Quelques réflexions sur la synchronicité

Pour Jung l’individuation et la réalisation du sens de la vie sont identiques — individuation voulant dire trouver son sens qui n’est rien d’autre que sa connexion avec le Sens universel.

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Depuis le commencement de notre siècle, le courant des recherches en physique et dans la psychologie des profondeurs de Jung ont de plus en plus convergé sans qu’il y ait eu (du moins pendant longtemps) un échange d’opinions. Ce fut plutôt l’objet des deux sciences: le monde atomique et subatomique d’une part et la “psyché objective” (c’est-à-dire l’inconscient collectif) de l’autre, qui imposa aux chercheurs la nécessité de créer des hypothèses semblables. Je cite les plus importantes :

1. Configurations énergétiques

Les physiciens ne cherchent plus aujourd’hui à trouver dans la matière des building blocks (briques fondamentales), mais à comprendre ces derniers comme les configurations éphémères d’une énergie nouvelle. De même, Jung a observé que les dernières “entités” observables dans la psyché objetive, les archétypes, ne semblent pas être des structures statiques, mais plutôt des systèmes d‘énergie psychique ou un “mode de relations diverses énergétiques”, des manifestations d’une énergie psychique générale.

2. Indivisibilité du Tout

La notion de complémentarité que Niels Bohr a introduite pour mieux expliquer la relation paradoxale entre l’onde et la particule, peut aussi être appliquée à la relation des états conscient et inconscient d’un contenu psychique. Jung a découvert ce fait, mais il a surtout été élaboré par Wolfgang Pauli. Bernard d’Espagnat a relevé la non-séparabilité dans le monde particulaire, prouvée par l’expérimentation scientifique (suggérée par le paradoxe d’Einstein-Podolski-Rosen) confirme l’idée de Bohr d’une “indivisibilité du Tout”: des particules qui ont été unies puis qui se sont séparées, se comportent comme si l’une “savait” ce qu’est l‘état de l’autre, même à très grande distance, ce qui semble exclure l’idée d’une interaction. Même si on admettait d’ailleurs la possibilité d’une interaction superluminale (ce qui est souvent discuté), il resterait, comme le souligne d’Espagnat, le fait d’une indivisibilité du Tout.

Jung a constaté de même que la dimension totale de la psyché objective est ultimement une; il appelle cet aspect unitaire de la psyché: le Soi.

3. Causalité

Dans la mécanique quantique (et en particulier dans la théorie de la matrice S), la notion de causalité se trouve très relativisée par rapport à sa conception traditionnelle: elle est réduite à une probabilité statistique. Ce qui est toutefois encore plus important, c’est qu’on a découvert des phénomènes qui se refusent complètement à une explication causale. Je les cite ici en renvoyant pour les détails à l’excellent article de Hubert Reeves: Incursion dans le monde acausal. Il s’agit de la loi de la demi-vie dans la décomposition radioactive, du paradoxe d’Einstein-Podolski-Rosen que j’ai déjà mentionné, du problème du pendule de Foucault et de la “lueur fossile” des débuts de l’univers qui a été récemment observée par les astrophysiciens. Tous ces phénomènes ne peuvent pas être expliqués par une cause convenable, ils semblent plutôt manifester un ordre global et a posteriori du Tout cosmique.

Jung a été poussé pour sa part à postuler une unité ultime de la psyché objective et à poser l’existence d’un ordre global de cette unité. Quoiqu’il existe des structures archétypiques relativement séparables, elles se trouvent toutes dans un état de contamination ( overlapping ) et interdépendantes les unes des autres, formant ainsi un seul ordre total et acausal. Un autre aspect d’un ordre total acausal dans le monde psychique est, comme l’a encore relevé Jung, la donnée mentale immédiate de l’existence des nombres positifs entiers, avec toutes les particularités individuelles qui s’y rattachent et qui n’admettent pas, elles non plus, d’explication causale.

4. Prédilection pour les structures quaternaires

Le “monde” d’Einstein-Minkowski possède une structure quadridimensionnelle. La physique moderne croit pouvoir distinguer quatre forces fondamentales dans l’univers. Jung a indépendamment observé que les mandalas, qui sont des symboles du “Tout psychique”, ont, quant ils sont normaux, une structure quaternaire. Notre champ de conscience se fonde d’autre part sur quatre fonctions fondamentales: la pensée, l’intuition, la sensation (fonction de perception) et le sentiment (fonction d‘évaluation). Toute réalisation consciente complète s’accomplit par la coopération de ces quatres fonctions.

5. La relativité de la dimension spatio-temporelle

Dans le monde des particules, la dimension de l’espace devient un problème car, dans l’expérience suggérée par le paradoxe d’Einstein-Podolski-Rosen, “les objets, même s’ils occupent des régions de l’espace très éloignées l’une de l’autre ne sont pas vraiment séparés. Dé même que, lors de certains incidents synchronistiques (surtout dans les cas de télépathie), l’espace semble disparaître.

