Le mécanisme de régulation (Qu’est-ce que Gaïa ?)

“Le système Terre se comporte comme un système unique autorégulé, composé d‘éléments physiques, chimiques, biologiques et humains.”

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“Le système Terre se comporte comme un système unique autorégulé, composé d‘éléments physiques, chimiques, biologiques et humains.”

Jusqu‘à une époque récente nous admettions que l‘évolution des êtres vivants s’opérait conformément à la vision darwinienne, alors que celle du monde physique des roches, de l’air et de l’océan obéissait à la géologie des manuels scolaires. Dans la théorie Gaïa, on estime que ces deux évolutions, jugées auparavant séparées, sont les fruits d’une seule et même histoire de la Terre, où la vie et son milieu physique évoluent comme une entité unique. J’aime à dire que ce sont les niches écologiques qui évoluent, et les organismes vivants qui négocient leur occupation.

Les idées que je viens d’exposer ne sont qu’une partie des éléments sur lesquels repose la théorie Gaïa; une explication complète exigerait un exposé du fonctionnement de l’autorégulation. Or, à certains égards, ce n’est pas seulement difficile, c’est impossible: les phénomènes émergents comme la vie, la conscience et Gaïa sont rebelles aux interprétations formulées dans le langage séquentiel traditionnel de la science pour décrire les enchaînements de cause à effet. L‘émergence présente des similitudes avec le phénomène quantique de l’enchevêtrement ( entanglement ), et il se peut que nous ne soyons jamais capables de l’expliquer pleinement. Nous pouvons en revanche l’exprimer en langage mathématique et l’utiliser dans la multitude de nos inventions. Les ingénieurs sont en mesure de concevoir des systèmes autorégulés complexes, tels que des pilotes automatiques pour navires, avions et vaisseaux spatiaux; les ingénieurs en communication et les cryptologues élaborent déjà des mécanismes qui exploitent l’enchevêtrement quantique. Mais je doute qu’aucun d’entre eux ait une image mentale consciente de leurs inventions; ils les mettent au point et les comprennent de manière intuitive.

Ainsi, ce qui déconcerte le plus dans la théorie gaïenne, c’est l’autorégulation. Pour commencer, j’ai été stupéfait par l’aptitude du système Terre à ne pas s‘écarter de la température et de la composition chimique favorables à la vie, et ce depuis plus de deux milliards d’années, soit un quart de la période qui a suivi la naissance de l’univers. Mais après avoir eu l’intuition de ce système, pendant des années je n’ai pas eu la moindre idée de la manière dont il fonctionnait.

Lorsque j’avais une dizaine d’années, les dimanches d’hiver, mon père et ma mère m’emmenaient de Brixton, où nous habitions, à South Kensington; tandis qu’ils se dirigeaient vers le Victoria and Albert Museum et ses trésors artistiques, j’allais au Science Museum. Comme la plupart des gamins de l‘époque, les engins mécaniques me fascinaient, notamment cette machine à vapeur en état de marche, pourvue du célèbre régulateur de vitesse de James Watt. Ce dispositif consistait en un arbre mû par le moteur, sur lequel étaient montés deux arbres portant des boules de fer à leur extrémité. Les bras s’articulaient sur l’arbre, de sorte que la force centrifuge soulevait les boules lorsque celui-ci entrait en rotation. Plus le moteur tournait vite, plus les boules montaient haut; une deuxième paire de bras reliés à ceux qui portaient les boules actionnaient un levier contrôlant le flux de vapeur entre la chaudière et le moteur. Plus la vitesse du moteur augmentait, plus la soupape à vapeur se fermait. Il m’apparaissait évident que la vitesse du moteur allait se stabiliser et qu’il suffisait d’agir sur la soupape pour régler la vitesse à sa guise. C‘était un premier exemple de système de contrôle faisant appel à une rétroaction négative pour réguler un moteur autrement incontrôlable. Sans lui, la pression de la vapeur devenant trop forte, la machine se serait emballée et aurait peut-être volé en éclats; de son côté, une faible pression l’aurait ralenti ou stoppé. Mais était-ce vraiment aussi simple?

James Clerk Maxwell, sans doute le plus grand physicien du XIX e siècle, a réuni les concepts du magnétisme et de l‘électricité en une théorie électromagnétique générale, qui est à la base d’une grande partie de la physique moderne. Quelques jours après avoir vu le régulateur de Watt, il aurait dit: “C’est une belle invention, mais j’ai beau essayer de la comprendre, elle défie mon analyse.” La perplexité de Maxwell n‘était guère surprenante. Les systèmes de régulation (comme ceux qui règlent notre température, notre pression sanguine, ou la composition de notre sang) et les modèles simples comme Daisyworld ne fonctionnent pas sur le modèle de la relation de cause à effet emblématique de la pensée cartésienne. Chaque fois qu’un ingénieur comme Watt “ferme la boucle” reliant les parties de son régulateur et met le moteur en marche, il est impossible d’expliquer son fonctionnement de manière linéaire. La logique devient circulaire; plus important encore, le tout est désormais supérieur à la somme des parties. De l’ensemble des éléments maintenant en jeu émerge une nouvelle propriété, l’autorégulation, propre aux êtres vivants, aux mécanismes (comme les thermostats, les pilotes automatiques) et à la Terre elle-même.

La philososphe Mary Midgley, dans son style limpide, nous rappelle que le XX e siècle a vu le triomphe de la science cartésienne. Une période de démesure qui s’est autoproclamée siècle de la certitude; à son début, d‘éminents physiciens ont dit: “Il ne reste plus trois choses à découvrir”; à la fin, ils étaient à la recherche de la “théorie du tout”. Au XXI e siècle, nous commençons à prendre au sérieux la remarque du grand physicien Richard Feynman à propos de la théorie quantique: “Celui qui croit la comprendre se trompe probablement.” L’univers est beaucoup plus complexe que nous ne l’imaginions. Il m’arrive souvent de penser que notre esprit n’en embrassera jamais plus qu’une minuscule fraction et que notre compréhension de la Terre vaut celle qu’a l’anguille de l’océan dans lequel elle évolue. La vie, l’univers, la conscience et même les choses aussi simples que le fait de rouler à bicyclette ne peuvent s’expliquer totalement par des mots. Nous commençons seulement à nous attaquer aux phénomènes émergents, et ceux du système Terre sont aussi difficiles à comprendre que la mystérieuse physique quantique de l’enchevêtrement. Mais cela n’exclut pas pour autant leur existence.

