Le code “I Ching” et la requête du sens

Sur le plan métaphysique comme sur le plan sémiotique, l’exemple du I Ching révèle un double malentendu, tant symbolique que sémantique. Partagé entre l’analogie et l’ontologie, le statut du langage génétique correspond à une sorte de chimère épistémologique.

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Si, d’un côté, le feu critique des généticiens tend à disqualifier la métaphore alphabétique de l’ADN, de l’autre, les linguistes la légitiment sur le plan sémiologique. Ecartelée entre grâce et disgrâce, l’idée d’un langage de la vie oscille entre la science et le mythe. L’exemple le plus frappant d’une telle ambivalence réside sans doute dans l’incroyable correspondance entre le code génétique et celui du I Ching. De quoi s’agit-il?

Dans son analyse du modèle linguistique en biologie, François Jacob s‘émerveille de la ressemblance quasi parfaite entre l’ADN et le vieux système de signes chinois décrit il y a près de trois mille ans dans le I Ching, ou Livre des mutations. Le systeme I Ching repose, en effet, sur un jeu de relations entre deux principes opposés : le Yang ou principe mâle, actif, et le yin, principe femelle, passif. Ces deux principes s’assortissent par couples pour former quatre types de diagrammes. Ces quatre structures se combinent par trois, pour former 64 hexagrammes ; et chaque hexagramme représente l’un des aspects fondamentaux de la vie. Au XVIIe siècle, des missionnaires jésuites, de retour de Chine, montrèrent le livre du I Ching à Leibniz qui s‘étonna des similitudes entre ce système binaire et l’art combinatoire qu’il venait d’inventer. Plus surpris encore, les généticiens du XXe siècle constatent que « la structure de l’ordre «Â naturel » décrit dans le I Ching se trouve correspondre point par point à celle du code génétique(1) ».

Martin Schönberger – un médecin allemand qui, vers 1969, fut le premier à étudier de près ces homologies – poussa ses interprétations jusqu‘à extraire une signification cosmologique du lien qui unit le « livre des mutations » et le « livre de la vie »(2). II est surprenant de constater que François Jacob, qui a fréquemment exprimé ses réserves sur l’identification entre ADN et langage, conclut son analyse par cette phrase : « C’est peut-etre le I Ching qu’il faudrait étudier pour saisir les relations entre hérédité et langage(3). » Sur le plan métaphysique, comment concilier le I Ching, livre de spiritualité et de mystique avec les positions matérialistes et positivistes de la biologie moléculaire ? Sur le plan linguistique, Jacob a longuement souligné que, dans la syntaxe du code génétique, les unités élémentaires étaient par elles-mêmes vides de signification et qu’il s’agissait d’une condition nécessaire à la construction du système. Or, dans le I Ching, c’est précisément l’inverse. Le Yin et le Yang possèdent une signification intrinsèque : l’un est principe mâle, l’autre femelle.

Sur le plan métaphysique comme sur le plan sémiotique, l’exemple du I Ching révèle un double malentendu, tant symbolique que sémantique. Partagé entre l’analogie et l’ontologie, le statut du langage génétique correspond à une sorte de chimère épistémologique(4). Comme les cristallise un mélange hybride composé de matière et de sens. On pourrait faire ce reproche : s’il existe un sens, pourquoi n’explicite-t-on pas ce qu’il signifie ? Pourtant, ce sont là deux questions bien distinctes : savoir existe un sens, et connaître sa signification.

En effet, lorsqu’en 1821 Champollion tente de déchiffrer les hiéroglyphes, il ignore a priori tout de leur signification ; pour autant, il possède l’intuition qu’un sens existe au regard de l’ordre syntaxique du message. On sait que l‘égyptologue a pu venir à bout de ce déchiffrement grâce à la fameuse pierre de Rosette. Découverte en 1799 dans un port de la basse Egypte, cette stèle comprend trois paragraphes gravés traduisant un décret de Ptolémée selon trois écritures (hiéroglyphes, démotique et grec). Champollion – par des conjectures induites – s’efforça de remonter d’une traduction à l’autre afin d‘établir la correspondance, jusqu‘à reconstruire le sens complet du texte hiéroglyphique. Pour déchiffrer le génome, les biologistes suivent une méthode analogue. S’ils ignorent a priori le sens exact d’une séquence génétique, l’ordre interne du message leur permet d’ induire la présence d’une signification biologique. Comme pour la pierre de Rosette, le code génétique établit la correspondance entre deux écritures, nucléique et protéique. Par inductions progressives, les généticiens peinent eux aussi à remonter d’une traduction à l’autre, pour retrouver le sens complet du texte génomique. Pour les hiéroglyphes comme pour le génome, la requête de sens n’est pas postulée. Le sémantique rayonne du syntaxique. Dans les deux codes, l’ordre interne est signifiant.

Grégory Bénichou, Le Chiffre de la vie.

  • (1) François Jacob, Le modèle linguistique en biologie, art. cité, p. 205.
  • (2) Martin Schönberger, Yi King et Code Génétique, Paris, Les Deux Océans, 1991.
  • (3) François Jacob, Le modèle linguistique en biologie, art. cité, p. 205.
  • (4) Françoise Bastide, Linguistique et génétique, Actes sémiotiques, n°33, 1985, p. 21-28.