Le Temps est aujourd’hui aussi devenu un problème. David Bohm et d’autres relèvent que le Temps ne peut plus être représenté par un simple vecteur. D’après Bohm, un électron par exemple est un groupe ( set ) d’ensembles impliqués et ce n’est qu‘à certains instants qu’il se manifeste comme localisé — ce qui inclut qu’il n’existe pas de temps linéaire. Bohm propose de concevoir le Temps comme multidimensionnel et pense qu’il consisterait en “occasions actuelles” plutôt qu’en un continuum. Il posséderait en outre un aspect qualitatif et créateur. L’odre impliqué ou involué de l’univers se situerait au contraire en dehors du temps, “mais il est présent en chaque instant”.

Parallèlement, Jung a relevé que la psyché objective semble aller aussi partiellement au-delà de la dimension spatio-temporelle. Les incidents synchronistiques (exposés infra) sont en fait, comme l’a relevé Michel Cazenave, des irruptions du Non-Temps dans le Temps. Comme je l’ai démontré ailleurs, dans toutes ses images mystiques, le Temps est conçu comme une émanation ou création du Soi, c’est-à-dire du Tout Global de l’Etre.

Du fait de l‘émergence de toutes ces analogies surprenantes, il devient vraisemblablement probable que la dimension de la matière universelle et celle de la psyché objective puissent être une. J’ai pourtant surtout relevé jusqu’ici des analogies et non pas des identités dans les découvertes des deux sciences. Ce n’est qu’avec la création de l’hypothèse de la Synchronicité, fondée sur l’observation d’innombrables incidents synchronistiques, que s’impose l’idée que les deux mondes de la matière et de la psyché pourraient être plus que deux dimensions à lois semblables, mais pourraient former un Tout psycho-physique. Cela veut dire que le physicien et le psychologue observeraient en fait un même monde par deux canaux ( chanels ) différents. Ce monde se présenterait, si on l’observe de l’extérieur, comme “matériel”, et si on l’observe par introspection, comme “psychique”. En lui-même, il ne serait probablement ni psychique ni matériel, mais tout à fait transcendant.

Par incident synchronistique, Jung entend la coïncidence signifiante d’un événement matériel extérieur avec l‘émergence d’un symbole intérieur, ou événement psychique, ces deux événements n’ayant aucune relation causale entre eux, ou même de connexion causale concevable. Les deux événements sont uniquement liés par leur sens commun. Comme toute observation de faits extérieurs est aussi un événements psychique, Jung précise: “Les événements synchronistiques reposent sur la simultanéité des deux états psychiques différents. L’un est le normal, le probable (c’est-à-dire susceptible d’une explication causale suffisante) et l’autre, l‘état qui ne peut être déduit du premier d’une façon causale, c’est-à-dire l‘événement critique… Les choses se passent comme s’il s’agissait d’une ESP spatio-temporelle, d’une simultanéité de l‘état normal ou habituel avec un autre état ou une autre expérience ne pouvant être déduits d’une façon causale, dont l’objectivité ne peut la plupart du temps être vérifiée qu’a posteriori… ils sont vécus dans le présent comme images psychiques, comme si l‘événement extérieur objectif coïncidait avec l‘état psychique habituel. C’est ce phénomène que je dénomme synchronicité et je suis d’avis qu’il s’agit exactement de la même catégorie d‘événements, même si leur objectivité apparaît comme séparée de ma conscience dans l’espace ou le temps.”

Cette coïncidence signifiante d‘événements psychiques (visions ou rêves d’un événement symbolique) avec l’aperception d‘événements “extérieurs ou matériels”, révèle dans un instant ponctuel dans le temps, une unité de la matière et de la psyché. Ces phénomène sont sporadiques et irréguliers et semblent, à ce que nous savons, ne se manifester que quand un archétype est constellé dans l’inconscient collectif. En opposition à Jung, de Dr C. A. Meier a postulé que la connexion de la psyché avec le corps pourrait être un phénomène synchronistique régulier, et Michel Cazenave mentionne dans son article les découvertes nouvelles des psychopharmacologies, qui semblent démontrer une relation intime entre l‘âme et le corps.

Pour moi, ces relations me semblent plutôt pointer vers une relation causale, une interaction entre psyché et matière. Seuls les processus de guérisons “miraculeuses” qui ne peuvent être prédites, pourraient à mon avis être compris comme des incidents synchronistiques. Les faits que relève Cazenave me semblent plutôt confirmer une autre hypothèse de Jung, qu’il a avancé en 1952 dans une lettre adressée à Raymond Smythies. Smythies avait souligné qu’il croyait à l’existence d’un subtle body (corps subtile), qui serait placé entre le corps et la psyché consciente. Jung répond: “J’apprécie votre idée d’un subtle body perceptuel. Je trouve une confirmation de cette idée dans le fait curieux que notre conscience ne possède que si peu d’information directe sur notre corps vu de l’intérieur, et aussi que notre inconscient (rêves et autres produits inconscients) se réfèrent très rarement à notre corps ou seulement d’une façon symbolique et indirecte. J’ai considéré longtemps ceci comme une preuve négative contre l’existence d’un subtle body — une lacune étrange entre le corps et l‘âme. Ceci demande une explication…”

Jung mentionne alors la relativité du Temps et de l’Espace dans les phénomènes ESP, et continue: “Le comportement arbitraire du temps et de l’espace dans l’ESP nous force à postuler une hypothèse. Ne devrions-nous pas quitter tout à fait les catégories spatio-temporelles quand il s’agit de la psyché? Peut-être devrions-nous définir la psyché comme une intensité sans étendue et non point comme un corps qui se meut dans le temps?

