

Comme je l’ai mentionné hier, vous êtes venu ici pour trouver quelque chose, et ensuite vous irez certainement ailleurs. Il n’y a rien ici pour vous, vous n’allez rien en tirer. Non pas que je veuille garder quelque chose pour moi; prenez tout ce que vous voulez. Mais je n’ai rien à vous donner. Je ne suis pas quelque chose que vous ne seriez pas. Vous vous imaginez que je suis différent de vous. Cette pensée ne me vient jamais à l’esprit. Jamais. Chaque fois qu’on me pose des questions, je suis perplexe: “Pourquoi ces gens me posent-ils ces questions? Comment puis-je leur montrer, les guider?”. J’ai encore quelque illusion. Je me dis, peut-être vais-je essayer. Mais même cet “essai” ne signifie rien pour moi. Il n’y a rien que je puisse faire.

Il n’y a rien à obtenir. Rien à donner et rien à prendre. Voilà notre situation. Au niveau des objets matériels, oui. Il y a des tas de choses. Il y a toujours quelqu’un qui peut vous aider grâce à ses connaissances, à son argent, à un tas de choses. Mais dans ce domaine dont nous parlons il n’y a rien à prendre et rien à donner. Et tant que vous aurez ce désir je vous garantis que vous partez battu d’avance. Vous voyez, vouloir cette chose implique nécessairement que le mouvement de la pensée va se mettre en branle pour arriver au but, vous allez vous mettre à penser. Mais le problème n’est pas d’arriver à un but quelconque, le problème c’est que ce mouvement de pensée s’arrête, ici, sur le champ. La seule chose que vous puissiez faire, vous, c’est de mettre le mouvement de la pensée en marche, dans la direction du but à atteindre. Vous ne vous en sortirez jamais.

Commentaires de J.M. Terdjman.