Les mèmes, supports de l’évolution culturelle

Le grand changement, c’est que les mèmes et les solutions qui leurs servent de créatures, donc de machines de survie, évoluent pour leur propre compte, en exploitant le terrain constitué par les réseaux de cerveaux humains, mais indépendamment, et parfois au mépris des besoins de leurs hôtes biologiques.

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En deux mots : Depuis 25 ans, des chercheurs de toutes origines se demandent s’il pourrait exister un équivalent culturel de l’ADN, c’est-à-dire une forme de réplicateur qui transmette par un processus de contagion ou d’imitation les solutions inventées ça et là par la culture humaine.

Le mot mème : d’où vient-il ? Il apparaît dans le livre de l’éthologiste Richard Dawkins Le gène égoïste, 1976, chapitre 11. Dawkins choisit un monosyllabe ressemblant à gène, mais rappelant les idées de mémoire, de ressemblance (du français « même ») et d’imitation, ainsi que l’idée de plus petite quantité d’information. Bref, un mot génial, bien trouvé, imparable. Un pur réplicateur qui s’ancre davantage dans votre mémoire chaque fois que vous essayez de l’oublier !

La possibilité que la sphère des humanités ouvre sa porte au modèle darwinien n’est pas sortie d’un chapeau. On la trouve par exemple chez Monod, dans Le hasard et la nécessité. Elle est même bien plus ancienne que cela, puisque la formule remonte à Démocrite. Le vivant s’étend au-delà de l’aventure biologique liée à l’ADN. L’idée d’un monde des idées, ou noosphère, a été introduite par l’anthropologue Teilhard de Chardin. L’hypothèse que les lois de la vie peuvent aussi s’appliquer aux machines, et à des créatures purement faites d’information, se trouve à la base des intuitions bouleversantes de chercheurs comme A.Turing et J.Von Neumann, qu’on peut considérer comme les pères de l’informatique moderne. L’épistémologie évolutionnaire de Friedrich Von Hayek en est une autre illustration.

Mais surtout, l’expérience quotidienne nous montre une divergence et une accélération très voyante du fait humain, dans sa séparation d’avec la nature : Agriculture, urbanisation, transports, sont visibles de l’espace, tout comme y sont audibles nos émissions de radio, sans parler des traces que nous conservons, nos livres, codes de lois, arts, technologies, religions…

Notre cerveau consomme plus d’un quart de l’énergie du corps au repos. Ce pourcentage qui était relativement stable chez les préhominiens, a doublé « d’un coup » en à peine un million d’années.

On ne sait plus exactement si c’est l’homme qui a propulsé la culture ou si c’est la culture qui a tiré l’homme hors de son origine purement animale, vers autre chose. L’homme a évolué plus vite, grâce à ses outils. L’étude de l’hominisation révèle régulièrement une co-évolution, un partenariat. Un entraînement mutuel entre le biologique et le culturel. Qui dit mutuel, dit deux.
Leroi-Gourhan nous raconte la co-évolution de l’outil, du langage et de la morphologie (face et main). Lévy-Strauss nous parle de l’autonomie de l’organisation culturelle, par-delà les différences ethniques.
Durkheim revendique l’irréductibilité du fait social à la biologie.

Parallèlement, l’observation des sociétés animales démontre que la nature produit des phénomènes collectifs, abstraits, qui vont bien au-delà des corps. La sociobiologie animale s’est concentrée sur les sociétés d’insectes et de primates, montrant que des comportements sociaux très évolués relèvent du phénotype étendu, c’est-à-dire du travail à distance de l’ADN (techniques, langage, répartition des tâches, schémas de coopération).

Certaines extensions, très radicales, de la sociobiologie à l’homme voudraient que toutes nos capacités soient codées génétiquement, et donc que des pratiques culturelles comme l’architecture, le droit, l’économie ou l’art ne soient qu’un phénotype étendu de l’homme. Ces travaux ont été rejetés surtout du fait de l’attitude de certains auteurs qui refusaient toute existence aux sciences sociales.

Aujourd’hui, la volonté de réduire les comportements à leurs avantages évolutionnaires biologiques s’est recentrée sur le fonctionnement du cerveau par le biais de la psychologie évolutionniste. On admet maintenant que le cerveau est modulaire, que le schéma général de ses modules est inscrit dans les gènes, mais que leur construction se fait sur la base des flux cognitifs, des apports d’expériences qui sont vécus par l’enfant au cours des premières années de sa vie. D’où le fait que chaque personne soit unique et que les gens pensent si différemment selon leur culture, alors que toutes les principales aptitudes du cerveau font appel à des zones situées à la même place et selon le même schéma chez tous les peuples de la terre.

