L’énergie et la troisième matière

Lupasco n’y répond pas évidemment, mais il ouvre la vision — Il nous dit, regardez : l‘éternité, ou mieux, ce qu’il nomme non l’infini mais le transfini — Car, dit Lupasco, l’univers est un — Ou plus exactement l’univers est.

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Introduction

Stéphane Lupasco avait une manière très originale de nous faire sentir qu’il était visionnaire, sans jamais quitter la pipe du réel. On l‘écoutait répéter les mots potentialisation, actualisation, état T, affectivité, puis tout à coup on entendait conscience de la conscience, connaissance de la connaissance.et l’on percevait que sa pensée était sinon infinie, du moins transfinie, comme il disait.

Lupasco nous introduisait dans le creuset alchimique d’une science et d’une philosophie rigoureuse qui, par une sorte de logique interne, parvenait à ouvrir les plus grands horizons. Insensiblement il nous faisait comprendre la nature du miroir, mais aussi à pressentir ce qu’il y a de l’autre côté du miroir. Il fallait un autre regard. Car dit-il, “s’il n’y a de démarche que scientifique, les acquisitions théoriques de la connaissance constituée, n’y répondent plus” (Stéphane Lupasco, Les Trois Matières , 10/18 Julliard, 1970, p 58).

Certes, l‘énergie est tension des contradictoires, certes elle est constamment une interaction à tous les niveaux, une énergie créatrice qui n’obéit pas à l’entropie mais à la néguentropie. L‘énergie a donc un sens. Personne ne sait vraiment si dans 50 milliards d’années l’univers se désintégrera en pure lumière, ni même qu’elle sera la nature de cette lumière, et où elle ira. L’ordre vivant a un sens. L‘énergie se manifeste sous forme d‘évènements constants, l’interaction des particules. La majeure partie de ces particules obéit au Principe d’exclusion de Pauli. Heureusement, sans cela, on ne serait pas là pour en parler. Mais les photons, qui n’ont ni charge, ni masse, sont eux, indépendants, tout comme les neutrinos. Ils obéissent à un autre ordre. Lequel ? Un ordre global où la causalité, si elle existe, échappe à notre perception.

Autre question. Au sein de ces énergies y a-t-il symétrie entre le macrocosme et l’infiniment petit ? Non, répond Lupasco. Il y a dissymétrie, l’infiniment petit et l’infiniment grand sont en quelque sorte homogènes l’un à l’autre, mais leurs actions sont différentes.

Mais qu’en est-il des énergies non quantifiables, de la conscience, voire de l‘âme ? Ce sont encore des énergies, et quand il y a énergie il existe forcément une logique. La partie et le Tout sont cohérents et contradictoires, mais le chaos n’est nulle part et la logique est partout :

“Qu’on appelle cette matière du nom que l’on voudra : l‘âme, la conscience, l’inconscient, voire l’inconscient collectif de Jung, (il reste que c’est) quelque chose qui offre une certaine résistance, une certaine permanence, qui présente une certaine configuration et une certaine structure déterminées, comportant donc des lois, une déduction immanente, une logique.” (p. 62, Les Trois Matières )

Le principe de contradiction commence avec l’apparition de la particule et sans doute avant même le fameux big bang car l’Intelligence créatrice prévoit que la matière apparaîtra au terme d’une lutte entre la matière et la non-matière. Ce qui indique que l’idée du conflit chère à Lupasco est l’essence même de l’univers et de toutes chose manifestée.

“La contradiction existe, dit Lupasco, au sein du plus petit grain d‘énergie par la coexistence fondamentale d’une valeur arithmétique discontinue et d’une valeur ondulatoire continue.”

“Un point essentiel et véritablement révolutionnaire est acquis depuis la Relativité d’Einstein, qui démontre l‘équivalence de la matière et de l‘énergie : tout, dans cette matière au triple aspect – ou dans ces trois matières, comme on le voudra, tout se réduit à de l‘énergie.” (p. 65)

“Mais alors si l‘énergie est cette réalité dernière et fondamentale, une et homogène, comment en tirer tous les systèmes variés, aussi bien physiques que biologiques, et comment concevoir les multiples antagonismes qui les y engendrent ?” (p. 67)

“Grande question, qui en engendre, on le conçoit, une infinité d’autres. Car si tout système génère son système antagoniste, on voit apparaître un univers inverse du nôtre et donc des mondes qu’engendre ce fondement antagoniste de l‘énergie.” (p. 49)

On voit apparaître cette “logique dynamique du contradictoire” (p. 76), aussi quantique, si j’ose dire, que la nature du féminin. Ce qui n’est peut-être pas seulement une boutade, car si le féminin symbolise le système psychique, il existe une analogie entre le système psychique et le système quantique. Analogie qui a frappée Lupasco, et qui dit-il, n’a pas manqué de frapper aussi, certains fondateurs de la microphysique, comme Bohr, notamment (p. 87).