La revanche de Gaïa — Pourquoi la Terre risposte-t-elle ?

Gaia et l’éco-évolution

Gaia est une vallée de vie, la seule dans le système solaire, peut-être dans l’univers et ses arbres sont menacés.

Dans la mythologie grecque, Gaia est le nom de la déesse Terre. C’est aussi le nom d’une hypothèse nous invitant à assimiler l’ensemble terre-atmosphère à un organisme vivant.

L‘évolution du règne végétal ne peut s’expliquer que si on tient compte de ses interactions avec le règne minéral, d’où l’idée, développée notamment par Pierre Dansereau, d’une science globale de la vie appelée biogéographie. Dans le cadre de l’Hypothèse Gaia on parlera de géophysiologie.

Si on pousse cette façon de voir à sa limite, on est amené tout naturellement à considérer la biosphère – la planète terre et son atmosphère – comme un grand organisme. Déjà Léonard de Vinci avait comparé les fleuves aux artères du corps humain. Auparavant, les Pythagoriciens et les Stoïciens avaient considéré le cosmos comme un grand être vivant.

Cette audacieuse métaphore est aujourd’hui une hypothèse largement accréditée. Au cours de la décennie 1960, le biologiste anglais James Lovelock fut chargé par la NASA d‘étudier les possibilités de l’existence de la vie sur la planète Mars, voisine de la terre. Jusque là on avait toujours pensé que la vie n’aurait jamais été possible sur terre si l’atmosphère entourant cette dernière n’avait été constituée d’une manière bien déterminée: pour l’essentiel 79% d’azote et 21% d’oxygène.

Poser ainsi un contexte chimique particulier comme condition d’existence de la vie, c’est s’en tenir aux idées reçues sur les rapports entre la matière inanimée et la matière animée. James Lovelock a été amené à inverser cette façon de voir. C’est la vie, soutient-il, qui a créé l’atmosphère, comme l’oeuf crée sa coquille.

Pour le chimiste, autant l’atmosphère de Mars et de Vénus est normale, autant l’atmosphère de la terre est énigmatique. L’atmosphère de Mars et Vénus, avec ses 98% de gaz carbonique, est en équilibre. L’atmosphère de la terre, constituée d‘éléments qui réagissent facilement entre eux, est au contraire en déséquilibre.

Pourtant le taux d’oxygène dans l’atmosphère se maintient à 21% depuis très longtemps. Pourquoi? «Il n’y a pas, dit James Lovelock, de raison chimique qui explique la constance de ce taux». Alors quel est le mécanisme de régulation?

L’analogie avec les organismes vivants s’impose presque d’elle-même. Ces derniers sont caractérisés par une tendance à maintenir leur équilibre interne en corrigeant les écarts au fur et à mesure qu’ils se produisent. La température, le taux de fer, de sel, etc., varient à l’intérieur de limites très étroites. Si ces limites sont dépassées, c’est la maladie et la mort.

On pourrait penser que la température du corps est réglée par l‘équivalent d’un thermostat. Tout est beaucoup plus complexe. On sait maintenant qu’elle est réglée par un consensus entre un grand nombre d‘éléments constitutifs du corps. Seul le but est clair: assurer la survie de l’organisme. Cette survie étant parfois menacée par des microorganismes qui prolifèrent, l’interaction entre divers facteurs fera que la température du corps augmente. Il y a fièvre, pasteurisation de l’organisme par lui-même. Le taux de fer et des autres minéraux est contrôlé de la même manière.

Le fer n’est pas vivant lui-même et pourtant sa présence dans l’organisme est déterminée par des processus vivants. James Lovelock est persuadé que la constance du taux d’oxygène et des autres composants chimiques de l’atmosphère s’explique de la même façon. Ici encore, seul le but est clair: maintenir les conditions idéales pour la persistance de la vie sur terre. Pour chaque accroissement de 1% du taux d’oxygène, les risques d’incendie de forêt en cas d’orage électrique s’accroîtraient de 70%. Par contre, si le taux d’oxygène baissait, le tonus vital, si l’on peut dire, de l’ensemble de la planète s’effondrerait. Seul les anaéorobes, c’est-à-dire les microorganismes n’ayant pas besoin d’oxygène, s’en tireraient indemnes.

La biologiste américaine Lynn Margulis, spécialiste des mircroorganismes qui prit très tôt fait et cause pour l’hypothèse Gaia, a été amenée à se demander pourquoi certains microorganismes rejettent du méthane dans l’atmosphère par la photosynthèse alors que tous les autres organismes ne rejettent que de l’oxygène. Elle en a conclu que la production de méthane était l’un des mécanismes de contrôle du taux d’oxygène dans l’atmosphère.

Son raisonnement est le suivant: on sait comment les plantes ont progressivement pourvu l’atmosphère de cet oxygène dont les organismes vivants supérieurs auraient un jour besoin: d’une part en rejettant de l’oxygène produit par la photosynthèse et d’autre part en enfouissant une partie du carbone produit par cette réaction. Si tout le carbone produit était retourné dans l’atmosphère, il aurait réagi avec l’oxygène pour former du gaz carbonique et le taux d’oxygène ne se serait pas accru. Par contre, si tout le carbone produit par la photosynthèse était resté enfoui dans le sol pour être transformé en pétrole et en charbon, l’oxygène libéré aurait depuis longtemps dépassé le seuil de 21%. Si ce raisonnement explique la présence d’une quantité appréciable d’oxygène dans l’atmosphère, il ne rend pas compte à lui seul du taux, qui se maintient à 21%. Comme le méthane secrété par les microorganismes marins réagit aussi avec l’oxygène, contribuant à en réduire la quantité, Lynn Margulis a fait l’hypothèse qu’il est au coeur du mécanisme de régulation.