On pourrait penser que la psyché se transforme graduellement d’une extension minimale à une intensité non-étendue, assumant une fréquence supraluminale et rendant ainsi le corps iréel ( thus irrealizing the body )… Vous protesterez contre le paradoxe d’une “intensité non-étendue” comme étant une contradictio in adiecto. Je suis d’accord: l’Energie est masse est la masse est extension. En tout cas, un corps qui se meut avec une vitesse supraluminale est inobservable… Ainsi que son “temps” aussi.

Cette idée est très spéculative et d’une audace inexcusable. Mais les phénomènes PSI sont aussi décourageants et demandent un saut de pensée élevé. Cependant, chaque hypothèse est acceptable si elle explique des faits observables et si elle est consistante en elle-même. Dans cette perspective, le cerveau pourrait être considéré comme un transformateur d‘énergie, dans lequel la tension ou intensité infinie de la psyché serait transformée dans des fréquences perceptibles et en “étendues”. D’autre part, le manque de perception introspective de notre corps serait explicable par une “psychification” graduelle, c’est-à-dire par une intensification “de l‘énergie” au détriment de l’extension. Psyché=intensité maximale dans un espace minimal.

Cette idée d’une unité ultime de l‘énergie physique et de l‘énergie psychique, qui se distingueraient seulement pas leurs fréquences ou leurs intensités, pourrait très bien expliquer les relations psychosomatiques que relève Michel Cazenave, mais ces dernières seraient de l’ordre d’une interaction et ne représenteraient pas des événements synchronistiques. Seules les coïncidences sporadiques qui n’admettent pas une explication causale, comme les guérisons “miraculeuses”, me semblent appartenir à la dimension de la Synchronicité.

L’existence possible d’un corps intermédiaire ou subtle body se laisse très bien appréhender dans le terme de “psychoïde” dont Jung se sert pour caractériser le fait que les archétypes de la psyché objective semblent parfois faire transgression dans le domaine de la matière. Les archétypes sont indistincts et ne sont qu’approximativement perceptibles et définissables. “Sans doute ils accompagnent les “processus causaux”, c’est-à-dire qu’ils sont “portés” par ceux-ci, mais ils en dépassent en quelque sorte le cadre d’une manière que je qualifierais de transgressivité en tant qu’ils ne sont pas nettement et exclusivement constatés dans le domaine psychique seul, mais peuvent aussi bien apparaître dans des circonstances non-psychiques.”

Ceci semble encore affirmer la possibilité d’un unus mundus et une unité ultime de l‘énergie physique et psychique.

Il me semble que ce concept d’un Tout psycho-physique, manifestation d’une seule énergie de fond, se rencontre d’une manière frappante dans la théorie qu’a proposée David Bohm. Dans sa perspective tout est en flux et tout est flux — une façon de voir que beaucoup d’autres physiciens partagent avec lui. Tous les objets, événements, entités, conditions, structures, etc. ne sont finalement que des formes abstraites de ce flux global. Leur arrière-plan ultime est la Totalité inconnaissable de ce flux universel que Bohm appelle holomouvement. Inséparable de ce holomouvement existe aussi le “train” de notre pensée, qui est partiellement déterminé par notre mémoire mais qui subit aussi des moments créateurs quand une énergie très intense que Bohm appelle une “énergie intelligente” crée de nouvelles réalisations mentales dans ce qu’on nomme un insight. Ces moments créateurs re-forment tout notre être, et peut-être même les sillons gravés dans notre cerveau. Le holomouvement (flux total) contient dans sa dimension matérielle, ainsi que dans notre conscience, deux ordres fondamentaux: l’un est celui d’une évolution ou d’un déploiement ( unfolding ) et l’autre celui d’une involution ( implicate ).

Ces termes de Bohm peuvent extrêmement bien s’appliquer aux idées que Jung a avancées dans le domaine de sa recherche. Les archétypes, par exemple, seraient dans ce cas des structures dynamiques et inobservables des specimens de l’ordre impliqué. Si, au contraire, un archétype se manifeste comme image archétypale onirique, il se déploie et devient plus “évolué”; si, ensuite, nous interprétons cette image avec la technique herméneutique de Jung (qui demande une amplification associative de l’image onirique), cette image évolue et se déploie encore plus. Si nous oublions en revanche cette réalisation consciente, elle ne se dépose pas telle quelle dans notre mémoire, mais elle est remaniée dans l’inconscient selon certains schemata (voir Suzanne Langer et Bartlett): elle s’involue de nouveau de ce fait, c’est-à-dire qu’elle redevient alors plutôt un hologramme qu’un ensemble de pensées, de sentiments ou d’intuitions distincts et discursifs.

