Notre théâtre privé : unité constante, variété infinie

“ Chaque jour qui commence est comme une scène dominée, dans le bonheur comme dans la maladie, que ce soit une comédie, une farce ou une tragédie, par un personnage central, le “moi”. Ainsi en est-il jusqu‘à ce que le rideau retombe. […] Bien que [le moi conscient] prenne des aspects multiples, le moi est une unité. ”

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Notre stratégie pour expliquer les bases neuronales de la conscience consiste à nous focaliser sur les propriétés de l’expérience consciente qui sont les plus générales, c’est-à-dire que tous les états conscients partagent. Parmi ces propriétés, l’une des plus importantes est l’intégration ou unité. L’intégration renvoie au fait qu’un état conscient ne peut à aucun moment être subdivisé en composantes indépendantes par celui qui le vit. Cette propriété est liée à notre inaptitude à effectuer consciemment deux choses à la fois – par exemple faire une addition tout en développant un raisonnement. Autre propriété de et en apparence opposée de la conscience : son extraordinaire différenciation ou informativité. À tout moment, nous pouvons sélectionner parmi des milliards d‘états conscients possibles en une fraction de seconde. Nous nous trouvons alors confrontés à un apparent paradoxe : l’unité engendre de la complexité. Le cerveau doit gérer une pléthore sans perdre son unité ou sa cohérence. Voici comment.
La phénoménologie consciente est aussi étendue et variée que l’expérience et l’imagination : c’est ce qu’on peut appeler notre théâtre privé. On a écrit des livres entiers pour catégoriser le domaine de la conscience, et des systèmes philosophiques entiers ont été érigés pour en cerner la structure. Prenons certaines caractéristiques évidentes de l’expérience consciente dans la vie de tous les jours. Les états conscients adoptent la forme de perceptions sensorielles, d’images, de pensées, de discours intérieurs, d‘émotions senties, de volontés, du sentiment de soi, de sentiments de familiarité, etc. Tout cela peut se subdiviser et se combiner de toutes les manières concevables. Les perceptions sensorielles – constituants paradigmatiques de l’expérience consciente – ont des modalités aussi nombreuses que différentes : la vue, l’ouïe, le toucher, l’olfaction et le goût, la proprioception (le sentiment du corps propre), la kinesthésie (le sens des positions corporelles), le plaisir et la douleur. De plus, chaque modalité comprend de nombreuses sous-modalités différentes. L’expérience visuelle inclut par exemple la couleur, la forme, le mouvement, la profondeur, etc.

Bien qu’ils soient moins vifs et moins riches dans leurs détails, la pensée, le discours intérieur et l’imagerie consciente témoignent du fait qu’une scène consciente peut s‘élaborer sans informations extérieures. Les rêves en sont la preuve la plus frappante. Malgré certaines particularités, comme la crédulité, l’obnubilation et le manque de distance réflexive du rêveur, la conscience du rêve et la conscience éveillée sont remarquablement semblables : on peut reconnaître des objets et des scènes visuelles, comprendre du langage ; les histoires qui se déroulent durant le rêve sont très cohérentes et peuvent même parfois passer à tort pour vraies1.

La conscience peut être passive aussi bien qu’active, et on peut la ressentir sans effort. Quand nous laissons des informations sensorielles prendre librement possession de nos états conscients, sans faire attention à tel ou tel point en particulier, la conscience est aussi réceptive et vague que naturelle et aisée. C’est le cas, par exemple, lorsque nous flânons dans la rue, nous laissant porter par ce que nous voyons. D’un autre côté, lorsque nous recherchons un item précis dans le flux constant d’informations sensorielles auquel nous sommes sujets, la perception devient une activité orientée vers l’action. Le langage fait la distinction entre perception passive et perception active : voir et regarder, entendre et écouter, sentir et toucher. Nous savons immédiatement si la partie active de notre conscience se met en branle, parce qu’elle requiert en général un effort de notre part. Quand nous dirigeons ou concentrons notre attention sur quelque chose, quand nous recherchons quelque chose dans notre conscience ou quand nous luttons pour retrouver un souvenir, quand nous conservons dans notre mémoire de travail un nombre ou une idée, quand nous effectuons un calcul mental ou imaginons une scène, quand nous sommes plongés dans nos pensées, quand nous élaborons un plan ou une intrigue, ou quand nous anticipons les conséquences de nos plans et de nos intrigues, quand nous déclenchons une action ou quand nous faisons un choix délibéré entre plusieurs options possibles, quand nous imposons notre volonté ou luttons avec un problème, notre conscience est aussi active qu’aisée.