Comment les microorganismes qui fabriquent le méthane sont-ils avertis du rythme à respecter dans la production? On devine la complexité de la réponse à des questions de ce genre. C’est pourquoi ni James Lovelock ni Lynn Margulis ne prétendent avoir trouvé la réponse à toutes les questions qu’ils ont soulevées – depuis le taux d’oxygène dans l’air jusqu’aux taux de sel dans la mer – mais ils affirment par contre avec force, que c’est seulement dans le cadre de l’hypothèse Gaia que les bonnes questions peuvent être posées. Il reste dans ce cas, comme dans celui des organismes, à faire la recherche fine qui permettra d’obtenir des réponses à la fois de plus en plus précises et de mieux en mieux articulées entre elles.

On devine l’importance de ces études pour la connaissance de l’environnement. James Lovelock et Lynn Margulis sont d’avis que la science de l’environnement en est encore au balbutiement. Il se pourrait toutefois que l’atmosphère de Gaia – nom qui fut suggéré à Lovelock par l‘écrivain anglais William Golding – convienne à sa croissance.

Gaia ce n’est ni la biosphère, ce qui en exclurait les minéraux, ni la terre ce qui en exclurait l’atmosphère, c’est le Tout. Mais de quel droit peut-on considérer comme un être vivant un tout constitué quasi exclusivement d‘éléments inanimés? Dans son dernier ouvrage, The Ages of Gaia, Lovelock raconte comment l’un des nombreux chercheurs qui ont participé au débat sur Gaia, a trouvé la réponse définitive à cette objection: en donnant l’exemple des arbres à bois rouge, comme le séquoïa, vivants de toute évidence, bien que constitués à 99% de matière inanimée. Si dans ce second livre Lovelock se garde bien de crier victoire, il affirme toutefois que Gaia a dépassé le stade de l’hypothèse et constitue désormais une théorie.

L‘évolution de Gaia

Si Gaia est un grand organisme, ne faut-il pas repenser toute l‘évolution dans une perspective nouvelle où, au lieu de suivre les espèces une à une dans les nombreuses étapes de leur adaptation, on étudierait l‘évolution des grands ensembles complexes dont tous les éléments, depuis les minéraux jusqu’aux animaux supérieurs, sont en constante interaction?

On voit poindre ici à l’intérieur du cercle des théoriciens de l‘évolution, la distinction entre un regard analytique et un regard holistique, systémique*, orienté vers les ensembles considérés comme étant plus que la somme des parties accessibles à l’analyse. Jusqu’ici, parmi les théoriciens de l‘évolution, comme parmi les biologistes et les savants en général, c’est le regard analytique qui avait dominé.

Approche systémique

Même si nous l’opposons ici au regard analytique, le regard systémique ne doit pas être confondu avec ce que nous avons appelé le regard contemplatif, subjectif ou intuitif. Le regard systémique appartient à la sphère de la science, de l’objectivité, du quantifiable. Le raffinement dans l’analyse et le souci de la complexité qui le caractérisent sont toutefois tels qu’on peut à la limite, le confondre avec le regard contemplatif.

Dans la perspective de Gaia, la notion d’adaptation prend aussi un sens nouveau: pour les darwinistes, la nature est étrangère à la vie et indifférente à son but: se perpétuer. Le milieu certes n’est pas immuable. Il est modifié, tantôt par des météorites tantôt par les forces enfouies au centre de la terre. Ces changements sont toutefois d’ordre mécanique, ils ne sont pas un signe de vie, bien qu’il constituent autant de pressions sélectives extérieures qui contribuent au grand jeu de l‘évolution. Ils sont, pour employer le vocabulaire de Jacques Monod, la nécessité qui, mariée au hasard des mutations, assurerait l‘évolution.

Cette position devient intenable dès lors que l’on tient pour acquis que le milieu est lui-même modifié par les êtres vivants qui doivent s’adapter à lui. Peut-on dire que le jaune et le blanc de l’oeuf s’adaptent à la coquille de la même manière que l’oeuf complet s’adapte à la passoire qui permet de vérifier s’il est conforme aux exigences du marché?

Lovelock est catégorique: «Nous sommes contraints de modifier notre interprétation de la grande vision de Darwin. Gaia attire notre attention sur le fait qu’aucune infaillibilité n’est rattachée au concept d’adaptation. Il ne suffit plus désormais de dire que des organismes mieux adaptés auront vraisemblablement plus de descendants. IL faut ajouter que la croissance d’un organisme affecte son environnement physique et chimique; par suite, l‘évolution des espèces et l‘évolution des roches sont étroitement associées; elles constituent un processus indivisible».

On n’avait toutefois pas attendu l’hypothèse Gaia pour repenser les notions d’adaptation et d‘évolution. Le regard holistique était depuis longtemps entrouvert sur le monde de la vie. L’abondance même des résultats d’analyse avait fait paraître l’hypothèse de l’auto-organisation de la vie de plus en plus nécessaire. Les progrès en thermodynamique, notamment en ce qui a trait à l‘étude des structures dissipatives – ouragans, maelstroms -, avaient rendu théoriquement acceptable, même aux physiciens de la plus stricte observance, l’idée d’une matière qui se développe d’une façon imprévisible, qui s’auto-organise.

L’un des témoins les plus attentifs de ces progrès convergents de la physique et de la biologie, le sociologue français Edgar Morin a été amené à adopter à propos de l‘évolution des idées tout à fait compatibles avec la perspective Gaia. L‘éco-évolution dont il parle n’est rien d’autre que l‘évolution de Gaia.

