Le réel est-il autoporteur ?

Scruter les équations de la physique suggère au contraire que ce n’est pas la représentation qui émane du réel, mais c’est plutôt le réel qui émane d’une représentation — Ce monisme idéaliste n’est pas un solipsisme, car il postule ce que Bergson appelle une “supraconscience”, dont “l’inconscient collectif de Jung” serait une manifestation subalterne.

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Sans que je l’ai cherché plusieurs de mes vues se sont rencontrées avec certaines de celles de Stéphane Lupasco, celles qu’il a résumées synthétiquement dans son brillant petit livre Les Trois Matières . Nous avions l’un et l’autre fréquenté le Séminaire de Physique fondamentale de Louis de Broglie, et nous nous étions rencontrés dans des congrès. Je suis heureux de remercier mon ami Basarab Nicolescu de m’avoir invité à participer à cette journée commémorative où seront évoquées les réflexions de Stéphane Lupasco.

Les “trois matières” de Lupasco sont d’abord, la matière proprement dite, disons la “matière empirique” de Bernard d’Espagnat, celle faite des “choses” que manipule cet “homo faber” que nous sommes, selon Bergson ; nous ici , l’homme occidental qui “pense avec ses mains” – même s’il est physicien théoricien songeant aux expériences qui pourraient tester ses cogitations.

La “seconde matière” de Lupasco habite un univers psychique ; elle s’apparente à l’énergie spirituelle qui fait le titre d’un livre de Bergson, à cet “endroit” d’un cosmos biface dont, selon Ruyer, l’ envers est la précédente matière.

La “troisième matière” de Lupasco, enfin, est celle des expériences et des théories de la microphysique, cet immense monde du très petit , à la phénoménologie si déroutante, si étrangère au système élaboré pour nous par abstraction de l’expérience vécue. Lupasco, rejoint par d’autres physiciens philosophes, pense que cette “troisième matière” jette un pont entre les deux autres, entre l’avers subjectif et le revers subjectif des choses de Ruyer.

***

Idéalisme et matérialisme sont deux métaphysiques opposées dont chacune voudrait évincer ou s’annexer l’autre.

Chez Platon un monde d’idées sous-tend celui des phénomènes. Le physicien théoricien, qui met en équations le “système du monde”, joue au petit platonicien. Il se méprendrait gravement si (comme cela arrive) il cherchait à formaliser la conscience, qui n’est pas une chose formalisable à côté des autres choses, mais la représentation des choses – l’envers du décor pour ainsi dire.

Le matérialiste, quant à lui, voit dans la conscience un “épiphénomène”. La Mettrie, et à sa suite Le Dantec, écrivant que “le cerveau secrète la pensée comme le foie la bile”, réifient contre toute vraisemblance la conscience – qui est la représentation des choses.

Nul autre point de départ vers l’exploration métaphysique n’est concevable que le “Je pense, donc je suis” de Descartes. Toutes nos autres “certitudes” sont inférées à partir de celle-là, y compris celle de l’existence des autres “Je”. Vouloir contre tout bon sens tirer de là un solipsisme ne serait qu’un canular.

Connaître et vouloir , allant l’un du réel à la représentation , l’autre de la représentation au réel , sont réciproques. Dans une lettre en latin à Arnauld, Descartes déclare “évident” à l’introspection que “l‘âme meut le corps”, et cela, “tout autrement qu’un corps meut un autre corps”. Réciproque au cogito , cet énoncé est tout crûment l’affirmation d’une psychocinèse ; faut-il incidemment rappeler que Descartes a été impliqué dans l‘élucidation des principes de conservation de la mécanique, et qu’il avait donc réfléchi à “la manière dont un corps meut un autre corps” ?

Eccles, le neurochirurgien, affirme avoir observé professionnellement la psychocinèse ; il en a proposé une théorie basée sur le formalisme quantique. Le principe de son explication appartient en fait au Calcul des Probabilités classique, étant une pondération de la probabilité à priori finale . Puisque probabilité et information sont deux vêtements d’un même concept, le porte-manteau étant un logarithme précédé du signe moins , c’est une explication informatique.

La probabilité, qui quantifie la vraisemblance d’une occurrence aléatoire, relie donc le réel à sa représentation – et cela, vais-je arguer, aller-retour . Retrouvant Aristote sans l’avoir cherché, la cybernétique définit en effet l’ information comme gain de connaissance au décodage et comme organisation au codage .

Bergson, dans l’ Evolution Créatrice , modélisait l’acte volontaire par une métaphore “d’explosif vital” : une forte énergie disponible y était libérée, comme par un déclic d’arme à feu, aux dépens d’une énergie infime. C‘était, comme on dit trivialement, “balayer la poussière sous le tapis”, au risque de faire tousser les délicats, car on ne résout pas un problème en le miniaturisant . Le problème relève essentiellement non de l‘énergie mais de l’information ; il se formalise en termes de probabilité .

L’ occurrence aléatoire des classiques n‘était telle qu’en raison d’une connaissance incomplète entraînant un contrôle imparfait . Essentiellement inessentielle cette théorie postulait un couplage imprécis entre occurrence et représentation. Toute autre sera la solution radicale ici proposée .

Estimer la probabilité , là est le problème ; et c’est, vais-je arguer, un problème non seulement de connaissance , mais aussi d’ organisation .