Dans la plupart des états de conscience, nous savons immédiatement où nous sommes situés dans le temps et l’espace, et nous avons une connaissance immédiate de notre corps. Cela résulte de différentes sources d’informations. Une certaine frange de la conscience a aussi à voir avec les sentiments de familiarité, d’avoir raison ou tort, d‘être satisfait ou non. C’est là que se situent toutes les discriminations raffinées qui forment l’essence de l’art et de la culture.

Enfin, l’expérience consciente varie en intensité – le niveau global d’alerte peut aller d’une sorte de douce somnolence à l‘état d’hypervigilance que connaissent les pilotes de chasse en action. La perception sensorielle peut être plus ou moins vive. Nous disposons aussi de la capacité d’attention, aptitude à sélectionner ou à amplifier de façon sélective certaines expériences conscientes au détriment d’autres. La conscience est également liée à certains aspects de la mémoire, comme nous le soulignerons dans les chapitres qui suivent. La mémoire immédiate, qui ne dure que quelques fractions de seconde, est souvent identifiée à la conscience elle-même. La mémoire de travail, ou aptitude à “ garder présent à l’esprit ” et à manipuler des contenus conscients pendant quelques secondes – par exemple des numéros de téléphone, des phrases, des emplacements -, est intimement liée à la conscience.

Cette subdivision analytique des différents aspects de l’expérience consciente peut aller aussi loin qu’on le veut. On peut passer toute sa vie à analyser et à raffiner l’une ou l’autre facette de son expérience consciente, du goût artistique à la capacité à reconnaître des vins différents, de l’exercice de la volonté et de la concentration intellectuelle aux états mystiques.

Si intéressante que puisse être la phénoménologie de la conscience, nous n’entrerons pas plus avant dans la discussion portant sur ses aspects multiples. Reconnaissons simplement que les modalités et les contenus possibles de l’expérience consciente, sans être pour autant arbitraires, n’en sont pas moins extrêmement nombreux. Au lieu d’analyser les situations sans cesse changeantes qui se déroulent sur le théâtre privé de chacun d’entre nous, nous nous concentrerons sur quelques principes que, telles les trois unités de la tragédie classique – le temps, le lieu et l’action -, toutes suivent. Dans ce chapitre, nous nous focaliserons sur les aspects fondamentaux de l’expérience consciente qui sont communs à toutes ses manifestations phénoménologiques : le caractère privé, l’unité et l’informativité.

L’incontournable unité de l‘être : le caractère privé, l’unité et l’informativité de l’expérience consciente

Dans la préface de son ouvrage classique intitulé The Integrative Action of the Nervous System, Charles Sherrington exprime le caractère personnel et unitaire de la conscience avec son éloquence coutumière :

“ Chaque jour qui commence est comme une scène dominée, dans le bonheur comme dans la maladie, que ce soit une comédie, une farce ou une tragédie, par un personnage central, le “moi”. Ainsi en est-il jusqu‘à ce que le rideau retombe. […] Bien que [le moi conscient] prenne des aspects multiples, le moi est une unité. ”

William James lui aussi reconnaissait que la nature unitaire et privée de la conscience était sa propriété primordiale. Nonobstant l’enseignement de certaines religions orientales, il concluait que chaque état conscient est un processus qui a un “ point de vue ” donné, des frontières définies et qui ne peut être partagé :