L‘éco-évolution

«La vie évolue, on le sait, mais en disant évolution, on a longtemps pensé de façon atomiste à la seule évolution des espèces et cette évolution a été vue de façon seulement buissonnante, divergente, les espèces s‘éloignant les unes des autres dans toutes les directions végétales et animales. Aujourd’hui, on commence à concevoir la co-évolution des espèces et l‘évolution des écosystèmes ou éco-évolution.

La conception atomisée de l‘évolution ne conçoit comme principe d’innovation que la mutation génétique. L‘éco-évolution, elle, est marquée par d’innombrables mutations écologiques, c’est-à-dire des restructurations nouvelles sous l’effet de bouleversements à long et court terme: submersions, émersions, plissements, surrections, érosions, tropicalisations, glaciations, migrations, surgissements d’espèces nouvelles. Ainsi l‘éco-évolution dans sa richesse, sa diversité, sa multiplicité pousse, presse, enveloppe l‘évolution des espèces.

La conception atomisée de l‘évolution ne voit comme principe de survie que la sélection «naturelle» des espèces. Elle ne voit pas que cette sélection est inséparable d’une intégration éco-systématique (ce qui sera examiné plus loin), elle ne voit pas que les conditions de sélection se modifient en fonction de l‘évolution des éco-systèmes, qui produit de nouvelles règles d’intégration et de nouveaux critères de sélection. Elle ne voit pas surtout que ce qui est «sélectionné», ce ne sont pas seulement les espèces aptes à survivre dans telles ou telles conditions, mais c’est tout ce qui favorise la régulation et la réorganisation des éco-systèmes. Ce ne sont pas seulement des individus et des espèces qui sont sélectionnés, mais des rétroactions, des boucles qui, en s’autostabilisant aux dépens d’autres possibilités, deviennent sélectionnantes à l‘égard des individus et des espèces. Ce qui est «sélectionné», c’est tout ce qui peut fortifier une chaîne, un cycle, un circuit, c’est tout ce qui réorganise.

Ce que les éco-systèmes ont essayé, «appris», acquis à travers d’innombrables événements désorganisateurs, ce sont des moyens et des modes de réorganisation; ce qu’ils ont essayé, «appris», acquis en intégrant des espèces de plus en plus diverses, c’est une complexité réorganisatrice de plus en plus raffinée. Ce qu’ils ont essayé, acquis, «appris» à travers les révolutions écologiques, comme par exemple les changements de climat, c’est l’aptitude à réorganiser les règles de réorganisation».

Si Gaia est un organisme, ne conviendrait-il pas dans ce cas de parler de croissance plutôt que d‘évolution et d‘éco-évolution? On est depuis longtemps familier avec l’extrême complexité de la croissance des organismes, il serait facile d‘étudier la croissance de Gaia dans le même esprit.

Mais si Gaia est un organisme ayant une croissance, elle est aussi appelée à décroître un jour, à vieillir. Il y avait quelque chose de rassurant dans l’idée, admise sans discussion, que la terre, comme le reste de l’univers, appartient au règne minéral. C‘était là une garantie implicite de pérrennité. En accédant à la vie, en devenant Gaia, le grand ensemble terre-atmosphère devient plus chaleureux, plus accueillant, en apparence du moins, mais en même temps plus fragile. La fin du monde, à laquelle, dans la perspective minérale, on espère toujours échapper, devient avec l’avènement de Gaia la mort prévisible, normale d’un organisme. Et qui plus est, il est probable qu’un jour prochain on connaîtra les signes de vieillissement de cet organisme avec suffisamment de précision pour pouvoir prédire le moment de sa mort.

James Lovelock et sa vision du monde

Le regard analytique et le regard contemplatif sur la vie ne peuvent s’harmoniser dans un même être que dans la mesure où le premier est subordonné au second. C’est du second, et notamment du sentiment de beauté et de compassion qu’il enferme, que découle le sens de la totalité de même que celui des équilibres et de la limite. Le regard contemplatif est la condition de la sagesse sans laquelle le regard analytique peut conduire à des excès suicidaires. L’analyse des phénomènes donne de la puissance sur eux, elle permet de dominer la nature, mais elle n’enferme aucune indication quant aux limites qu’il convient d’assigner à cette puissance.

James Lovelock est l’un des savants contemporains chez qui les deux regards s’harmonisent le mieux. Son sens de l’analyse lui a permis d’inventer l’appareil ultra sensible grâce auquel on peut mesurer les traces infinitésimales de chloroflurocarbones dans l’athmosphère. Sans cet appareil, nous ne saurions pas que la couche d’ozone est menacée. Son sens de la contemplation apparaît dès qu’il parle de ses choix personnels.

Lovelock est-il chimiste ou un biologiste? Il prend plaisir à brouiller les pistes quand il s’agit pour lui de se définir comme spécialiste. Il est issu du monde de la médecine et de la biologie, ce qui ne l’a pas empéché d’inventer un appareil utilisé par les chimistes. Il se définit lui-même comme un savant-ermite, qui trouve dans sa solitude et son indépendance une liberté lui permettant de se soucier davantage de la complexité du réel que des dogmes étroits de chaque discipline spécialisée.

La même liberté d’esprit l’amène à faire trembler ses amis écologistes en leur rappelant que la vie est polluante et que l’oxygène le plus pur que nous respirons peut être aussi cancérigène que les radiations. Moyennant quoi, on l’a souvent accusé de fournir des arguments de choix à la grande industrie polluante.

Cette méfiance de nombreux écologistes à son endroit tient aussi au fait qu’il soutient que, pour Gaia, la pollution industrielle est négligeable. Sauf qu’il précise immédiatement après que c’est à elle-même que l’humanité se fait du tort, un tort peut-être irréparable en ne respectant pas les rythmes et les équilibres de Gaia. Gaia jouit d’une santé robuste, elle a survécu aux glaciations. L’espèce humaine par rapport à elle est comme une colonie de bactéries par rapport à notre organisme.