On peut citer une foule d’exemples (les travaux de Steve Pinker en sont pleins, notamment) de façons d’agir ou de penser qui ont clairement eu au cours des âges des effets bénéfiques sur la survie des personnes qui étaient naturellement aptes à les pratiquer. La peur du noir, la capacité de déguiser ses motivations, le désir de paraître riche, et même des choses plus subtiles comme la tendance à croire à une continuation de la vie après la mort, à une providence qui aide, à une vie dans l’invisible, et jusqu’au réflexe intellectuel consistant à supposer un but à toute chose, tout cela peut s’expliquer par des avantages évolutionnaires accumulés par nos ancêtres.

Cependant, il existe une portabilité incontestable des idées, des modes de vie, des techniques, bref des solutions de la culture, et il existe également des compétitions entre les modèles (exemples : commerce, mode, politique), le tout se jouant sur des échelles de temps qui laissent « le vieux gène essoufflé loin derrière ».

D’où l’hypothèse révolutionnaire d’un autre réplicateur, indépendant de l’ADN, qui serait apparu à la racine même du processus d’hominisation.

Les arguments avancés par Susan Blackmore dans the meme machine sont très éloquents :
La limitation des naissances, une pression culturelle qui ne va pas dans le sens des gènes,
Le développement du cerveau, ce mangeur d’énergie dangereux pour la mère et son enfant, qui n’a d’utilité que pour transmettre des informations, des méthodes, brefs des mèmes, alors que d’autres primates survivent très bien avec un organe beaucoup moins gourmand,
L’apparition du langage en prolongement du grooming, pratique tribale du soin mutuel, c’est-à-dire sans finalité autre que de maintenir un lien, et avec l’imitation, l’apparition naturelle de règles, de complexité, d’une grammaire.

Mon argument, inspiré d’une formule de Luca Cavalli-Sforza : Aujourd’hui, l’évolution naturelle de l’homme est terminée car tous les facteurs naturels de sélection sont sous contrôle culturel. Tous les facteurs qui pourraient influencer la fécondité ou la mortalité infantile sont soit maîtrisés soit dépendants de facteurs géopolitiques, économiques ou religieux. En revanche, la culture, elle, continue à évoluer : les lois évoluent, mais aussi l’art, les technologies, les réseaux de communication, les structures de pouvoir, et les systèmes de valeurs qui deviennent de plus en plus intégrateurs. Il est pour moi raisonnable d’admettre l’existence d’un réplicateur autonome de la culture.

Mais alors, le grand changement, c’est que les mèmes et les solutions qui leurs servent de créatures, donc de machines de survie, évoluent pour leur propre compte, en exploitant le terrain constitué par les réseaux de cerveaux humains, mais indépendamment, et parfois au mépris des besoins de leurs hôtes biologiques.
Ce sont des solutions mémétiquement évoluées qui sont aujourd’hui capables de breveter un génome. Il en va de même des religions et des systèmes politiques qui tuent. La plus majestueuse de toutes ces solutions s’appelle Internet, le cerveau global.

Pour se propager à l’aise, rien de tel qu’un réseau. Comme les insulaires du pacifique ont maillé leur réseau à grand coup de pagaies, les mèmes nous tissent et nous relient comme autant de passerelles. Il est parfaitement logique, du “point de vue” du deuxième réplicateur – bien que celui-ci reste dénué d’intention – d’assurer une plus grande continuité dans le tissu de son substrat biologique (les humains), tout comme les habitants de Venise ont construit des ponts aux quatre coins de leur cité… Tout ce qui relie les humains est bon pour les mèmes.

Il est logique, dans la même optique, de coder de façon de plus en plus digitalisée tous les modèles qui doivent être transmis, stockés et copiés. C’est ainsi que le monde se transforme de plus en plus en un vaste Leroy-Merlin culturel, au sein duquel il devient chaque jour plus facile de reproduire du prêt à penser, du prêt à vivre, du prêt à être.

A mesure que l’on se familiarise avec l’hypothèse méméticienne, il devient évident qu’elle invite à un combat, à une résistance et à un dépassement. Elle nous montre que des modèles peuvent se reproduire dans le tissu social jusqu’à devenir dominant sans avoir une quelconque valeur de vérité ou d’humanité.

Elle nous pose des questions comme : que valent nos certitudes ?
De quel droit pouvons-nous imposer nos convictions et notre façon de vivre ?
Qu’est-ce que je peux appeler « moi » ?
Comment puis-je dire que « je pense » ?

Ce n’est que le commencement d’un nouveau grand chantier de la pensée humaine, peut-être le plus grand jamais ouvert. Nous n’en sommes qu’aux fondations.

Source : http://www.memetique.org/