D’accord avec la grammaire, la formule de “probabilité des causes” de Bayes définit la probabilité jointe de deux occurrences corrélées A et C comme symétrique entre elles ; et elle définit comme “inverses” les deux probabilités conditionnelles de A si C et de C si A. Selon donc que la corrélation s’exerce à travers l’espace ou le temps il y a symétrie action-réaction ou réversibilité cause-effet . De droit, donc, la cause efficiente s’exprime par l’évaluation de la probabilité à priori initiale ; et la cause finale par la pondération de la probabilité à priori finale .

Il est remarquable, et source de profondes perplexités, qu’ en fait l’action volontaire arrive à sa fin en ignorant à peu près tout des moyens mis en oeuvre ; “apprendre à faire du vélo” par exemple, et déjà “apprendre à marcher”, est un acte intuitif impliquant une coordination très élaborée, mystérieusement orchestré à partir de sa fin.

“Ridicule, la cause finale, clamera le matérialiste : comment donc une représentation pensée, et non encore existante , pourrait-elle faire quoi que ce soit ? Quel idéalisme aggravé !”.

Or il est arrivé ceci. Aux alentours de 1900 la valeur finie de la vitesse de la lumière dévoila (ce fut une forte surpise) la relativité du temps qu’avait jusqu’alors occultée son extrême grandeur. Contrecoup non moins surprenant, il s’ensuivit que la matière est aussi “réellement” étendue sur le temps qu’elle l’est sur l’espace . Les concepts exister et maintenant cessent d‘être mutuellement liés. Voici une métaphore : en hydrodynamique, le faisceau des lignes de courant est engendré symétriquement par la pression de sources et la succion de puits opérant les unes de l’amont, les autres de l’aval. Euler, dans son texte fondateur du Calcul des Variations, nomme explicitement cause efficiente et cause finale les “conditions aux limites” fixant en mécanique le mouvement d’un “point matériel”.

Ce n’est donc nullement en droit , mais en fait que la réversibilité Bayesienne se trouve fortement contrariée : la lourde cause efficiente écrase de sa passivité la délicate cause finale. L’action volontaire use alors d’un subterfuge pour répondre à ses besoins – qui sont fondamentalement non d‘énergie, mais d’information. Selon une recette qui est à la racine de celle énoncée par Carnot concernant la “machine à feu” elle parasite la cascade universelle de l’entropie. Soutirant une néguentropie présente en amont, le déclic d’une mini-psychocinèse libère l’avalanche commandant la contraction musculaire. Songe-t’il à cela, l’informaticien qui code son ordinateur ?

C’est ainsi que, réciproques en droit , l’ acquisition de connaissance et la psychocinèse sont en fait l’une normale l’autre paranormale . C’est ce qui se trouve exprimé par la valeur des unités choisies comme “pratiques”. En termes de probabilité l’ information est une entropie changée de signe . Or le taux du change entre les devises ayant cours de part et d’autre, le bit en informatique et (disons) le clausius en thermodynamique, est exorbitant : un clausius vaut environ 10 16 bits. Si le bit était totalement dénué de valeur la connaissance serait gratuite, l’action libre impossible, et la conscience “épiphénomène”. Or il est arrivé ceci : aux alentours de 1950 la cybernétique découvre “l‘équivalence entre information et néguentropie”, et fixe le taux du change. Exigeant de la conscience spectatrice un très modique ticket d’entrée, elle accorde à la conscience actrice, avec le droit de jouer , un cachet exorbitant. Tel est un nouvel énoncé du principe d’irréversibilité physique : beaucoup de spectateurs pour peu d’acteurs (car il faut équilibrer dépenses et recettes). Autrement dit, l’acquisition de connaissance est facile ou normale , la psychocinèse onéreuse ou paranormale .

Un autre récent avatar de la physique, la “non-séparabilité quantique”, ne sera pas discuté car il y faudrait un exposé aussi long que celui-ci.

Disons pour conclure que depuis 1900 le paradigme de la physique tend à se réorienter, à faire prévaloire l’idée sur le réel. Le concept d’une “conscience épiphénomène” est (tout bien pesé) bien moins plausible que celui d’un réel épiphénomène , d’un réel-envers d’un endroit au sens de Ruyer, ou d’un Univers Intelligent au sens de l’astrophysicien Hoyle.

La biologie, c’est vrai, voit, en ontogénie comme en phylogénie, la conscience humaine et le psychisme animal “émerger” de la matière, mais cette observation n’est pas une explication . Scruter les équations de la physique suggère au contraire que ce n’est pas la représentation qui émane du réel, mais c’est plutôt le réel qui émane d’une représentation. Ce monisme idéaliste n’est pas un solipsisme, car il postule ce que Bergson appelle une “supraconscience”, dont “l’inconscient collectif de Jung” serait une manifestation subalterne.

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Physique et parapsychologie

« La séparabilité est une illusion qui est due à notre façon pragmatique de penser et d’agir — Si l’on parvient à s‘élever à l‘état de conscience cosmique, celle-ci est connaissance intuitive du passé et du futur, ainsi que de l’ailleurs »

UN DÉTOUR PAR LE FUTUR ?

Q : Il y a maintenant une question qu’on aimerait vous poser. Vous parlez d’expériences où le paradoxe d’Einstein se vérifie, et s’explique en quelque sorte par un détour dans le passé.
Mais alors, ne peut-on concevoir des expériences où les choses se passent symétriquement, et il y aurait détour par le futur?