Pour que des dynamismes puissent être antagonistes, il faut que leur nature énergétique participe à la fois de l’homogène et de l’hétérogène, qu’ils veuillent en quelque sorte se rapprocher et se fuir, se confondre et s’exclure, qu’ils soient contradictoires.

Mais que devient l‘âme ?. Est-elle, pour autant, dépendante de cette logique ? Non, dit Lupasco, l‘âme n’est pas concernée par ces tensions créatrices. Elle n’est pas concernée par les phénomènes, par la complexité de la Manifestation.

Si la Manifestation (ou la Création) est l’expression d’un antagonisme permanent, l‘âme libérée est donc libérée de cet aspect des tensions créatrices.Elle atteint sa finalité l’harmonie, la sérénité qui est l’absence de tout antagonisme.

Lupasco, le visionnaire de l’harmonie et de la sérénité. Et il a des accents de poète pour parler de cet avènement de l‘âme:

L‘âme s’arrache de la matière, du système physique et biologique, car elle est faite de la connaissance et de la conscience des deux (p 94) Cet avènement de l‘âme fait surgir dans l‘être la conscience, une conscience consciente qui voit la nature des aspects transitoires et opposés de la vie et de la mort. Elle, est “pétrie” de ces fantastiques évènements, d’autant plus que cette conscience n’est elle-même, ni vie, ni mort.

Dans cet affrontement se crée une conscience de la conscience, une connaissance de la connaissance, qui sont la nature même de l‘âme (p. 95).

On pourrait appliquer ce texte à la description de la déesse Kali, en Inde, déesse de la vie et de la mort, qui écrase parfois ses adorateurs sous son char pour les faire renaître. Car cette non-transcendance, est une immanence. La terre et le ciel sont un et consubstantiels, nourris et engendrés l’un par l’autre. Il n’existe que ce vie-mort, ou mort-vie, car rien n’est jamais statique, et c’est bien “au sein de cette contradiction indéfiniment expansible “ à l’image des trois univers, que s’engendre l’alchimie mystérieuse de ce qui est, n’est pas et devient.

Nous voici au coeur du coeur. Car la grande aventure de l‘être face à la vie et à la mort procède effectivement “d’arrachements” successifs. Avant de quitter son corps, il faut bien s’arracher à nos modes de représentation du réel, y compris les plus sublimes. Car qui peut comprendre non cet infini, mais ce transfini que nous fait ressentir sans cesse Lupasco, quand il nous parle de conscience de la conscience, de la connaissance de la connaissance? Qui y a t-il derrière ces holos qui s’englobent sans fin, comme autant d’univers, de la conscience des possibles? Bref, comment avec notre modeste conscience de terriens, pouvons nous comprendre ce Tout du Tout, cet englobant de l’englobant ?

Lupasco n’y répond pas évidemment, mais il ouvre la vision. Il nous dit, regardez : l‘éternité, ou mieux, ce qu’il nomme non l’infini mais le transfini. Car, dit Lupasco, l’univers est un. Ou plus exactement l’univers est.

Ainsi il peut y avoir une “histoire de l‘âme…mais non point de Dieu” (p. 90), L‘âme échappe à la nature contradictoire des phénomènes. Dieu, ou la notion de Dieu appartient à l’histoire humaine, au contradictoire du contradictoire, à l’opposé de l’opposé. L‘âme, n’a pas d’histoire, elle “n’est ni vie, ni mort” dit Lupasco (p. 94).

L‘âme est donc indépendante. Bien que reliée à l‘être, elle exprime un état indépendant des autres. Elle est si j’ose dire dans le paradis de l‘état T.

Autrement dit, l‘équilibre parfait entre l’homogéneisation et l’hétérogénéisation semble réalisé dans l‘âme. Mais en d’autres occasions Lupasco dit aussi que “l‘âme est avant tout un conflit de tendances” (p. 89), parce qu’en fait, homogénéisation et hétérogénéisation ne peuvent coexister sans contradiction (p. 90). Concluons que le destin de l‘âme est d’après Lupasco de réaliser l’harmonie dans un devenir, peut-être sans fin.

Nous touchons ici sinon à l’infini des univers, aux trois univers qu‘évoque Lupasco. Il a d’ailleurs une formule vertigineuse pour les “donner à voir”. Il dit qu’ils sont “eux-mêmes transfinis à la puissance transfinie” (p. 352 ).

Énergie et matière vivante

Il fallait, peut-être, parvenir à ces sommets de l’indicible pour comprendre le sens que Stéphane Lupasco prête à ce mot énergie. “L‘énergie dans ses constituants les plus fondamentaux, possède à la fois la propriété de l’identité et la propriété de la différenciation individualisatrice” ( L’Expérience microphysique et la pensée humaine , PUF, 1941, p. 1).