David Bohm dit du holomouvement qu’il est “indéfinissable” et non mesurable — en fait inconnaissable; et ceci est vrai aussi pour le holomouvement du Soi (Totalité de la psyché collective). Jung a essayé nénanmoins de démontrer, en analysant un petit secteur temporel d’environ 4000 années de ce mouvement dans Aïon, où il esquisse les changements millénaires des manifestations de la psyché collective, qu’il existe un mouvement du Soi, un mouvement de rejuvenescence cyclique intérieure, qui retourne cependant au même point sur un niveau de conscience plus haut, c’est-à-dire un mouvement en forme de spirale. Cette spirale ne serait toutefois elle-même à l‘évidence qu’une toute petite partie spécialisée et limitée du Tout — le holomouvement psychique (du Soi) étant très certainement tout aussi inconnaissable.

Le concept jungien d’une seule énergie qui se manifesterait dans ses fréquences ralenties comme matière et dans ses fréquences plus intenses comme psyché, ressemble sous beaucoup d’aspects à l’idée du Ch’i des Chinois.

Selon Thou-tseu, le Ch’i “est un continuum “sans couture” de matière, de nature gazeuse, énergie matérielle universelle qui envahit tout, et dont les deux configurations principales sont le Yin et le Yang… Il tend à subir une condensation et une réfraction partielle”. Jung au contraire donne la priorité à l’aspect psychique et spirituel de cette énergie qui se condenserait pour apparaître dans des étendues matérialisées.

David Bohm, lui aussi, présuppose l’existence d’un “océan d‘énergie” à l’arrière-plan de l’univers, arrière-plan qui ne serait ni matériel ni psychique, mais tout à fait transcendant. “Finalement nous pourrions dire qu’il existe un fond, qui se trouve à l’arrière-plan de la matière d’une part et des profondeurs de la conscience de l’autre (…), le même arrière-plan, mais d’une dimension supérieure, parce qu’il ne peut être embrassé ni par l’une ni par l’autre. Cet arrière-plan selon Bohm transcende même tout ce qu’il appelle ordre involué et évolué. Il correspond de façon ultime exactement à la même chose que ce que Jung appelle l’Unus Mundus, qui se situe au-delà de la psyché objective et de la matière, et qui, lui aussi, se situe en dehors de l’espace-temps.

Une autre dimension où il existe peut-être plus qu’une simple analogie des concepts de la physique et de la psychologie jungienne, est celle du “savoir absolu”. En 1963, Costa de Beauregard, prenant comme point de départ les théories de l’information a postulé l’existence d’un “infrapsychisme” coextensif avec le monde quadridimensionnel de Einstein-Minkowski, infrapsychisme qui contiendrait un savoir ou une information de “survol du Tout”. Cette même idée d’une information d’un “savoir cosmique” s’impose, comme l’a déjà relevé Cazenave, par l’expérience du paradoxe d’Einstein-Podolski-Rosen, puisque cette expérience mène à penser que la particule B “sait” instantanément et sans transmission (subliminale du moins!) le changement qu’a subi la particule A qui lui était liée au départ — et changement imposé à la particule A par le fait même de l’observation. Ce même savoir cosmique apparaît enfin dans la loi de la demi-vie de la désintégration radioactive. Chaque atome qui se décompose “sait” quant il doit le faire par rapport à l’ensemble auquel il appartient. Il n’y aurait donc pas seulement là un ordre total a-causal, mais cet ordre possèderait même un “savoir” d’une nature qu’il faudrait examiner de plus près.

Jung a démontré de son côté que ce que nous appelons la psyché objective possède un savoir qu’il a appelé “savoir absolu” par ce qu’il a de complètement différent du savoir de notre conscient. En citant Leibniz, Jung décrit ce savoir comme des représentations “qui consistent — ou mieux, paraissent consister — en simulacra sans sujet, en images”.

Il y a aujourd’hui un certain nombre de physiciens qui admettent quelque chose comme un universal mind (esprit universel), mais il existe des divergences sur la question de savoir si cet esprit serait conscient ou inconscient. Jung l’appelle une “luminosité”, pour l’opposer à la lumière plus claire et plus définie de notre conscience. Il l’appelle aussi ailleurs un “nuage de savoir”. Ce savoir semble être une awareness, qui d’une part embrasse une information beaucoup plus vaste que ne l’est la nôtre, mais qui manque d’autre part de précision focale et détaillée. On pourrait (mais il s’agit là d’une métaphore), comparer ce “savoir-absolu” de l’univers inconscient à cette “lueur fossile” dans l’arrière-fond cosmique, un continuum “lumineux”, en ondes millimétriques qui se distingue cependant des “lumières” des étoiles et des soleils, qui correspondraient dans ma comparaison aux images d’un ego plus ou moins conscient.