Parfaitement. Je me suis quelque temps posé la question: Ne connaîtrons-nous pas des corrélations d’Einstein inversées, où la connexion se ferait par le futur? Et je me suis avisé que de telles expériences ont été faites en 1967 et 68 et que du reste elles étaient très connues, même si on ne les avait pas exactement interprétées sous ce jour-là. Ce sont les expériences de Pflegor et Mandel, que je vais brièvement décrire.

Pflegor et Mandel ont repris d’une façon plus sophistiquée la vieille expérience des fentes de Young, qui a été beaucoup discutée comme « expérience de pensée » au début de la mécanique quantique. On a un écran percé de deux trous: on fait tomber dessus un photon, ou un électron, et on détecte le résultat de l’autre côté sur une plaque photographique. On demande « par lequel des deux trous est-il passé? »

Voici la réponse: si les franges d’interférences sont présentes, on ne peut pas dire par quel trou le photon est passé. C’est ce qu’on a appelé l’incompatibilité entre les concepts d’onde et de corpuscule. Plus profondément, c’est la complémentarité entre phase et nombre d’occupation ainsi que nous l’avons évoqué au sujet de la co-existence d’ondes et de particules (cf. le récit des découvertes de Louis de broglie).

Donc, Pflegor et Mandel ont recommencé l’expérience mais au lieu d’avoir une source unique, une cause dans le passé, et deux trous dans un écran, ils ont pris deux sources, deux « causes » indépendantes, à savoir deux lasers (qui sont des sources extrêmement cohérentes) et il sont constaté la présence de franges d’interférence.

Dans un second temps, ils ont mis des filtres extrêmement sombres devant les lasers, de façon qu’il n’y ait jamais plus qu’un photon à la fois en vol à travers l’appareillage, et de vérifier si le phénomène d’interférence avait encore lieu. Le calcul montre en effet que, si l’interférence existe, on ne peut pas rétrodire (c’est la question que vous souleviez) duquel des deux lasers chaque photon reçu est issu. C’est là une nouvelle façon d‘énoncer ce que le formalisme disait déjà du temps de l’expérience de pensée des trous de Young.

En résumé, le calcul énonce que chaque photon reçu dans un système détecteur interférentiel a été émis indivisément par les deux lasers, comme si chacun savait ce que faisait l’autre.

C’est ce qu’on peut appeler, dans la terminologie de Bernard d’Espagnat et de quelques autres, une « non-séparabilité de deux sources qui vont interférer ». C’est exactement le phénomène symétrique de celui dont nous parlions précédemment. Les formules sont exactement similaires, et elles font intervenir essentiellement le concept de l’addition des amplitudes partielles de Born. Mais cette fois, la connexion a lieu par le futur.

Q : C’est cela, qui est révolutionnaire ?

En effet, et cet état de choses a de quoi jeter le trouble dans l’esprit de tous les physiciens compétents de notre époque. J’ai cité Einstein et Schrödinger, qui avaient été très opposés à l’interprétation proposée pour ces corrélations. Mais depuis que leur existence est prouvée expérimentalement, certains physiciens sont vraiment perturbés.

J’ai en main une lettre d’un physicien très distingué de langue anglaise contenant la phrase suivante (je traduis librement) « Plaise au ciel que ce ne soit pas comme ça! ».

Devant cette situation, Bernard d’Espagnat serait prêt (il l’a du moins écrit) à essayer de mettre en vacance la théorie de la relativité.

De son côté, Franco Selleri, de l‘école italienne, serait plutôt disposé à contester la mécanique quantique.

Quant à moi, je me refuse absolument à récuser soit la théorie de la relativité, soit la mécanique quantique, dont les schémas généraux n’ont jamais été contredits par l’expérience. Je considère qu’il est moins grave d’accepter l’idée de la causalité rétrograde (ou, disons, de la finalité) ainsi que celle de la symétrie intrinsèque entre avenir et passé que de briser l’harmonie formelle de la mécanique quantique relativiste – d’autant plus qu’elle rend textuellement compte des phénomènes observés.

UN FONDEMENT À LA PARAPSYCHOLOGIE

Q : Vous vous rendez compte sans doute que si vous admettez une telle structure du temps, si vous admettez aussi, comme vous l’avez affirmé, que le subconscient de l’homme soit étalé sur la totalité du temps, c’est-à-dire à la fois sur « tout le passé » et « sur tout le futur » — ce qui dépasse largement la notion d’un subconscient spécifique — vous êtes en train de donner là des fondements objectifs à, ne disons pas encore l’expérience spirituelle, mais à ce qu’on appelle couramment les phénomènes paranormaux, et même à la limite à une certaine « transcendance immanente » ?

Sur ce sujet, je peux vous dire que nombre de jeunes physiciens sont en train de réfléchir en ce sens, en parlent en privé, et commencent à l‘écrire. Le mot de parapsychologie est plus d’une fois mis en avant dans ce contexte en liaison avec le paradoxe d’Einstein, Podolsky et Rosen.

j’ai fait moi-même ce rapprochement dans des publications de « standing » international. J’ai pu glisser le mot de parapsychologie, et cela n’a pas provoqué le rejet de mes articles. Il faut dire que l’argument était solidement relié au formalisme mathématique.