“ Dans cette pièce – par exemple, un salon de lecture -, il y a une multitude de pensées, les vôtres et les miennes, certaines qui sont en résonance et d’autres non. Elles sont autant isolées et indépendantes les unes des autres qu’en résonance. Aucune d’elle n’est séparée, mais chacune appartient à certaines autres, et il n’y a rien au-delà. Mes pensées appartiennent à mes autres pensées, et vos pensées à vos autres pensées. […] Les seuls états de conscience auxquels nous avons affaire se trouvent dans la conscience personnelle, dans des esprits, des moi, mon Je et votre Je concrets particuliers. […] Le fait conscient universel n’est pas “il existe des sentiments et des pensées”, mais “je pense”, “je ressens”2. ”

Sherrington et James ont tous deux souligné le caractère privé de l’expérience consciente. Ils se référaient à un moi individuel, doté de souvenirs épisodiques et autobiographiques, ainsi que d’une notion du passé et de l’avenir. Il est inévitable que, chez un adulte, ce qui est privé devienne personnel et que ce qui est simplement subjectif donne lieu à un sujet effectif. Il nous est presque impossible, en tant qu‘êtres humains, d’en revenir à un état de conscience qui serait entièrement libéré du moi ou même de parvenir à le contempler. En d’autres termes, nous sommes des agents conscients d‘être conscients, conscients de prendre des décisions fondées sur notre histoire et sur nos plans.

Comme le reconnaissait Sherrington, la nature privée des événements conscients est intimement liée à leur unité et à leur intégration. Dire qu’un état conscient est unifié et intégré signifie simplement que l‘état de conscience vécu tout entier est toujours plus que la somme de ses parties. Être dans un état de conscience particulier, que ce soit vivre une pure sensation de chaleur, voir une foule bigarrée en mouvement, être pris dans des ruminations intellectuelles profondes ou faire les rêves les plus improbables, donne toujours lieu à des informations intégrées en un tout cohérent et unifié qui est plus que la somme de ses parties.

On peut le dire autrement : un état de conscience particulier comprend un ensemble de relations fortement liées entre elles et qu’on ne peut découper en composantes indépendantes. Supposez qu’on vous présente durant une fraction de seconde un stimulus visuel comprenant deux chiffres adjacents, 1 et 7, comme on peut le faire avec un tachitoscope. L‘état de conscience déclenché par ce stimulus n’est pas simplement la somme des états correspondant à la vision du 1 et à celle du 7, c’est une image composite, en l’occurrence celle du nombre 17, laquelle ne peut être décomposée en composantes indépendantes.

Une expérience menée sur des patients split-brain le montre de façon frappante3. Au cours de cette expérience, on disposait une séquence de figure sur la partie gauche d’un écran et on la présentait à l’hémisphère gauche, tandis qu’on disposait une séquence indépendante sur la partie gauche de l‘écran et qu’on la présentait à l’hémisphère droit. Chez les sujets split-brain, chaque hémisphère perçoit un problème visuel séparé et simple, et ils sont capables de bien accomplir cette double tâche. (C’est vrai bien sûr aussi lorsqu’on montre séparément les deux séquences différentes à deux individus normaux.) D’un autre côté, les sujets normaux ne pouvaient traiter les deux séquences visuelles indépendantes comme si elles formaient simplement la somme de deux tâches indépendantes et parallèles. Ils combinaient les informations visuelles en une seule scène consciente et donc en un seul grand problème qu’ils avaient du mal à résoudre. Le but de cette expérience était de démontrer certaines des conséquences spécifiques liées à la déconnexion des hémisphères cérébraux. Ses résultats étaient cependant tout aussi intéressants du point de vue opposé : ils montrent en effet que la connexion des hémisphères cérébraux par un gros paquet de fibres neuronales – le corps calleux – fait de deux systèmes perceptifs simples et indépendants un seul système perceptif unifié et séquentiel.