Dans tous les concepts modernes de “proto-conscience”, d’universal mind, etc., etc., il faudrait encore préciser de beaucoup le fonctionnement et le “savoir” qu’ils semblent posséder ou non. Il me semble certain que ce savoir est d’une nature très différente de notre savoir conscient. David Bohm lui aussi parle d’une “énergie intelligente” existant dans l’ordre involué, qui nous pousserait de temps en temps à des découvertes créatrices; mais il ne précise pas si cette intelligence est ou n’est pas demême nature que la nôtre. Il dit seulement qu’elle est pré-conceptuelle — ce qui la rapproche certainement du “savoir absolu” de Jung.

En tout cas, les vrais symboles ne sont pas inventés par la consciene, mais relevés spontanément par l’inconscient. Les images archétypales oniriques et les images des grands mythes et des religions possèdent encore un peu par exemple de cette nature “nuageuse” du “savoir absolu” en ce qu’elles ne semblent pas toujours contenir plus que nous ne pouvons — même avec des interprétations élaborées — assimiler nos vues conscientes. Elles gardent toujours un aspect ineffable et mystérieux qui semble nous révéler plus que nous ne pouvons effectivement savoir. S’il n’en était pas ainsi, ells ne seraient pas des symboles, mais seulement des “signes” ou des métaphors liguistiques. Le “sens” d’un incident synchronistique ne se révèle lui aussi qu‘à condition que nous comprenions l‘événement d’une façon symbolique, et non pas seulement intellectuelle.

Les physiciens de méfient en général des images mythologiques et de servent exclusivement pour cette raison de symboles mathématiques. Ils sont cependant presque tous d’accord aujourd’hui pour dire que les mathématiques qu’ils emploient pour l’instant ne suffisent pas pour formaliser les découvertes les plus récentes. Ils essayent toutefois très souvent d’ignorer, comme le font aussi la plupart des mathématiciens, la démonstration révolutionnaire et géniale de Kurt Gödel qui, en 1931, a démontré avec un argument impeccable et strictement logique que le fondement ultime de toutes las mathématiques est la série des nombres entiers naturels (1, 2, 3, etc.) et que cette fondation est irrationnelle. Elle ne se laisse pas déduire ou subsumer par des principes mathématiques ou logiques quelconques. La série des nombres entiers présente un domaine de données naturelles qu’on devrait explorer comme telles, c’est-à-dire de la même façon que l’on étudie par exemple des animaux ou des métaux. Elle contient une infinité de constatations possibles qui seraient encore à découvrir. Quelle est donc la conséquence de cette découverte? Gödel était lui-même arrivé à la conclusion que les mathématiciens devraient retourner à une conception platonicienne du nombre (ce qui veut dire aussi pythagoricienne). Indépendamment de Gödel, Werner Heisenberg a exprimé le même postulat: que les physiciens devraient aussi retourner à l‘étude des nombres dans un contexte pythagoricien. David Bohm à son tour insiste pour constater que les mathématiques actuelles ne sont plus suffisantes. Ils demande l’invention ou la découverte d’algèbres nouvelles — non pas une algèbre du holomouvement, car celui-ci est insaisissable, mais de nouvelles sub-algèbres pour certains problèmes dits unifiés; et il termine par ces mots: “D’une manière ultime, il se pourrait même que des sortes plus générales de mathématisations puissent devenir importantes”.

Sans avoir été informé de ces développements récents, Jung avait trébuché sur le même problème des nombres entiers, parce qu’il avait constaté que presque toutes les techiques divinatoires qui se basent sur l’idée de la synchonicité emploient les nombres entiers pour établir leurs prédictions. Jung avança donc l’idée que le nombre est un archétype d’ordre qui est en train de devenir conscient. Il est la manifestation la plus primitive ou la plus “séminale” de toute manisfestation d’un archétype ou d’un processus archétypique.

Comme nous voyons partout aujourd’hui plutôt des processus que des structures ou des ordres statiques, j’ai proposé d’envisager aussi les nombres sous cet angle: comme des configurations rythmiques de l‘énergie psychique. On parle parfois de nos jours entre physiciens d’une “proto-conscience” dans la matière inorganique. Je proposerais donc de dire que cette proto-conscience consisterait en un “savoir compter”. (Cela serait un premier pas vers une plus grande précision focale de la luminosité du “savoir absolu”, une première indivisualisation dans la “lueur fossile” du savoir diffus de l’Unus Mundus.) A ce que nous savons aujourd’hui, les particules les plus élémentaires comme les quarks, les protons, les mesons, les baryons, etc. “savent compter”; ils se combinent en hexagones, en triplets, en octoplets, etc. Les particules ne sauraient cependant pas compter comme nous, mais plutôt comme un berger primitif qui, ne sachant pas compter au-delà de trois, peut constater en un clin d’oeil si son troupeau de 137 bêtes est complet. Comme l’a postulé kreittner, l’homme possède un “sens numérique” inconscient, et ce serait probablement ce sens que posséderaient les particules subatomiques. A partir des nombres dans la dimension subatomique, il y aurait alors un long chemin à suivre jusqu’au premier être vivant unicellulaire et à sa programmation génétique qui elle-aussi est numérique. Mais il semble exister des récurrences périodiques des premiers nombres simples. Il me semble être spécialement significatif que — par exemple — l’ordre numérique du Yi-King, l’oracle chinois, suit les même lois numériques que le code génétique. J’ai publié ce fait la première fois en 1974, mais très peu après, d’autres que moi ont fait la même découverte. L’idée était “dans l’air”, un exemple de synchronicité!