Je pense que l’information-organisation est bien de droit symétrique à l’information-connaissance, et que, s’il y a un domaine où elle doit apparaître, c’est justement dans ces aspects du télégraphe spatio-temporel impliquant probabilités, physique des ondes, mécanique quantique en un mot.

Je pense que la précognition n’est pas du tout une idée irrationnelle, que c’est au contraire une idée rationnelle dans le contexte de la relativité et de la mécanique quantique relativiste. La télépathie n’est pas irrationnelle non plus, car on ne peut pas télégraphier directement dans l’ailleurs, mais on peut y télégraphier indirectement par un zig-zag de Feynman, en prenant un relais soit dans le passé, soit dans le futur.

Q : Vous parlez de zig-zag de Feynman, mais nous n’en avons pas encore parlé. De quoi s’agit-il au juste?

Feynman, en mécanique quantique relativiste, traite des problèmes posés par une paire de particules formée par un électron et un positron. Je vous rappelle que l‘électron est chargé négativement. Un positron est l’anti-particule symétrique et est chargé positivement. Il relève de ce qu’on appelle en général l’anti-matière. Bien sûr, lorsqu’un électron et un positron se rencontrent, ils s’annihilent réciproquement sur le champs. Or, Feynman a notamment traité de ce qui se passait quand, dans une région de l’espace-temps, il y avait création d’une paire électron-positron, et il a montré que dans ce cas la mathématique permet d’interpréter la trajectoire du positron comme celle d’un électron qui serait orientée vers les temps décroissants.

Autrement dit, d’après le sens sens commun, on a deux trajectoires qui partent toutes les deux vers le futur. Ensuite, le positron (qui en fait est beaucoup plus rare que l‘électron) s’annihile avec un autre électron qui vient de quelque part du passé. cela fait donc une sorte d‘éclair, ou de ligne brisée, dans l’espace-temps, et Feynman écrit: « On peut concevoir que cette trajectoire en zig-zag est paramétrée toujours dans le même sens; ont part du temps « moins l’infini », on arrive au second point anguleux, puis l’on repart vers le futur; c’est le deuxième électron ». Et Feynman commente: « _C’est un peu comme un aviateur qui ferait du rase-mottes, qui voit d’abord une route, puis tout à coup deux routes qui divergent, s’aperçoit qu’une des routes disparaît avec une autre, en sorte qu’il n’en reste qu’une. Il comprend alors qu’il n’a eu affaire qu‘à une seule route à deux rebroussements, dont il a vu d’abord le second, et ensuite le premier. »

Les vulgarisateurs ont écrit en long et en large que Feynman interprète le positron comme un électron qui remonterait le cours du temps. Ce n’est pas cela que dit Feynman, parce qu’il fait de la géométrie quadridimensionnelle. Feynman dit: « la partie de la trajectoire d’espace-temps correspondant au positron est paramétré vers les temps décroissants ». Ce n’est pas la même chose.

_il ne faut jamais oublier, quand on fait en physique théorique de la géométrie quadridimensionnelle, que « la matière ne devient pas, elle est ».

BERGSON ET LES VEDAS

Q : Apparemment il y a là un très bon soubassement aux phénomènes de la télépathie et de la télécinèse dont parlent les parapsychologues.

Si l’on s‘élève au-dessus de la phénoménologie, et qu’on parle de métaphysique, je pense que cela donne un très grand poids à des considérations qu’on trouve chez Bergson ou qu’on trouve dans les écrits Védiques. Ul y a seulement peu de temps que je me suis aperçu à quel point ces considérations sont consonnantes avec le monde de la mécanique quantique relativiste.

Q : Comment expliquez-vous cela?

Bergson a écrit souvent que l’homo sapiens n’existe pas, parce qu’il y a seulement un homo faber, lequel, de par sa façon d’agir et de penser essentiellement pragmatique, fait des coupures qu’il ne devrait pas faire. Il brutalise les phénomènes. Si, au contraire, il savait s‘élever à l’intuition, il aurait une vue beaucoup plus profonde sur le tout, et sur le dedans des choses, et en particulier sur l‘Évolution créatrice.

Quant aux Vedas j’ai pu y trouver des énoncés équivalents à ceci: « La séparabilité est une illusion qui est due à notre façon pragmatique de penser et d’agir. Si l’on parvient à s‘élever à l‘état de conscience cosmique, celle-ci est connaissance intuitive du passé et du futur, ainsi que de l’ailleurs ». Elle est aussi la possession des pouvoirs paranormaux.

Ces vues me semblent vraiment converger avec cette non-séparabilité quantique reliée à un phénomène de propagation d’ondes dans un schéma de « calcul ondulatoire des probabilités ».

Cette propagation d’ondes est de droit symétrique en futur et en passé, en sorte que la non-séparabilité peut s‘établir avec un relais soit dans le passé soit dans le futur. Je suis même étonné, a posteriori, de voir à quel point des façons de s’exprimer de Bergson, et des auteurs védiques, sont naturellement consonnantes avec le tableau du monde selon la mécanique quantique relativiste, où l’observateur est aussi un acteur, qui non seulement perçoit, mais aussi « perturbe » le phénomène. Et je suis convaincu que nous sommes loin d‘être au bout des surprises que nous réserve la pleine explication du nouveau paradigme qui est en train de se créer.