Le fait que Lovelock ait choisi le nom de Gaia, la déesse Terre, la déesse Mère, pour désigner le grand Organisme révèle l’autre pente de son esprit. Il ne craint pas d’associer ces théories aux plus anciennes croyances, un certain culte mi-paien mi-chrétien pour la Vierge Marie constitue à ses yeux une réminiscence du culte de Gaia. «Et si Marie était un autre nom pour Gaia… Pour moi Gaia est un concept indissociablement religieux et scientifique».

Dans l’hindouisme la divinité mère c’est Kali, à la fois infiniment bonne et douée d’un terrifiant pouvoir de destruction.

Quand il veut expliciter sa pensée en termes philosophiques Lovelock fait appel à Gregory Bateson, qui lui-même adopte une position panthéiste rappelant celle des stoïciens.

«L’esprit individuel est immanent mais pas seulement au corps. Il est aussi présent dans les réseaux et les messages hors du corps. Et il y a un grand esprit dont l’esprit humain n’est qu’un sous-système. Ce grand esprit est comparable à Dieu; il est peut-être ce que certains entendent par Dieu, mais il demeure immanent à l‘écologie planétaire et aux systèmes sociaux interreliés».

C’est toutefois par son sens de la limite, par sa soumission aux lois de Gaia, – entre Gaia et la nature vivante des stoïciens il n’y a guère de différence – que Lovelock rappelle le plus les stoïciens. Notre crainte de la mort, dit-il, obsessionnelle jusqu‘à l’obscénité, ne sert qu‘à nous distraire des conséquences de notre pouvoir excessif sur la nature. Il est normal, ajoute-t-il, que nous soyons exposés à la souffrance et à la mort. Elles font partie de la vie telle qu’elle existe à notre échelle. Même l’immortelle Gaia disparaîtra un jour.

Utilisées avec mesure, les choses sont bonnes. Utilisées avec excès, elles sont mauvaises. A Coombe Mill, un village anglais du Devon, près de la Cornouaille, Lovelock et sa femme Hélen vivent eux-mêmes avec mesure, au coeur d’une nature qui a conservé toute sa variété et où les haies divisant les terres servent encore d’habitat aux oiseaux, alors qu’elles ont disparu du reste de l’Angleterre pour faire place aux grosses machines aratoires. Dans un tel cadre, on ne risque pas de souffrir de cette malnutrition des sens qui, selon Lovelock lui-même, explique la disparition du sentiment religieux: «Comment éprouver un sentiment de révérence pour le monde vivant, si nous ne pouvons plus entendre le chant des oiseaux à cause du bruit de la circulation? Comment pouvons-nous nous émerveiller devant Dieu et l’Univers si nous ne voyons jamais les étoiles à cause des lumières de la ville?».

Le sens de la mesure suppose d’abord qu’on renonce à ce projet d’immortalité sur terre qui, sous une forme plus ou moins déguisée, constitue l’ultime justification des attentats contre Gaia. A ce propos, Lovelock semble avoir parfaitement compris le mot de son compatriote Lord Acton: «Le meilleur moyen de faire de la terre un enfer, c’est de vouloir en faire un paradis».

La conclusion de son second ouvrage sur Gaia est le fondement même de cette écologie profonde, cette écologie des fins par opposition à l‘écologie des moyens, dont dépend le destin futur de l’humanité au sein de Gaia. «J’espère que nos huit petits-enfants hériteront d’une planète saine. A certains égards, le pire destin que nous pouvons imaginer pour eux serait qu’ils deviennent immortels grâce à la science médicale et soient ainsi condamnés à vivre sur une planète gériatrique, avec la tâche interminable et débordante de présever santé en même temps que la leur. La mort et la déchéance sont certaines, mais, mais elle semble être un prix bien peu élevé à payer pour la possession, même brève de la vie individuelle. La seconde loi de la thermodynamique indique le seul sens dans lequel l’Univers peut aller: en bas, vers une mort par la chaleur. Les pessimistes sont ceux qui utiliseraient une lampe de poche pour trouver leur chemin dans la nuit, avec l’illusion que la pile durera toujours. Mieux vaut vivre comme Edna St. Vincent Millay nous le conseille:

My candle burns at both ends;
It will not last the night;
But, ah, my foes, and, oh, my friends-
It gives a lovely light». FIN

Éloge de la variété

La variété fait la grâce, la richesse et la force de la vie. Nous le savons d’instinct. D’où la joie que nous éprouvons au printemps quand simultanément, les oiseaux, les feuilles, les herbes et les fleurs se manifestent à nous.

La science nous a d’autre part appris que sans cette variété il n’y aurait pas d‘évolution. Quel animal s’adaptera à tel changement dans l’environnement? Celui qui diffère des autres par une caractéristique qui avait été neutre jusque là, mais que le changement dans le milieu a transformée en avantage.

Malgré ces avertissements de l’instinct et de la science, nous continuons de réduire la variété de la vie. Elle est si riche, pensons-nous! Nous n’avons même pas achevé de dresser la liste des espèces d’insectes! Que risquons-nous donc en éliminant quelques milliers d’entre elles au moyen de pesticides qui accroîtront le rendement des terres? Pourquoi conserver des centaines d’espèces de vaches, de poules et de porcs quand nous savons que certaines d’entre elles sont dix fois plus rentables que d’autres?

Gaia devrait nous amener à reviser nos positions. En elle en effet, comme dans tous les organismes, la régulation s’améliore avec la complexité. Le respect des équilibres passe par le respect de la variété. On peut, nous dit Lovelock, prouver cette affirmation à l’aide de modèles mathématiques. «En considérant les espèces et leur envionnement comme un seul système, nous pouvons pour la première fois construire des modèles qui sont mathématiquement stables bien que comportant un très granbd nombre d’espèces rivales. Dans ces modèles une diversité accrue parmi les espèces se traduit par une meilleure régulation. Supprimez tel microorganisme marin et le taux d’oxygène dans l’air augmentera peut-être».