L’unité de l’expérience consciente est intimement associée à la cohérence des événements perceptifs. On trouve en psychologie de nombreuses figures prétendues ambiguës – le cube de Necker, le vase de Rubin, la jeune femme et sa belle-mère – qu’on peut percevoir de l’une ou l’autre façon (figure 3.2). Dans ce cas, nous ne pouvons avoir en même temps une connaissance immédiate de deux scènes ou de deux objets incohérents l’un par rapport à l’autre. Nos états conscients ne sont pas seulement conscients ; ils sont aussi en eux-mêmes cohérents, au sens où l’apparition d’un certain état perceptif empêche qu’un autre ne survienne simultanément. Cette contrainte de cohérence liée aux états de conscience se voit aussi dans les mots ambigus. Nous savons que le mot mean peut signifier à la fois en moyenne et faiblement, et, cependant, à un moment donné, nous ne sommes conscients que d’un des sens de mean en fonction du contexte.

La nécessité qu’il y a de former une scène consciente cohérente à partir d‘éléments en apparence disparates joue à tous les niveaux et dans toutes les modalités de la conscience. La vision binoculaire en est un exemple bien connu. Les images que perçoivent les deux yeux sont disparates, dans la mesure où elles se déplacent légèrement dans le sens horizontal d’un œil à l’autre. Mais la scène visuelle que nous percevons représente une synthèse cohérente des deux images, certains indices de disparité venant produire la perception de la profondeur. Si on rend artificiellement incongrues les images présentées aux deux yeux, par exemple en montrant un objet à l‘œil droit et un objet complètement différent à l‘œil gauche, la vision binoculaire devient impossible ; elle est remplacée par une concurrence binoculaire. Au lieu de percevoir une superposition incongrue des deux objets, l’un des deux se trouve supprimé de façon alternative, et la perception oscille entre fusion et suppression par souci de cohérence. Nous verrons plus loin que la concurrence binoculaire est utile pour analyser les corrélats neuronaux de l’expérience consciente.

L’unité et la cohérence de la conscience sont liées à ce qu’on appelle une limitation de capacité – le fait que nous ne pouvons garder présente à l’esprit plus d’une chose à la fois en même temps. Essayez de jongler en pensée avec plus de sept chiffres à la fois ou de garder présents à l’esprit plus de quatre objets à un moment donné. Ou encore essayez de suivre deux films en même temps ; vos limites perceptives et cognitives vous apparaîtront clairement. En fait, le semblant de richesse de détails qui caractérise de nombreuses scènes conscientes est plus apparent que réel. Nous croyons que nous pouvons voir d’un coup tous les traits saillants d’un paysage contenant un grand nombre d’arbres, de maisons, de gens, de formes différentes, de couleurs différentes, qui bougent différemment ou ont plus ou moins de profondeur, ou encore que nous pouvons percevoir toute l’extraordinaire richesse de détail dans un morceau de musique orchestrale. Cependant, si on nous présente une scène visuelle pendant une courte période, de sorte que nous puissions bouger les yeux, et si les éléments de la scène sont nouveaux pour nous et ne sont pas liés de telle façon que nous puissions les prévoir, nous ne pouvons faire précisément état que de quatre à sept aspects indépendants au sein de cette scène apparemment riche, comme les psychologues l’ont montré. Par exemple, si on nous désigne douze chiffres disposés en quatre colonnes de trois pendant moins de cent cinquante millisecondes, nous croyons que nous les voyons tous, et notre rétine réagit effectivement à eux, mais nous ne pouvons avoir conscience que de quatre chiffres à la fois (peu importent lesquels). Comme nous le verrons, la limite n’est pas due ici au contenu informationnel des états conscients, mais plutôt au nombre d’entités indépendantes qu’on peut discriminer au sein d’un unique état conscient sans modifier l’intégration et la cohérence de cet état4.