LA PARAPSYCHOLOGIE ET LA QUESTION DE L‘ÊTRE

Q : Nous venons d‘évoquer Bergson, et le texte millénaire des Vedas qui , curieusement, et comme dans un « écho du futur », nous introduisait aux notions de la totalité de l’univers et de sa non-séparabilité. Le mot de parapsychologie, à cette occasion, a été clairement prononcé. Il est patent, peut-être pas tellement encore en France, mais dans certains pays étrangers, et particulièrement dans certains milieux scientifiques américains, que des physiciens de grande classe commencent en effet à aller regarder de ce côté-là. Pour vous, vous envisagez au fond de fournir ce qu’on pourrait appeler un cadre théorique à certaines manifestations dont la parapsychologie affirme la réalité. La parapsychologie, on en parle peut-être un peu trop actuellement, dans la mesure où en même temps on en parle souvent un peu à la légère. Vous aviez même prononcé le mot de télépathie.

Ce n’est pas moi qui ai prononcé le mot. C’est Einstein.

Q : Les dés qui s’informent en repassant par le passé: est-ce un phénomène télépathique?

C’est-à-dire que ça devient télépathique si vous incluez les observateurs dans l’expérience.

Q : Dans la mesure où ce sont eux qui déterminent le phénomène, on est bien obligé de les inclure?

Oui.

Q : Alors, comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à ce domaine, qui a été si longtemps un domaine interdit ?

Je vais vous répondre à deux niveaux. Le premier c’est que si, effectivement, je me suis intéressé à la parapsychologie, ce n’est pas en fonction des quelques faits dont j’avais pu avoir connaissance.

Naturellement, comme beaucoup de gens, je n‘étais pas sans connaître certains phénomènes qui se produisent à l’occasion dans les familles. Je les avais classés dans la catégorie des phénomènes curieux qu’il fallait mettre de côté parce que, vraiment, on ne savait pas quoi en faire ni en dire. Je ne niais pas leur existence, mais je pensais qu’on était complètement désarmés pour les aborder.

Et puis, c’est en réfléchissant sur la physique que je me suis progressivement convaincu qu’il y avait probablement du vrai là-dedans. C’est d’abord la relativité, avec son temps déployé en acte sur la quatrième dimension, qui un jour m’a fait me dire: « Mais si, en un certain sens, tout est écrit dans l’espace-temps, la précognition n’est pas absurde; elle est même plutôt rationnelle ».

Si on admet avec Bergson que c’est seulement la conscience qui est focalisée dans le présent, et si, avec les relativistes, on conçoit qu’elle parcourt la dimension temporelle dans le sens que nous connaissons, c’est un peut comme la lecture raisonnée d’un livre qui nous oblige à parcourir le discours de la première à la dernière page et pas dans l’autre sens. Mais il n’est pas déraisonnable de penser que, peut-être, le subconscient est étalé sur la dimension temporelle vers le passé bien sûr, mais aussi vers le futur. A ce moment là l’analogie avec le livre qu’on peut feuilleter à bâtons rompus, au-delà du point qu’on a méthodiquement étudié, saute aux yeux. Et c’est vrai que vous pouvez avoir certains flashes sur la signification de la suite du texte. Cette vision flotte en l’air comme un mirage, et n’est pas rattachée à l’ensemble du contexte solide. Mais ensuite, quand la lecture méthodique en sera arrivée là, elle sera reconnue. La précognition, au fond, c’est tout à fait comme cela.

C’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser à la parapsychologie. Et puis je m’y suis intéressé de plus en plus, quand j’ai vu les implications surprenantes du paradoxe d’Einstein, quand j’ai compris à quel point les déclarations scandalisées d’Einstein et de Schrödinger étaient adéquates.

Naturellement, avant d’aller plus loin, j’ai fait quelques enquêtes qui m’ont persuadé de la réalité des phénomènes dits paranormaux, et de ce que cette réalité ne semble guère contestable quand on prend la peine d’aller vraiment regarder comment les choses se passent. J’ai alors progressivement découvert que je suis loin d‘être le seul physicien théoricien à regarder de ce côté-là. Mais le fait est qu‘à présent, dans les colloques de physique, la parapsychologie vient souvent sur le tapis dès qu’on discute de l’interprétation de la mécanique quantique. (…)

LA POSSIBILITÉ DE PSYCHOCINÈSE

Q : Vous avez parlé de la précognition, et on comprend bien ce que vous voulez dire d’autant que, dans un autre domaine, celui de la psychologie, ou plus exactement de la psychologie des profondeurs, on est assez souvent confronté à ce genre de phénomènes. D’une certaine manière, vous confortez théoriquement ce que les psychanalistes, eux, constatent dans l’empirie. La parapsychologie, c’est pourtant bien autre chose.
Ce sont par exemple les effets psychocinétiques, c’est-à-dire, pratiquement, l’intervention de l’esprit sur la matière, et l’intervention efficace, puisque, dans la psychocinèse, on admet qu’un individu, de par sa seule volonté, est capable de modifier, par exemple de tordre, une barre de métal ou tout autre objet témoin qu’on lui aura soumis ?

De cela je m ‘étais convaincu et je vais vous dire en deux mots pourquoi. Vous savez que la seule interprétation en mécanique quantique est celle selon laquelle l’observateur joue un rôle dans le phénomène observé.