«Nul ne peut affirmer que l’aubépine est inutile aux constellations». Cette pensée de Hugo est littéralement vraie.

L’homme qui plantait des arbres ou la résurrection de Gaia

Gaia n’est pas encore morte, mais déjà les poètes rêvent de sa résurrection. La résurrection de Gaia est le thème d’un récit de Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres, à qui le cinéaste québécois Frédérick Back a donné une seconde vie en le transformant en un film d’animation merveilleux, prophétique.

Jean Giono raconte comment un paysan retraité, Elzéar Bouffier, a fait revivre une vallée des Alpes en y plantant des arbres un à un pendant des dizaines d’années.

Faisant correspondre un dessin à chaque arbre planté par Elzéar Bouffier, donnant ensuite vie à ces dessins, en les rassemblant, en les unissant par son travail d’artiste et son propre amour de la nature, Frédérick Back a réussi un miracle: nous faire participer, par l’enchantement d’une métaphore en mouvement, au retour de la vie, de sa couleur, de sa musique, dans les collines arides, dans la fontaine desséchée du village… et dans ses rues désertes:

«En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasse et de pièges; à peu près dans l‘état physique et moral des hommes de la Préhistoire. Les orties dévoraient autour d’eux les maisons abandonnées.

Leur condition était sans espoir. Il ne s’agissait pour eux que d’attendre la mort: situation qui ne prédispose guère aux vertus.

Tout maintenant était changé. L’air lui-même. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m’accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d’odeurs. Un bruit semblable à celui de l’eau venait des hauteurs: c‘était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose étonnante, j’entendis le vrai bruit de l’eau coulant dans un bassin. Je vis qu’on avait fait une fontaine, qu’elle était abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d’elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans, déjà gras, symbole incontestable d’une résurrection».

Gaia est une vallée de vie, la seule dans le système solaire, peut-être dans l’univers et ses arbres sont menacés.

Source

L’idéologie des écologistes nuit à la santé de la Terre.

La machine est lancée et l’inertie du système est telle qu’on ne peut pas renverser la tendance du jour au lendemain — Même si l’on arrêtait sur le champ toute émission de dioxyde de carbone, la Terre ne refroidirait pas — Le remède serait même pire que le mal — La chaleur augmenterait encore plus vite car les aérosols produits en même temps que le dioxyde de carbone et qui nous protège de la lumière du soleil retomberaient en moins de deux semaines — La température grimperait immédiatement de deux à trois degrés. Quoi que nous fassions, nous sommes dans de sales draps.

Enjeux-Les Echos – Il y a quarante ans, vous lanciez “l’Hypothèse Gaia” postulant que la Terre est un organisme vivant autorégulé. Cette théorie a été très mal reçue à l‘époque. Qu’en est-il aujourd’hui?

James Lovelock – L’Hypothèse Gaia contenait une dizaine de prédictions qui toutes ont été vérifiées, au point que cette théorie est devenue un champ de recherche à part entière labellisé sciences du système Terre. Il est désormais accepté que la Terre forme un système qui s’autorégule et que la réponse biologique de ses différentes composantes aux conditions qui leur sont faites affecte l‘état général de la planète. En fait, les scientifiques ont surtout été déconcertés par “Gaia”, la dénomination que j’ai donnée à cette idée et qui m’avait été soufflée par l‘écrivain William Golding. Les plus hostiles ont été les biologistes. Pour eux, la Terre ne pouvait être un organisme vivant, car cela aurait contredit les règles darwiniennes de la reproduction par sélection naturelle. La Terre en effet, ne se reproduit pas. Ce à quoi j’ai répondu que cette conception de la vie était beaucoup trop étroite. La reproduction n’est pas l’apanage des individus, des animaux et des plantes. Les écosystèmes aussi se repoduisent et par conséquent la Terre aussi. De plus, cet argument reproductif est spécieux. On sait que la fertilité des êtres vivants décline à mesure que leur vie se prolonge. Or la Terre vit depuis 3,5 milliards d’années… pourquoi alors aurait-elle besoin de se reproduire?

Aujourd’hui, la terre se porte mal. Mais en promettant l’apocalypse d’ici trente ans, vous allez beaucoup plus loin que les dernières prévisions du groupe d’experts intergouvernemental sur l‘évolution du climat (Giec). Qu’est-ce que signifie ce catastrophisme?

J. L. – Les prévisions du Giec sont très certainement sous-estimées. Elles sont développées à partir d’outils utilisés pour la météo qui reposent pour l’essentiel sur des données de physique atmosphérique. Ils sont relativement fiables pour prédire le temps à l’horizon d’une semaine. Mais, les climatologues l’admettent eux-mêmes, ces modèles sont très incomplets: ils ne prennent déjà pas en compte la circulation des nuages, ni les effets des océans qui recouvrent tout de même les trois quarts de la planète. Ces mécanismes sont très complexes et on ne sait pas encore les inclure dans les équations. Surtout, on ne sait pas mesurer la réponse biologique de la Terre, ce qu’on appelle les effets des boucles rétroactives. Les forêts, par exemple, contribuent à rafraîchir l’atmosphère en réfléchissant la lumière du soleil. Comment vont-elles réagir à l’augmentation de la température? Vont-elles disparaître ou se transformer? Absorber plus de dioxyde de carbone (CO 2 ou gaz carbonique) ou au contraire en relâcher davantage et accélérer le réchauffement? Dès que l’on prend en compte ce type de données, la situation paraît bien pire.

Est-il pour autant nécessaire d’affoler les populations?