Au plan du comportement, les limites de l’intégration consciente sont encore plus fortes. Voyez combien il est difficile de faire plusieurs choses à la fois. Essayez de calculer une addition tout en soutenant une conversation, ou de composer un numéro de téléphone tout en indiquant une direction ou en étudiant une carte. L’interférence entre les deux tâches est limitée seulement lorsqu’une au moins est automatique. Plus net encore : nous ne pouvons prendre plus d’une décision – quel que soit son niveau de complexité – au sein d’un intervalle de quelques centaines de millisecondes5. En fait, la durée de cet intervalle – ce qu’on appelle la période psychologique de réfraction – est comparable à la durée estimée des états conscients individuels. Quel que soit le degré de pratique que nous ayons, nous ne pouvons apprendre, par exemple, à discriminer deux sons et en même temps à différencier deux formes : l’une de ces tâches doit être accomplie, ce qui prend au moins cent à cent cinquante millisecondes, avant que l’autre ne commence. On ne peut éliminer cette période psychologique de réfraction. Évidemment, presque tout peut être automatisé, sauf le choix conscient lui-même. En d’autres termes, la capacité limitée et le caractère séquentiel des états conscients représentent le prix à payer pour leur intégration, c’est-à-dire pour le fait qu’ils ne se réduisent pas à une simple somme de composants indépendants.

Notons enfin que non seulement chaque état conscient est unifié, mais qu’il est aussi plus ou moins stable. Les états conscients changent continuellement, mais, pour son possesseur, l’expérience consciente reste continue et même, selon certains, semblable. Les états conscients sont assez stables et cohérents pour nous permettre de voir dans le monde autour de nous des scènes dotées de sens et de faire des choix ou de concevoir des plans.

L’intégration sous pression : les leçons de la neuropsychologie

Certains des signes les plus étonnants de cette incontournable unité qui caractérise l’expérience consciente viennent de l’examen de certains phénomènes pathologiques. Maints désordres neuropsychologiques démontrent que la conscience peut diminuer ou disparaître, parfois même se diviser, mais qu’elle ne tolère pas d’interruption dans sa cohérence. Par exemple, une attaque de l’hémisphère droit laisse certains patients avec le côté gauche paralysé et dépourvu de sensations. Fait étonnant, un grand nombre de personnes nient leur paralysie, phénomène qu’on appelle l’anosognosie. Si on leur prouve que leur membre ne bouge pas, certains patients vont même jusqu‘à nier qu’il leur appartient et le traitent comme un objet extérieur. Certains patients à l’occiput très endommagé des deux côtés ne voient rien, mais n’admettent pas qu’ils sont aveugles (syndrome d’Anton). Les patients split-brain témoignent aussi du fait que la conscience n’aime pas les trous ou les discontinuités. Après une opération, le champ visuel de chaque hémisphère est divisé en deux au milieu. Cependant, les patients split-brain ne font pas état d’une vision divisée ou d’une frontière nette entre vision et cécité au milieu. En fait, si on montre à l’hémisphère gauche la moitié droite d’un visage, le patient déclare voir un visage entier6.

Les patients souffrant d’héminégligence, syndrome neuropsychologique complexe qu’on observe souvent à la suite de lésions du lobe pariétal droit, sont seulement conscients du côté gauche des choses, parfois même seulement de la moitié gauche du monde (figure 3.3). Par exemple, un de ces patients ne s’habillait que du côté droit, ne se rasait qu‘à droite, ne lisait que le côté droit des mots, comme “ ball ” dans “ football ”, ignorait tous les stimuli visuels ou tactiles présentés sur son côté gauche et ne dessinait que le côté gauche des choses7. De plus, il refusait de reconnaître qu’il n’allait pas bien. Vingt-quatre heures plus tôt, sa conscience avait été choquée par une attaque qui avait créé un trou béant dans son lobe pariétal droit et ainsi dans sa capacité à percevoir le côté gauche des choses. Cependant, sa conscience s‘était vite refermée sur ce trou et l’avait caché. Ce qui est arrivé à la conscience de ce patient ressemble, dans un domaine plus abstrait, à ce qui arrive de façon fonctionnelle aux patients qui subissent certaines opérations du cœur : une fois qu’un gros morceau du cœur est prélevé et que les tissus sont suturés, le cœur se remet à pomper sous sa forme réduite.