L’observateur est donc partie active et prenante dans la mesure d’un phénomène. Si l’on admet cela (et il me paraît difficile d’y échapper), et si de plus on fait jouer la symétrie passé-futur (vous vous souvenez de ce que nous avons déjà dit, à savoir que le corollaire en est que l’information n’est pas seulement acquisition de connaissance mais aussi, symétriquement, pouvoir d’organisation ou d’action), ceci postule la psychocinèse, en sorte que, même avant d’avoir eu connaissance d’une expérimentation à ce sujet, j‘étais incliné à penser qu’elle devait exister. J’ajoute que j’ai accepté assez facilement les petits phénomènes de psychocinèse dans, par exemple, les jets de dés étudiés par Rhine ou par Chauvin, ou bien, ce qui est beaucoup plus fondamentalement intéressant, dans une influence sur des phénomènes quantiques tels que la désintégration radioactive étudiée par Chauvin ou par Schmidt, mais que par contre je n‘étais pas du tout prêt au départ à envisager d’aussi gros phénomènes que du métal qui se tord. Si on m’avait demandé a priori si je croyais possibles de tels phénomènes, j’aurais répondu non. Remarquez bien que ce que je vous dis ne me fait pas prendre position sur ces phénomènes. Je répète que je croyais simplement à la possibilité de la psychocinèse au niveau de l’observation du phénomène quantique individuel, où le psychisme est partie prenante.

LE PROBLÈME DE LA TÉLÉPATHIE

Je crois maintenant qu’il faut parler de la télépathie qui émouvait si fort Einstein.La télépathie, c’est encore autre chose. Si on admet une antiphysique des ondes convergentes et des évolutions à entropie décroissante et je dis antiphysique comme on parle des antiparticules et de l’antimatière il me semble évident que cette antiphysique serait obligée d’inclure des phénomènes paradoxaux comme ceux de la précognition et de la psychocinèse…

Q : vous ne parlez pas là des phénomènes paranormaux, mais de phénomènes paradoxaux. Peut-être avez-vous raison? Si la parapsychologie n’existe pas, ce n’est pas la peine en effet d’en parler, et il n’y a qu‘à oublier le mot. Si au contraire elle existe, ce n’est pas de la « parapsychologie », mais simplement un domaine à la frontière d’une psychologie profonde et de la physique. Il semble donc qu’il faudrait de toute façon changer notre vocabulaire…

Oui, vous avez tout à fait raison. C’est pourquoi je parlais de phénomènes paradoxaux. Pour en revenir à votre question, le plus difficile à comprendre est la télépathie, parce que la relativité interdit de télégraphier directement dans l’extérieur du cône isotrope, dans « l’ailleurs ». Mais si on admet la réalité (rare) des actions avancées, la télégraphie indirecte dans l’ailleurs devient possible, un peu comme un voilier qui tire des bords pour remonter le cours du vent.

En se servant des vecteurs du genre temps alternativement vers le futur et vers le passé, on peut en principe établir une relation du genre espace.

C’est justement l’interprétation que je propose, que nous avons examinée ensemble, et que d’autres suggèrent aussi pour les corrélations d’Einstein, Podolsky et Rosen. Vous vous souvenez aussi de l’expérience de Pflegor et Mandel dont nous avons discuté.

LES EXPÉRIENCES DE PSYCHOCINÈSE A STANFORD

Q : j’aimerais revenir sur la psychocinèse. Vous n’avez pas caché en effet que vous l’admettiez sans grande difficulté au niveau de l’observation du phénomène quantique individuel mais que, tout au moins au départ, vous n‘étiez pas prêts à envisager de tels phénomènes au niveau macroscopique. Or, des expérimentations ont eu lieu à ce niveau nommément celles de Charles Targ et Harold Puthoff, qui travaillent au Stanford Research Institute. Et vous avez eu l’air si bien convaincu, que vous avez même accepté de préfacer la traduction française du livre qu’ils ont écrit à ce sujet.

Là aussi, je vais vous répondre à plusieurs niveaux. En premier lieu, je connais Targ et Puthoff. Je les ai connus d’abord par correspondance, parce que les physiciens qui s’intéressent à ces problèmes en viennent fatalement à correspondre et à échanger des idées.

Ensuite je les ai connus personnellement au cours de plusieurs voyages aux États-Unis. Je me suis trouvé passer par Stanford où je les ai rencontrés. Je les considère comme parfaitement compétents en physique théorique et expérimentale. Ils connaissent extrêmement bien la mécanique quantique. Ce sont, je le pense, de très bons expérimentateurs, avec un passé très probant derrière eux. Ils ont travaillé notamment sur les lasers et les plasmas. Ce sont des experts de l’optique et de l‘électronique quantiques. Du reste, l’un d’entre eux est co-signataire avec Pantell d’un livre sur l‘électronique quantique qui a paru d’abord aux États-Unis, et ensuite ici en France. Il n’est donc pas question de contester leur qualification de physiciens.

Ensuite, les expériences qu’ils ont faites, ont impliqué des arbitres, tant du point de vue de l’administration civile que de l’administration militaire qui finançaient leur programme: des gens qui a priori, étaient très dubitatifs sur la réalité des phénomènes. Il n’y a là aucun doute que s’ils ont obtenu l’aval de ces instances, et le financement dont ils avaient besoin, c’est que les preuves qu’ils ont données étaient convaincantes.