J. L. – La Terre a déjà connu un tel épisode de réchauffement au début de l‘éocène, il y a 55 millions d’années. On soupçonne désormais de gigantesques éruptions volcaniques d’avoir libéré et brûlé des gisements de gaz ou de pétrole au large de la Norvège. Cela a provoqué pendant 10000 ans le relâchement dans l’atmosphère de presque l‘équivalent de la quantité de dioxyde de carbone que nous émettons aujourd’hui. La température a grimpé de 5 degrés sous les tropiques et de 8 degrés dans l’Arctique. Les crocodiles baignaient dans les eaux à 23°C de ce qui forme aujourd’hui le pôle Nord. Il a fallu 200000 ans pour que l’atmosphère se refroidisse. Quand je dis que nous abordons une ère encore plus chaude, je ne contredis en rien les conclusions du Giec. J’ai tout vérifié avec leurs experts parmi lesquels je compte beaucoup d’amis. La différence est qu’ils n’ont pas ma liberté de parole. L’hypothèse [haute, NDLR] d’une augmentation moyenne de la températurre de 4,5° à la surface du globe est acceptée et ses effets sont avérés. Mais il échappe au grand public que cette augmentation moyenne produira localement des pointes dix fois supérieures. Il est ainsi admis qu’en Europe la canicule de 2003 deviendra la norme estivale d’ici à 2040. L’agriculture ne supportera pas ces conditions climatiques. La plus grande partie du continent ressemblera à l’Espagne du Sud, un désert. La Chine et les Amériques doivent s’attendre au même phénomène. Ces conséquences seront dévastatrices. Ceux qui comme moi mettent le nez dehors se rendent déjà compte de changements désormais visibles à l’oeil nu. Au Royaume-Uni, les scorpions se sont installés dans le Kent et des serpents méditerranéens dans le Yorkshire. Ces espèces ont bien compris qu’il était temps pour elles de migrer vers le nord.

De là à annoncer la disparition de 80% de la population mondiale, n’est-ce pas prêter beaucoup de pouvoir à Dame Gaia, notre planète qui, selon vous, serait prête à se débarrasser de l’espèce humaine pour survivre?

J. L. – Gaia ne “prend” pas de décisions et, en tant que telle, ne “ressent” rien. Elle répond à des stimuli et évolue selon les conditions qui lui sont faites. Si elle se manifeste, c’est à travers nous, parce que nous faisons partie intégrante de l‘écosphère. Or sa réaction et son adaptation aux nouvelles conditions climatiques vont nous la rendre inhospitalière. C’est pourquoi j‘évalue à 2 milliards d’individus, le nombre de ceux qui, d’ici la fin de ce siècle, pourront survivre dans ce nouvel environnement. Faute d’eau et de nourriture, leur nombre devrait ensuite continuer à décroître pour se stabiliser entre 1 milliard et 500 millions. La Terre en effet ne supportera pas 6,3 milliards d’humains vivant à l’occidentale. Le calcul est simple: rien qu‘à respirer, nous produisons déjà, entre 1 et 1,5 gigatonne (1000 millions de tonnes) de dioxyde de carbone par an sur les 27 gigatonnes émises annuellement par nos activités.

Jusqu’ici forêts, plantes et océans éliminaient le gaz carbonique en le métabolisant. Ne peut-on plus compter sur cette régulation naturelle?

J. L. – C‘était peut-être vrai à l‘époque des chasseurs-cueilleurs. Mais à mesure que la population croissait, chasse et cueillette se sont avérées insuffisantes. Nous avons donc déboisé et cultivé pour nous nourrir, accroissant encore la population. Nous atteignons désormais une nouvelle limite. Plus de la moitié de la surface terrestre productive est déjà accaparée par l’agriculture. Or celle-ci n’a pas la capacité de régulation et d’absorption des anciens écosystèmes. Nous nourrir et produire de prétendues énergies alternatives telles que les biocarburants supposerait d’accroître encore le champ de l’agriculture. Ce serait suicidaire. Faute d‘être absorbé, le dioxyde de carbone va encore augmenter et la température avec, les deux phénomènes étant intimement liés. La machine est lancée et l’inertie du système est telle qu’on ne peut pas renverser la tendance du jour au lendemain. Même si l’on arrêtait sur le champ toute émission de dioxyde de carbone, la Terre ne refroidirait pas. Le remède serait même pire que le mal. La chaleur augmenterait encore plus vite car les aérosols produits en même temps que le dioxyde de carbone et qui nous protège de la lumière du soleil retomberaient en moins de deux semaines. La température grimperait immédiatement de deux à trois degrés. Quoi que nous fassions, nous sommes dans de sales draps.

Pourtant, dans votre livre vous démolissez toutes les énergies alternatives en reprochant aux écologistes leurs oeillières…

J. L. – Je prends cette peine pour souligner à quel point les écologistes font fausse route depuis trop longtemps. L‘énergie éolienne, par exemple. Il faudrait 270000 générateurs pour subvenir aux besoins du Royaume-Uni soit, si l’on exclut parcs nationaux, zones urbaines et industrielles, environ un engin par kilomètre carré. Compte tenu de l’intermittence du vent, l‘énergie ne serait disponible qu’un quart du temps. Les Danois, précurseurs en la matière, en reviennent. Leur parc d‘éoliennes ne répond qu‘à 3% de leurs besoins alors qu’ils avaient imaginé une couverture à 100%! Surtout, les écologistes sont davantage guidés par leur idéologie que par la science. D’ailleurs, la plupart d’entre eux ne sont pas scientifiques et n’aiment pas la science. Or on ne peut pas parler sérieusement de l’avenir de la Terre en l’ignorant. Résultat, leurs campagnes font souvent plus de mal que de bien. Prenons par exemple le DDT dont ils ont obtenu l’interdiction totale. A l’origine, ce produit a été utilisé pour combattre les maladies véhiculées par les insectes. Il a ainsi permis de juguler l‘épidémie de typhus qui ravageait Naples au lendemain de la guerre et de sauver des millions de gens de la malaria et de la fièvre jaune. C’est son utilisation intensive dans l’agriculture qui l’a rendu dangereux. Il fallait en réglementer l’usage, mais pas le bannir au détriment des populations exposées aux maladies transmises par les insectes. On peut observer les mêmes effets contre-productifs avec l’interdiction des nitrates utilisés dans les engrais ou la lutte contre les pluies acides. A cet égard, les énergies alternatives sont à la science ce que l’homéopathie est à la médecine. Même un Vert quand il tombe gravement malade laisse tomber l’homéopathie et va se faire soigner.