Ces cas et d’autres encore sont si éloignés de l’intuition commune qu’il est difficile d’imaginer ce que ces patients “ ressentent ”. On a l’impression qu’après une attaque ou une intervention chirurgicale un être humain conscient est rapidement “ resynthétisé ” ou réunifié dans les limites d’un univers solipsiste nouveau ; de l’extérieur, celui-ci semble refermé et restreint. Le réseau de relations qui forge un événement conscient ne reste pas cassé ni discontinu, les fils se renouent rapidement et jettent un pont sur ce qui a été rompu. La tendance à l’intégration est si forte qu’on ne perçoit souvent aucun espace vide là où il y a en fait un fossé effrayant. Il semble que le sentiment d’absence puisse être moins bien toléré que l’absence de sentiment. Pour lors, on ne connaît pas en détail les mécanismes neuronaux qui sous-tendent ces syndromes ; ils sont probablement hétérogènes. Pour autant, dans la plupart des cas, le fait que la conscience puisse diminuer tout en restant intégrée et cohérente indique que les processus neuronaux sous-jacents qui sont perturbés fonctionnent de façon semblables.

L’incomparable richesse de l‘être : la complexité et l’informativité de l’expérience consciente

Une propriété fondamentale de l’expérience consciente veut qu’elle soit intrinsèquement privée, unifiée et cohérente ou, en d’autres termes, intégrée. Ce que nous avons appelé son extraordinaire degré de différenciation ou d’informativité constitue une propriété tout aussi fondamentale. Ce qui rend informatif un état de conscience, ce n’est pas le nombre de “ paquets ” d’information qu’il semble contenir ; c’est plutôt le fait que sa survenue fait une différence entre des milliards d‘états de choses différents, chacun pouvant conduire à divers résultats comportementaux9. Pensez au nombre de personnes différentes qu’on peut voir durant une vie entière, au nombre de tableaux différents ou au nombre d’images différentes tirées de films différents (figure 3.4). La gamme des états de conscience possibles est telle qu’on est certain de ne jamais épuiser les expériences de la vie, de l’art, de la poésie et de la musique. Cependant, malgré le nombre considérable d‘états de conscience différents que nous pouvons vivre ou imaginer, nous pouvons facilement les différencier, même si nous ne pouvons facilement exprimer par des mots en quoi ils se distinguent.

Il est important de bien comprendre ce que cela signifie. L’aptitude à faire des différences au sein d’un vaste répertoire de possibilités représente l’information – au sens précis de “ réduction de l’incertitude ”10. La discrimination consciente représente l’information qui fait une différence, au sens où l’apparition d’un état de conscience donné peut conduire à des conséquences qui sont différentes, en termes de pensée et d’action, de celles que pourraient avoir d’autres états conscients11. Pour reprendre une série d’expériences classiques12, imaginez qu’on projette pendant cent millisecondes des chiffres différents devant un sujet conscient13. Par exemple, on peut projeter le chiffre 1, puis le nombre 1367, puis le nombre 7988, et ainsi de suite jusqu‘à ce que tous les nombres compris entre 1 et 9999 aient été projetés. La personne vivra chaque fois un état de conscience différent et intégré. On peut facilement discriminer ces états de conscience. De plus, cette discrimination donnera des différences comportementales démontrables, par exemple prononcer un nombre différent lors de chaque état.

Au lieu d’utiliser des nombres, nous pouvons répéter l’expérience avec des mots. Nous constaterons alors que nous pouvons facilement discriminer des milliers et des milliers de mots présentés de façon visuelle. Nous pouvons aussi nous servir de scènes visuelles. Comme on l’a montré en laboratoire, notre aptitude à discriminer et à reconnaître les photographies de scènes est exceptionnelle. Nous pouvons très vite différencier plusieurs milliers de scènes complexes en quelques centaines de millisecondes14. Nous pouvons aussi présenter des nombres et des mots à l’oreille et non plus à l‘œil. Ce n’est qu’une petite partie de l’iceberg.