En essayant d‘étudier les nombres comme des données irrationnelles de la nature, comme de curieux animalia, il m’a semblé nécessaire de ne plus les concevoir comme des structures statiques, mais comme des configurations rythmiques de l‘énergie psychique, et j’ajouterais aujourd’hui — de l‘énergie psycho-physique. Comme un équivalent numérique de l’Unus Mundus, j’ai proposé le terme de Un-Continuum dans lequel tous les nombres (y compris l’unité) seraient des configurations de rythme.

Un second aspect me semble important à étudier sur ce point: la relation avec le Temps. Les vieux Chinois ne considéraient pas les nombres comme des indicateurs de quantités (ils le savaient aussi, mais n’y attachaient pas d’importance). Pour eux, les nombres étaient plutôt des indicateurs de qualités des phases temporelles du Tout. “Les nombres servaient avant tout à figurer les formes circonstancielles de l’Unité ou plutôt du Tout.”

Dans cette perspective qualitative et temporelle des nombres, il se pose, tout comme dans la perspective quantitative, le problème du continu-discontinu. (Ce que j’ai appelé le Un-continuum est pour ls Chinois le nombre 11, un nombre du tao, car il est “l’un des dix”.) Entre le un et le deux, il y a le “saut” de l’impair au pair; entre le deux et le trois, le “saut” de l’impair au pair; entre le deux et le trois, le “saut” à la première prime, et le passage vers le quatre est un “saut” au premier nombre carré, etc. La série des nombres entiers représente donc un discontinu, mais comme je l’ai démontré, elle est aussi un Un-continuum.

David Bohm a relevé pour sa part dans son propre domaine que le holomouvement partiel d’involution et d‘évolution n’est pas continu, et que le continuum peut seulement être appliqué à l’ordre involué du Tout. Je dirais même qu’une mathématique de continua ne pourrait être utilisée que pour une symbolisation de l’Unus Mundus; tous les phénomènes que nous pouvons observer actuellement ont un aspect discontinu, la discontinuité ou “discrimination” étant l’essence de la conscience de l‘égo.

Revenons cependant aux incidents synchronistiques et aux techniques divinatoires numériques qui en explorent le “sens”.

Jung a souligné que le “sens “ est une notion transcendentale que nous ne pouvons pas définir consciemment, et il cite Lao-Tseu et Tchouang-tseu sur l’impossibilité de concevoir ou de nommer le Tao. Le “sens” d’un phénomène synchronistique participe visiblement à la nature de ce “savoir absolu” de l’inconscient qui est seulement cependant un “nuage de savoir” pour notre intelligence consciente. La réalisation du “sens” n’est donc pas une simple acquisition d’information ou celle d’une connaissance, elle est plutôt une expérience vécue qui touche le coeur tout autant que l’esprit. Elle nous semble être une illumination d’une grande clarté en même temps que quelque chose d’ineffable — une fulguration pour employer l’expression de Leibniz (qui l’emploie quant à lui pour les actes créateurs de la Monade Divine). La pensée discursive ne se révèle que très peu dans cette réalisation du sens, car le “sens”, dans le contexte dans lequel l’emploie Jung, n’est pas du tout la même chose que l’ordre de la pensée discursive qui se fonde sur un ordre mathématico-logique. La réalisation du sens est un saut quantique dans la psyché.

Le “sens” d’un événement synchronistique n’est toutefois pas identique au “savoir absolu”, car il s’y ajoute une réalisation ponctuelle et temporalisée faite par un individu conscient à un certain moment de sa vie. Une telle réalisation, qui coïncide avec l’acte de création que sont les phénomènes synchronistiques, est un événement psychique, un vécu dont l’essence a souvent un effet curatif ou au contraire destructif. S’il est porteur de guérison, même la plus grande souffrance devient supportable quand nous pouvons en entrevoir le sens. Le sens nous lie avec le numineux — le sens du Tout — le Tao, et nous remet pour ainsi dire à notre juste place dans ce Tout. Il nous donne un sentiment de “ce qui est juste comme il est” — une réconciliation avec la vie et la mort, la joie et la souffrance, le conflit et la paix. Ce n’est pas un Nirvana, un au-delà spirituel, c’est plutôt une acceptation complète de “ce qui est”. Pour Jung l’individuation et la réalisation du sens de la vie sont identiques — individuation voulant dire trouver son sens qui n’est rien d’autre que sa connexion avec le Sens universel. Il s’agit bien d’autre chose que de tout ce qu’on désigne aujourd’hui par les termes d’information, de supra-intelligence cosmique ou d’universal mind parce que le sentiment, l‘émotion, le Tout de la personne y sont inclus. Cette connexion soudaine et illuminative qui nous frappe dans la rencontre avec un événement synchronistique représente, Jung l’a bien décrit, une unification momentanée de deux états psychiques: de l‘état normal de notre conscience qui se meut dans un train de pensée discursif et dans un processus d’aperception continue qui crée notre idée du monde dit matériel et “extérieur”, et d’une couche de profondeur où se situe le “sens” du Tout dans la sphère du “savoir absolu”. C’est pourquoi toute technique de divination qui opère avec le principe de synchronicité (par exemple le Yi King), recommande de vider d’abord le champ de la conscience pour ouvrir pour ainsi dire la porte à une irruption de la dimension du “sens”. C’est pourquoi les philosophes chinois insistent aussi pour dire que, si l’on est tout à fait et constamment lié au Tao, on a plus besoin de consulter le Yi King. En fait, Jung à la fin de sa vie cessa d’utiliser le Yi King parce que, me dit-il un jour, il “savait” toujours à l’avance ce que serait sa réponse.