Pour Lupasco, ces deux propriétés de l‘énergie, identité et différenciation, sont à la fois distinctes et cependant étroitement reliées. De ces deux énergies vectorielles naissent encore deux matières, l’une physique, l’autre biologique. Les deux matières, étant diversifiées, conduisent à une hétérogénéisation : elles créent tout ce qui existe.

La troisième matière contient en elle-même toutes les énergies. Le poète dirait qu’elle est “la vibration du point infiniment vibrant”, jolie manière pour exprimer l‘énergie quantique. La troisième matière, n’ayant plus de caractère “objectif”, exprime une qualité psychique. C’est l‘état T, où le psychique est indépendant du biologique. Lupasco voit dans la matière psychique la source du développement futur de l’homme. qui “aboutit, dit-il, à la conscience de la conscience et à la connaissance de la connaissance. Et on peut considérer que l‘évolution est une évolution qui augmente de plus en plus la matière psychique de l’homme.” (pp. 108-109, L’homme et ses trois éthiques )

C’est ce que Lupasco nomme aussi la Troisième Logique, ce qu’il considérait comme sa grande découverte.

C’est l’occasion de noter que le soufisme chiite conçoit aussi l’univers comme un ensemble de “corporéités”. Autrement dit, tout ce qui est manifesté dans l’univers appartient à des formes, semblables à des corps de plus en plus fins, mais qui n‘échappent pas à la matière. La pensée, elle-même, étant aussi une fine matière.

De même, il y a évolution, mais au sens de dévoilement, en passant d’un état de conscience inférieur à un état de conscience supérieur. Nous retrouvons bien le processus cher à Lupasco de connaissance de la connaissance et de conscience de la conscience. Ce dévoilement produit effectivement un état de conscience nouveau, des possibilités de l‘être insoupçonnables. Mais on ne vogue ni dans le transcendant, ni dans le satori. Cette voie soufi possède une rationalité, voire une technicité intrinsèque. J’imagine que Lupasco aurait aimé peut-être en savoir plus sur cette voie, s’il l’avait connue, car on pourrait faire plus d’un rapprochement entre cette “matière psychique” qui devient de plus en plus connaissance et conscience, et la matière psychique de Lupasco.

Conclusion

Ces quelques exemples montrent comment Lupasco est un grand visionnaire de la connaissance. La science est frileuse, elle craint qu’on cesse d‘être scientifique quand quelque chose n’est pas évident dans la chambre à bulle ou sous un microscope. Il faut de grands esprits comme Lupasco ou David Bohm, pour n’avoir pas peur du sens. Après tout c’est le regard qui contribue à créer le réel, autant que le réel crée le regard. (B. d’Espagnat)

Dans ces regards où l’intelligence est libre, ouverte, savante et profondément intègre, on voit apparaître ce qui est de l’ordre de la Révélation qui au cours des millénaires a inspiré toutes les grandes Traditions. Ce que montre si bien, Basarab Nicolescu, à propos de Lupasco :

“Une des meilleures illustrations de la logique antagoniste de Lupasco est fournie par l‘évolution historique, dans le temps, de sa propre pensée philosophique. Cette pensée se place sous le double signe de la discontinuité avec la pensée philosophique constituée et de la continuité (cachée, car inhérente à la structure même de la pensée humaine) avec la Tradition.” (B. Nicolescu , Nous, la particule et le monde , Le Mail, 1985)

Lupasco lui-même était très intéressé par les Traditions qu’il n’avait malheureusement pas eu le temps d’explorer. Il le dit au cours des entretiens réalisés en 1984 avec Basarab Nicolescu et Solange de Mailly-Nesle, dans L’Homme et ses trois éthiques :

“La Tradition arrive à des conclusions auxquelles j’arrive personnellement par des trajets extrèmement complexes et longs. C’est une vérification d’une prise de conscience de la conscience du monde par la Tradition. C’est extrèmement intéressant.” (p. 185)

Dans la pensée traditionnelle, énergie-pensée-création ne sont qu’un. Dans le bouddhisme du Mahayana, dans les Upanishad, dans la pensée taôiste ou le shinto, existent un concept très similaire du Vide. Le Vide est l’expression même de l‘être, du non-être et de la Manifestation. Il n’y a pas un atome de ce Vide qui ne soit conscience. Et c’est bien aussi ce que dit, à sa manière Lupasco: “La conscience, c’est pour moi la potentialisation”. Autrement dit, il n’existe pas d’“événements” ou de lois d’ensemble, sans qu’une “conscience” englobante détermine et contrôle ces événements.