Prenons maintenant l‘état de conscience correspondant à “ voir le chiffre 1 ”. Son vécu contient bien plus d’informations que le simple fait de distinguer entre le chiffre 1 et les 9 999 autres. Par exemple, il exprime des informations sur le fait que le sujet est pris dans un dispositif expérimental, que tout le reste est calme et tranquille, qu’il est supposé accomplir cette tâche ennuyeuse dans l’intérêt de la science, qu’il n’y a plus de problèmes, etc. Ces informations additionnelles ne sont pas verbalisées, car elles font partie d’un contexte qui est constant et consensuel, mais elles pourraient l‘être au besoin, et il est facile de détecter leur présence. Que se passerait-il en effet si pendant qu’il “ voit le chiffre 1 ”, le sujet entendait une alarme à incendie se déclencher, s’il avait faim, s’il s’ennuyait, s’il se sentait anxieux ? Ou bien s’il devait voir le même chiffre 1 dans un dispositif expérimental différent, par exemple en attendant son tour dans une queue, en cherchant sa place au stade ou en choisissant une chaîne de télévision sur sa télécommande ? L‘état conscient “ voir le chiffre 1 ” dans un certain dispositif expérimental se distingue d’un nombre d‘états aussi grand qu’on veut bien l’imaginer, chacun pouvant avoir des conséquences différentes en termes de pensée et d’action.

Bien que nous soyons convaincus que nous pouvons accéder à un nombre considérable d‘états de conscience distincts, ce phénomène apparaît de façon frappante si on le compare au nombre d‘états que peuvent distinguer des gadgets artificiels. Prenons par exemple une caméra numérique placée dans la même expérience que notre sujet conscient. Chaque pixel est capable de distinguer entre deux états, correspondant à la présence d’un point noir ou blanc dans son “ champ visuel ”15. Si nous envisageons maintenant non plus un seul pixel, mais tous les pixels de la caméra, leur état commun est différent pour des stimuli différents, et il peut y avoir autant d‘états que d’images projetées sur un écran de télévision. Cependant, ces états ne peuvent être distingués par la caméra elle-même ; en aucune manière, l’apparition de tel ou tel état dans un sous-ensemble de pixels ne fait de différence dans l‘état du reste de la caméra16.

Imaginons maintenant que la caméra soit connectée à un gadget capable de “ lire ” des chaînes de chiffres et de les convertir en traitement de texte. Dans ce cas, la survenue d‘états intrinsèques différents du scanner fait une différence, puisqu’il donne chaque fois un résultat différent, comme la reconnaissance d’un chiffre différent. Ce gadget peut distinguer un certain nombre d‘états différents. Toutefois, en une fraction de seconde, même un scanner équipé de logiciels sophistiqués ne peut distinguer que quelques chiffres ou lettres au plus. Il ne sera jamais capable de distinguer les différents contextes que nous avons évoqués. Pour lui, il n’y aura pas de différence. Il ne distinguera pas le fait de lire 1 avec ou sans l’alarme à incendie qui retentit. Pour comparer entre les informations intégrées par ce type d’artefact et celles qui le sont par un état conscient, pensez à tous les états conscients distincts que chacun de nous a vécus et vivra. L‘énorme variété des états distincts accessibles à un être humain conscient est plusieurs fois supérieure à celle de tout ce que nous avons pu construire. Que nous puissions ou non les décrire de façon satisfaisante avec des mots, ces milliards d‘états peuvent aisément être distingués par la même personne, et chacun d’entre eux peut avoir des conséquences différentes.