Comme toute idée, celle d’un “sens” a un opposé, qui est celle d’un non-sens (dans l’acception anglaise de non-sense : un chaos absurde). Il existe des chaînes de causalité qui nous semblent n’avoir aucun sens (comme des machines de Tinguely), et il existe aussi des coïncidences aléatoires qui n’ont aucun sens. Il faut donc se garder, Jung y a insisté, de voir des coïncidences significatives là où il n’y en a pas réellement. J’ai montré ailleurs comme il peut y avoir là un danger pour des personnes schizophréniques.

Comment donc pouvons-nous lire des messages de sens dans les événements synchronistiques, sans tomber pour autant dans des idées superstitieuses ou magiques absurdes? Les vieux alchimistes distinguaient entre une “imaginatio vera” et une “imaginatio phantastica”, ce que Jung amplifie en soulignant un constraste de “l’amplification nécessaire” ou de l’“imagination disciplinée” avec l’association arbitraire. Cette dernière est opérée par le moi, tandis que la première se développe dans une ouverture au message d’une structure archétypique qui nous “impose” pour sa part les “justes” associations. Ce procssus se démontre de la façon la plus simple avec les structures archétypiques des nombres entiers. La conclusion que six est un nombre parfait (1×2×3=1+2+3), s’impose à notre pensée consciente que nous le voulions ou non. Or, il semble exister des lois similaires pour la pensée mythique. Dans son livre le Héros aux mille visages, Joseph Campbell a bien fait ressortir les “catégories”, ou sous-mythologèmes, qui appartiennent régulièrement à la structure d’un mythe héroïque. Si un conte commence par la description d’un couple stérile ou âgé souhaitant avoir un enfant, il est impossible que le conte ne continue pas par le motif d’un enfant né surnaturellement, ou d’un enfant prodige, ou semi-divin, ou monstrueux, selon les cas. Il n’y a pas d’exception! Ou bien: si une figure dans un conte montre des symptômes d’inflation vis-à-vis du numineux, cet être sera toujours humilié, ou puni, ou détruit — ici non plus, il n’y a pas d’exception. Dans le contexte d’un rêve, cette “logique imaginale” est plus difficile à découvrir, mais il m’est souvent arrivé qu’un analysant escamote un petit épisode à l’intérieur d’un rêve, et que je l’aie remarqué, parce qu’il m’avait semblé qu’il y avait un “trou” dans la “logique” interne du rêve. Il y a là encore beaucoup à découvrir. Il me semble pourtant qu’il n’existe certainement pas seulement des lois logico-mathématiques (engendrées par l’archétype de l’ordre que représentent les nombres), mais aussi des lois logiques particulières dans les connexions d’associations mythiques et oniriques. (Peut-être pourrait-on assigner ce phénomène à la spécialisation des deux hémisphères cérébraux.) La “juste” pensée dans le contexte mythique est celle qui suit les “implications nécessaires”, c’est alors celle qui mène le plus près de la réalisation du “sens”.

Du point de vue historique, ces deux logiques (logique mathématique et logique mythologique ou imaginale), n’ont pas toujours été séparées comme elles le sont aujourd’hui. Dans l’arithmétique de Pythagore, les nombres et les images mythiques étaient étroitement liés. De même dans le système du Yi King. C’est seulement la “démythologisation” progressive des mathématiques modernes qui nous a menés dans cette situation, où les sciences qui sont fondées sur des mathématiques formalisées s’opposent aux sciences humaines. C’est pourquoi le concept de synchronicité, comme proposé par Jung, est si choquant, parce qu’il réunit sur un plan supérieur les deux domaines. Avec la mathématique statistique comme elle est pratiquée aujourd’hui, il n’y a pas de moyen d’approcher de la synchronicité comme l’a très justement relevé Hubert Reeves. Si cela fonctionne par hasard (!), cela ne démontre rien d’autre que l’indépendance du principe de synchronicité!

Les mathématiques chinoises sont à mon avis plus aptes à pouvoir nous fournir un instrument qui nous permette de nous rapprocher de ce principe élusif. Mais comment s’y prendre en principe pour étudier expérimentalement la synchronicité, qui est en elle-même si irrégulière et consiste en actes créateurs imprévisibles?