En fait, ils rapportent dans leur livre des expériences saisissantes de psychocinèse, expériences qui portent sur des magnétomètres. Alors, là, le phénomène est tellement gros, et m’a tellement étonné, que j’en ai parlé longuement avec targ et Puthoff, ainsi qu’avec Ingo Swann, l’auteur de l’opération. À ce propos, je ne peux pas vous dire autre chose que ceci: il semble bien qu’un phénomène de psychocinèse se soit réellement produit sur ce magnétomètre. Il a été observé par des gens très sceptiques dont le Directeur du laboratoire, hebard. Ce magnétomètre était destiné à la chasse aux quarcks (c’est du reste lui qui a à nouveau servi quand on a prétendu, à tort, avoir mis la main sur le quarck). Hebard a été absolument stupéfait de ce qui arrivait à son magnétomètre. À ce point que, pour une raison ou pour une autre, il a refusé l’entrée du laboratoire, le lendemain, à Targ, Puthoff et Swann.

PRÉCOGNITION ET PHYSIQUE

Q : Vous parliez tout à l’heure de la précognition en montrant en quoi, finalement, dans le cadre théorique de la physique, c‘était ce qui vous posait le moins de problème. Pourtant, le bon sens, enfin, le sens commun, vous objectera ceci: si je peux connaître à l’avance un événement qui va m’affecter, je peux agir de telle sorte que je pourrai l‘éviter. Dans ce cas, la « précognition » ne se vérifiera pas et à la limite, il y a impossibilité de trancher si le phénomène de précognition a été réel ou non, puisque la preuve a disparu. Est-ce qu’il ne s’agirait donc pas là d’une « expérience » par définition évanescente?

C’est une objection qui est en effet très généralement opposée à la possibilité de la précognition. À mon avis, cette objection n’est pas valable, et de multiples manières.

D’abord si vous croyez à la relativité, comme j’y crois pour l’avoir pratiquée depuis mes débuts en recherche scientifique, vous croyez forcément que tout est écrit dans l’espace-temps à quatre dimensions. Tous les calculs que nous faisons, soit en relativité pure, soit en mécanique quantique relativiste, se font sur cette base d’une géométrie quadri-dimensionnelle, et ils marchent fort bien. À ce niveau là je vous dirai donc: à moi, physicien et mathématicien, ce que vous m’objecterez du point de vue de la psychologie ou rien, c’est pareil. Il y a sans doute un joint à trouver; je ne sais pas lequel exactement, et ce n’est pas mon domaine, mais, en tant que physicien relativiste, je vous affirme que la précognition est logiquement inscrite dans l’interprétation de la relativité. Voilà donc en substance la première réponse que je ferai.

La deuxième, c’est que si vous faites maintenant de la mécanique quantique relativiste, laquelle marche parfaitement, elle utilise aussi le langage de la géométrie de l’espace-temps. C’est en un sens énigmatique, parce qu’elle joue avec des probabilités.

Alors, comment comprendre la compatibilité du concept de probabilité avec l’idée que tout est écrit dans l’espace-temps? C’est une question que je ne résoudrai pas d’un tour de main. Cela demanderait des considérations délicates. Mais enfin, il est patent qu’on y arrive et que ça marche très bien. On dispose donc d’une théorie probabiliste qui est faite en géométrie d’espace-temps. Or, quand on examine les implications de cette théorie, on est rapidement stupéfait par l’ampleur de ses conséquences et nous avons largement dicuté de ces conséquences qui est le paradoxe d’Einstein, Podolsky et Rosen.

Nous n’allons pas revenir sur ce sujet, mais je peux en dire ceci, c’est qu’il y a un certain nombre de physiciens qui s’y intéressent, et qu’ils sont tous convaincus qu’un changement de paradigme est imminent et inévitable. Mais il n’y a pas deux d’entre eux qui soient d’accord sur ce que le nouveau paradigme doit être, et cela, c’est typique d’une révolution scientifique en cours. Si vous lisez les bons auteurs (celui que tout le monde connaît est maintenant Thomas Kuhn, mais il ne faudrait pas oublier Duhem dont je vous ai déjà parlé), un changement de paradigme a lieu quand on s’aperçoit que l’ancienne manière de voir les choses ne marche plus, que tout le monde est d’accord et qu’il va en falloir une nouvelle, mais que personne n’est d’accord sur sa formulation. La discussion fait rage. C’est là que nous en sommes.

LES SOLUTIONS POSSIBLES

Q : Il y a sans doute plusieurs directions qui se dégagent de ces discussions…

Je disais qu’il y a un certain nombre de théoriciens, peut-être une vingtaine de par le monde, s’intéressant activement à la question. Ce n’est pas que les autres ne sachent pas que le problème existe, et qu’ils ne seraient pas capables de faire les calculs correspondants. La situation est la suivante. L’un de ces physiciens, Eberhard (c’est un Suisse qui travaille à Berkeley) conclut un récent article en disant que, dans la situation difficile où nous sommes à présent, il y a quatre issues possibles, et quatre seulement que voici:

La première est: on calcule parce qu’on sait que ça marche, mais on ne réfléchit pas parce qu’on attraperait la migraine! C’est la politique de l’autruche et l’option de la majorité. Alors que fait la minorité qui cherche à réfléchir au risque d’attraper la migraine? Eh bien, Eberhard continue en disant: les autres portes de sortie sont les suivantes:

La seconde solution est que peut-être la mécanique quantique se trompe, et qu’on s’apercevra par exemple que cette paradoxale corrélation s’estompe avec la distance.