A vos yeux, le nucléaire apparaît comme la seule solution à nos maux. N‘êtes-vous pas l’otage de ce lobby?

J. L. – J’ai toujours été en faveur de l‘énergie nucléaire. C’est pourquoi je me suis toujours gardé de recevoir de ces industriels le moindre bénéfice financier ou honorifique. Mais l’hostilité quasi idéologique à l‘égard de cette énergie m’est apparue encore plus absurde aujourd’hui compte tenu de la gravité de la crise climatique. La maîtrise de l‘énergie atomique représente certes de dangers, mais ils sont largement surestimés et surtout ne pèsent rien face à ce qui nous menace réellement, à savoir le réchauffement causé par la production excessive de gaz carbonique. Voilà notre ennemi. On nous rebat les oreilles avec les déchets nucléaires. Actuellement, l’utilisation des combustibles fossiles produit chaque année 27 gigatonnes de dioxyde de carbone. Si on les congelait, elles formeraient une montagne de 1,5km de haut et de 20km de circonférence. Les déchets générés par la même quantité d‘énergie produite par fission nucléaire tiendrait dans un cube de seize mètres de côté. J’en enterrerais volontiers un dans mon jardin. Le cancer tue près de 30% de la population mais son principal agent est tout simplement l’oxygène que nous absorbons. La part due à l’exposition à des radiations est en revanche trop faible pour être distinguées dans les statistiques mondiales.

Compte tenu de la gravité de la situation, le nucléaire lui-même risque de faire l’effet d’un cautère sur une jambe de bois…

J. L. – Le nucléaire est à ce jour la seule source d‘énergie que nous pouvons produire et consommer sans endommager la Terre. C’est aussi la seule que nous pouvons produire en quantité, fiabilité et régularité suffisante pour donner à notre civilisation le répit dont elle a besoin pour s’adapter. Sans électricité, les villes modernes sombreront et ce ne sont pas les énergies renouvelables qui pourront les faire tourner. C’est aussi la seule source énergie que nous pouvons produire rapidement: sans expérience préalable, nous avons construit la toute première centrale en Grande-Bretagne en trois ans seulement. Bien sûr, quand le problème lui apparaîtra dans toute son ampleur, le public américain, déjà plus lucide que ses gouvernants et avec le pragmatisme qu’on lui connaît, prétendra pouvoir résoudre le problème. Les Américains envisagent déjà de déployer des pare-soleil dans l’espace ou des aérosols dans la stratosphère pour créer une couche réfléchissante. J’aime aussi leur idée d’installer des petits générateurs d’aérosols à la surface des océans pour créer des nuages protecteurs — des stratus marins. Tous ces procédés permettront de renvoyer la lumière et la chaleur, mais ils produiront aussi du dioxyde de carbone. Et de même que la dialyse pallie les déficiences des reins sans les guérir, ils ne guériront pas la Terre. Vous, Français, avez eu la chance d‘être gouvernés par de Gaulle sans qui vous n’auriez pas de nucléaire. Vous devriez en être fiers de même que de vos TGV. Vous avez les meilleurs trains du monde, les plus confortables et les plus propres, car ils ne produisent pas de dioxyde de carbone.

Vous considérez-vous encore comme écologiste?

J. L. – Bien-sûr, mais à la manière dont George Orwell se disait socialiste. Jeune homme, je flirtais avec l’extrême gauche. Puis j’ai lu La ferme des animaux qui m’a beaucoup ému et ouvert les yeux. Orwell a été l’un des tout premiers à percevoir les dangers du stanilisme en Russie. Comme l‘écologie aujourd’hui, ce n‘était qu’un humanisme dévoyé. En revanche, l‘écologie profonde ( deep ecology ) telle que la désigne le philosophe norvégien Arne Naess, son auteur, voudrait que nous vivions tous plus simplement. Et sans doute plus frugalement que la plupart des écologistes qui aiment par-dessus tout leur petit confort. Au Royaume-Uni, le Vert typique est un ménage aisé propriétaire de son logement secondaire en France pour laquelle il ne renoncera pas à prendre l’avion. La frugalité, nous n’y couperons pas.

Et vous restez optimiste?

J. L. – Je suis fondamentalement optimiste, surtout si l’on remet les choses en perspective. L’espèce humaine telle que nous la connaissons existe depuis 1 millier d’années au cours desquelles la planète a connu plusieurs états dont l‘ère glaciaire. Nos ancêtres ont vécu ce qui nous attend. Imaginez, il y a 13000 ans, une civilisation là où se trouve actuellement Hong Kong. Vous leur auriez dit que le niveau de la mer allait s‘élever de 120 mètres et que l‘équivalent de l’Afrique serait submergé, jamais ils ne vous auraient cru. Or de tels changements sont survenus plusieurs fois. A mon sens, les adaptations successives de notre espèce nous ont fait tels que nous sommes aujourd’hui. Le changement qui se prépare exercera une très forte pression sélective. On peut espérer que ceux qui y survivront seront plus sages que nous ne l’avons été et ne commettrons pas les mêmes erreurs. Je me souviens aussi bien de la Seconde Guerre mondiale que j’ai vécue jeune homme à Londres. Pour les jeunes Britanniques, dont le niveau de vie était pourtant inférieur à celui des Indiens aujourd’hui, cette période a été extraordinaire et pleine d’opportunités. C’est pourquoi je pense que malgré les graves menaces climatiques, les jeunes demain ne seront pas aussi déprimés que peuvent l‘être les adultes. Ce sera une époque d‘énormes défis à relever.

Propos recueillis par Pascale-Marie Deschamps.

Enjeux – Les Echos – N° 235, mai 2007.