Les techniques numériques de divination ne prétendent pas qu’elles peuvent prédire des incidents synchronistiques en tant que tels, mais elles prétendent pouvoir prédire la qualité générale des phases temporelles dans lesquelles des événements synchronistiques peuvent arriver. Il y a donc peut-être quand même une posssibilité que Jung a seulement esquissée à la fin de sa vie, mais quil n’a pas pu réaliser avant sa mort. Il avait rassemblé un groupe d‘élèves qui devaient se livrer à la tâche suivante: trouver des individus dans une situation relativement cruciale (après un accident, dans le cours d’un divorce, etc.) où l’on peut soupçonner l’activation d’un archétype. Etablir ensuite un horoscope de transit, consulter le Yi King, le Tarot, le calendrier mexicain, l’oracle géomantique, les rêves avant et après l’accient, etc. — et rechercher alors si les résultatst de ces techniques convergaient ou non. Ils se serait agi là d’un renversement, ou d’un procédé complémentaire à l’expérience classique des sciences modernes. Dans ces dernières on répète les mêmes types d‘événements pour voir si toutes les mesures coïncident. Ici, au contraire, on observerait un incident avec une multitude de techniques différentes.

Michel Cazenave cite dans son étude une remarque faite par Jung dans une lettre adresée à Wolfgang pauli au sujet de l’inconscient. Si on se place dans la position d’un observateur humain, il s’agit “d’une dimension inconsciente absolue dans laquelle un nombre infini d’observateurs contemplent le même objet”; si on essaye au contraire de le réfléchir à partir du Soi (archétype de la Totalité), il n’“y aurait en revanche qu’un seul observateur (situé dans l’inconscient collectif) qui contemplerait une infinité d’objets”.

La première position est la situation normale en science, où un grand nombre de psychologues observent par exemple (enveloppés qu’ils sont eux-mêmes par le même inconscient collectif) un phénomène psychologique identique. Cela les mène à une description convergente de ce phénomène. Le procédé complémentaire que j’ai décrit plus haut, consisterait à étudier un incident (accident) par la convergence — si elle s’avère — d’une multitude de méthodes, grâce auxquelles on tenterait de trouver ce que le Soi “pense” de cet accident particulier.

Malheureusement, le groupe choisi par Jung n’a pas continué ses études. Il faudrait donc qu’un institut avec quelques ressources en étudiants et en argent, puisse reprendre cette idée.

Les formulations généralement assez vagues des techniques divinatoires ressemblent à ces “nuages de savoir” dont se constitue, selon Jung, le “savoir absolu”. Elles ne produisent toutefois que des fragments, jamais le sens total qui reste inconnaissable. Quand il s’agit de la vie d’un individu, nous ne saurons probablement jamais d’où il vient, où il ira après sa mort, et quel est donc le sens global de son existence. Nous pouvons toutefois entrevoir avec les méthodes mentionnées, et surtout avec l’interprétation des rêves, quelques substructures du sens total; nous pouvons par exemple percevoir à quelle fin un individu a épousé telle ou telle femme, à quelle fin il a subi un accident qui pourrait pourtant paraître comme le fruit du hasard. Dans les premiers rêves d’enfance, on trouve souvent le pattern (le modèle) symbolique de toute une partie de la vie d’un individu. Mais ce sont seulement là des sortes d‘éclairs qui illuminent momentanément une partie du paysage nocturne — la réalisation d’un sens partiel, mais qui nous laisse deviner l’existence d’un sens bien plus vaste, quoique insaisissable par notre Moi conscient.

Avec la notion de synchronicité, la psychologie se transcende en quelque sorte elle-même, en tant que science pure. Mais, comme l’a relevé Jung, chaque science fait de même dans ses sphères limites. Alors la “science” devient une partie du processus d’individuation lui-même, en non plus une préoccupation partielle de notre intelligence consciente.

A partir de ces réflexions, je ne crois donc pas qu’on puisse insérer la notion de synchronicité dans le corpus des sciences comme elles sont aujourd’hui, mais que nous nous trouvons plutôt avec elle au seuil d’une transformation radicale de ce que peuvent être les sciences, une transformation qui ne les abolira pas, mais les mettra à leur “juste place” dans une vision du réel beaucoup plus étendue. L’acceptation générale de ce concept de synchronicité dépendra en fin de compte du Soi universel et de ses actes créatifs de synchronicité. En d’autres termes, cela dépendra de la question de savoir si les notions de synchronicité et d’individuation se situent dans le plan créateur d’une évolution générale des sciences en Occident. Ce qui me semble certain, c’est le fait que la recherche d’un sens est un problème beaucoup plus vital pour nous que la recherche de toute information partielle. “Sans la conscience réfléchie de l’homme, écrit Jung, l’univers serait une énorme machine sans signification car, dans notre domaine d’expérience, l’homme est la seule créature qui est capable d’affirmer un sens”.

Quelques réflexions sur la synchronicité, dans La synchronicité, l‘âme et la science.