Cette idée a été émise en 1935 par Schrödinger et par Furry, indépendamment l’un de l’autre, et d’autres suggestions d’un esprit apparenté ont été faites récemment par Selleri et par l‘École italienne.

À cela on peut objecter d’abord que des expériences ont été faites en écartant arbitrairement les récepteurs et que la corrélation demeure inchangée. La deuxième objection est qu’on peut donner de très fortes raisons à la fois théoriques et expérimentales pour rejeter une telle hypothèse.

Si donc ce n’est pas la mécanique quantique qui se trompe, alors qu’est-ce que c’est?

La troisième porte de sortie, dit Eberhard, c’est que c’est la relativité qui se trompe. En particulier le collapse du psi (c’est-à-dire l’intervention de l’observateur dans le phénomène observé) semble être un phénomène non-relativiste parce que, disent certains auteurs, il affecte la totalité de l’espace à un instant donné. Ça, c’est une idée à laquelle je ne crois pas du tout, bien qu’elle ait été défendue par des théoriciens distingués comme Bernard d’Espagnat en France et Piron à genève. Tous les deux pensent que ce phénomène est non-relativiste. Je pense, quant à moi, que cette explication n’est pas possible et que la relativité, pas plus que la mécanique quantique, n’est prise en défaut. la meilleure preuve en est qu’on dispose d’un formalisme, la mécanique quantique relativiste, dans lequel tout est relativiste, y compris le collapse du psi, et avec lequel on décrit sans aucune difficulté la corrélation d’Einstein.

Je ne vois donc pas comment on pourrait supposer que la relativité se trompe ici.

Q : Alors quelle est la quatrième porte de sortie ?

La quatrième et seule porte de sortie restante, c’est de modifier notre conception « macroscopique » de la causalité, celle suivant laquelle la cause développe ses effets après qu’elle a cessé et non pas avant qu’elle ait commencé. Tout notre philosophie pratique est basée là-dessus. Or, nous avons maintenant les meilleures raisons de penser que ce n’est pas vrai au niveau de la mécanique quantique. À mon avis, il arrive en effet essentiellement deux choses. D’abord le phénomène élémentaire est essentiellement symétrique entre l’avenir et le passé; la causalité au niveau microscopique est donc elle-même symétrique entre l’avenir et le passé.

Il n’y a plus là de raison de penser que l’action de l’observateur s’exerce vers le futur seulement; elle doit s’exercer symétriquement vers le futur et vers les passé. Ça, c’est le premier aspect du paradoxe d’Einstein.

Le deuxième aspect, nous en avons largement discuté, c’est que, depuis qu’on a fait de la mécanique quantique, on a changé la règle du calcul des probabilités. De là résulte, dans l’expression de la probabilité, la présence de termes de battement, ou d’interférence de phase au sens de l’optique. C’est là le deuxième éléments essentiel du paradoxe d’Einstein, et c’est cela qui fait qu’en mécanique quantique on ne peut plus considérer qu’on parle d’objets, au sens classique, qui posséderaient des propriétés.

Trois mots, à ce niveau, doivent être définitivement rayés du vocabulaire: « objets possédant des propriétés ». Si vous associez cela avec la symétrie passé-futur, vous entrez dans ce nouveau paradigme, si difficile à saisir, mais si réel dans les expériences, cette corrélation à distance entre événements qui sont spatialement séparés mais qui ne sont pas indépendants, qui sont connectés soit par leur passé commun, soit par leur futur commun. C’est cela qui renverse absolument nos conceptions de pensée macroscopique.

ON PEUT PRÉVOIR, MAIS ON NE PEUT PAS ÉVITER

Q : Alors, pour en revenir très précisément au problème qui était posé, et qu’on pourrait rapidement résumer de la sorte: « si l’on sait d’avance ce qui va arriver, on peut l‘éviter? », il reste maintenant à savoir pourquoi les corrélations d’Einstein invalident cette proposition, et font que la précognition n’est pas une absurdité en soi ?

Eh bien, c’est que cette conception repose précisément sur le concept d’objets qui possèderaient des propriétés, et que c’est justement ce concept qui est aujourd’hui interdit. Le physicien pense donc que l’objection ne tient pas. Du reste, il est habitué à manier la symétrie passé-futur dans les calculs de transition en mécanique quantique relativiste, et il sait bien que cela ne le mène jamais à aucune contradiction.

Q : Que peut-on dire alors du côté de la psychologie réelle des gens ?

Je crois que dans ce cas la réponse est analogue. Si vous analysez les cas rapportés de précognition, si vous voyez comment cela fonctionne (et je l’ai fait pour mon compte), vous vous apercevez très vite avec un grand étonnement que les gens qui ont eu une précognition ont parfois essayé d’y échapper mais qu’ils ne l’ont pas pu. Ils se sont trouvés devant, et je pense qu’il serait particulièrement intéressant d’interroger à ce sujet les psychologues, et en particulier les psychanalystes. j’en connais plusieurs qui déclarent observer des cas de précognition en analysant leurs malades.

La physique moderne et les pouvoirs de l’esprit.

co-auteurs : Michel Cazenave — Emile Noël