Le Vide aussi est une potentialisation, un Tao qui contient d’infinies potentialisations, donc d’infinis univers. La Manifestation étant être et non être, la potentialité est donc “ce qui n’est pas encore actualisé, mais qui contient ce qui va s’actualiser”.

On peut le comprendre, même sous son aspect le plus banal.

Je donne un exemple concret, dit Lupasco : “Je vais acheter du tabac en face de chez moi ; eh bien, ça c’est une potentialité : à ce moment-là, mon sujet est occupé parce que mon système neuro-central est occupé par cette potentialité “aller chercher du tabac”. Quand je vais acheter du tabac, j’actualise cette potentialité.” (Entretiens avec M. Random)

On peut passer du tabac à l‘échelle cosmique, et au monde de tous les possibles. La potentialité est conscience, et la conscience troisième matière ou troisième univers. “L’Univers nous donne quelque pâle exemple, la vulnérable, rare et pourtant puissante matière psychique, qui s‘élabore, étonnamment conquérante sur notre planète et qui ne doit certes pas manquer dans d’autres parties de notre monde”, écrit S. Lupasco.

“A chaque niveau, il y a conscience” dit-il. La conscience ne disparaît jamais. Ici, la conscience c’est l’information orientée, dirigée, programmée, “consciente” en quelque sorte. Et notre conscience, c’est le réel, l’ordre implicite et explicite du monde lui-même, comme dirait David Bohm.

Ainsi on peut concevoir d’autres mondes, ou d’autres “parties de notre monde”. L’antagonisme énergétique est une vision de l’unité, unité dynamique du monde, unité d’enchaînement indéfini des contradictoires. Unité qui est : “fondée sur une structure ternaire universelle”.

“C’est justement là le mérite historique de Lupasco, dit Basarab Nicolescu ; il a su reconnaître que l’infinie multiplicité du réel peut être restructurée, dérivée à partir de seulement trois termes logiques, concrétisant ainsi l’espoir formulé auparavant par Peirce.” ( Nous, la particule et le monde , op. cit.)

De fait, on retrouve cette structure ternaire dans notre cerveau Notre cerveau travaille bien dans l’espace-temps, mais la conscience existe spontanément hors de l’espace-temps.

Il ne peut y avoir qu’un sens à l‘énergie dans l’univers: l‘énergie-conscience :“La Conscience est Energie” dit le Shakta Vedanta. L‘énergie mystérieuse de Brahman, l’Absolu. Mais l‘énergie ou la conscience de Brahman, de Bouddha ou de Lao-Tseu, nous l’avons dit, est vide, vide ou immatérielle comme la pensée. Ce Vide contient toutes les énergies.

Je voudrais citer, à ce propos Maître Ueshiba, le fondateur de l’Aikido. Il dit:

“Huit forces soutiennent la Création :
Le mouvement et l’immobilité
La solidification et la fluidité
L’extension et la contraction
L’unification et la division.”

Tout en ayant pratiqué assidûment tous les arts martiaux de son temps Maître Morihei Ueshiba était parvenu à la conclusion que seule l’union (Ki) avec l’univers et l’esprit de non-résistance accordait en toutes occasions la force invincible.

Non-résistance qui nous conduit au concept de pure énergie et de non-matière comme l’avait bien vu Lupasco “Tous les objets qui nous entourent… n’ont rien de “matériel”, dans le sens plusieurs fois millénaire et instinctif de la notion de matière, ils ne sont… que les manifestations et les systématisations plus ou moins résistantes de l‘énergie…” (p. 23, Les Trois Matières )

Toute perception, toute connaissance, toute énergie, procède donc de la nature de l’esprit. Conclusion à laquelle, von Neumann, Henry Stapp, David Bohm, Bernard d’Espagnat, et tant d’autres physiciens sont parvenus. Les événements cérébraux sont des phénomènes quantiques qui déterminent à leur tour la nature de l’information .De plus, nous sommes peut-être programmés pour voir et décrire la nature selon la structure de notre cerveau.

C’est bien l‘énigme capitale. Durant ce rapide parcours, nous n’avons pas trouvé la possibilité de traverser le miroir, sinon au fond de notre propre mystère, dans l’indicible, là où toute pensée se suspend.

Et pourtant dans cette consubstantialité de l‘âme et du monde, de la pensée et de l‘énergie, nous avons une certitude, une seule nous dit Lupasco : “ Le néant est impossible au sein de l’antagonisme énergétique “. Car, ce que nous percevons est un “incessant et irrésistible devenir”. Ce qui a été ne peut pas ne pas avoir été. Tout s’inscrit quelque part. Certitude consolante ou… atroce! s‘écrit-il en ajoutant: “ La contradiction est la sauvegarde de l‘éternité “ (p. 105).

Je vous laisse méditer cette extraordinaire conclusion.

Source :
Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires
http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/