Cette perspective permet de mieux percevoir d’où proviennent beaucoup de paradoxes liés à l’expérience consciente. Rappelez-vous l’exemple cité au chapitre 2 : la diode photoélectrique qui peut faire la différence entre l’ombre et la lumière, et donner un résultat sonore, comparée à un esprit humain conscient accomplissant la même tâche et en donnant un compte rendu verbal. Pourquoi la simple discrimination entre l’ombre et la lumière par un être humain doit-elle être associée à une expérience consciente, alors que ce n’est pas le cas pour la diode photoélectrique ? Ce paradoxe disparaît si on considère que, pour une diode photoélectrique, la différenciation entre l’ombre et la lumière est la seule possible et qu’elle est donc très peu informative. Pour un être humain, au contraire, vivre l’expérience du noir complet et vivre l’expérience d’une forte lumière représentent deux expériences très spéciales sélectionnées dans un énorme répertoire. Leur sélection implique donc beaucoup d’informations et une différenciation entre des actions potentielles.

Bien que tous ces exemples soient fondés sur une discrimination entre des états conscients qui se réfèrent à des stimuli extérieurs, le contenu informationnel d’un état conscient est lié à l‘état conscient lui-même, et il n’est pas indispensable qu’il soit directement relié au monde extérieur. Les rêves, par exemple, peuvent être aussi informatifs que des événements conscients en période d‘éveil, dans la mesure où ils peuvent servir de sources d’inspiration et de vision. Dans certaines conditions, les états conscients qui se produisent durant les rêves peuvent même déterminer le comportement immédiat. On le voit dans un trouble rare, le trouble de comportement du sommeil paradoxal, dans lequel une lésion du tronc fait disparaître la paralysie de comportement que nous connaissons en général pendant les rêves17. Les personnes souffrant de ce trouble jouent leurs rêves : elles produisent un acte comportemental différent selon l‘état de conscience qu’elles vivent en rêvant. Par exemple, on a rapporté le cas d’un homme qui avait étranglé sa femme pendant qu’il rêvait’. Le comportement schizophrénique en est un autre exemple frappant. Toute personne qui a vu un patient schizophrène ayant des hallucinations sait que le contenu informationnel d’un état de conscience peut donner lieu à un comportement très spécifique même s’il n’a pas le monde extérieur pour origine.

Il est important de bien noter que le contenu informationnel énorme de tout état de conscience ne signifie pas que les contenus conscients sont arbitraires. Bien que chacun de nous passe par des milliards d‘événements conscients distincts, il y a des limites claires entre ce dont nous pouvons avoir conscience et ce dont nous ne pouvons avoir conscience. Les aveugles de naissance ne sauront jamais ce qu’on ressent face à des perceptions visuelles. Avant d’apprendre à parler, les enfants ne peuvent être conscients du sens d’un sonnet de Shakespeare, même en rêve. Certaines parties de notre cerveau régulent la pression de notre sang ; elles sont continuellement actives. Et pourtant, nous n’avons aucune sensation consciente de notre pression sanguine : pour l’enregistrer, il nous faut un appareil extérieur.

Dans les chapitres suivants, nous expliquerons pourquoi certaines activités de notre cerveau affectent notre conscience et non d’autres. Pour lors, concluons que l’apparition d’un état de conscience quelconque est extraordinairement informative, au sens où cela le distingue de milliards et de milliards d’autres états de conscience, chacun pouvant donner lieu à des conséquences différentes. Concluons également que l’unité, la cohérence et le caractère privé de la conscience comptent parmi ses traits phénoménologiques généraux les plus frappants et que l’unité de la conscience crée un goulot d‘étranglement pour le choix et l’action, ainsi qu’une suite inévitable d‘états de conscience. Peut-on relier ces observations à des événements cérébraux réels ? Nous le verrons dans la partie suivante de ce livre.

1 D. Foulkes, Dreaming : a Cognitive-Psychogical Analysis, Hillsdale, Lawrence Erlbaum Associates, 1985 ; A. Rechtschaffen, “ The Singlemindedness and Isolation of Dreams ”, Sleep, 1978, 1, p. 97-109.

2 W. James, op. cit., p. 225-226. Notons que, par pensée, James entend conscience, dans la mesure où il a décidé d’utiliser le mot “ pensée ” pour désigner toutes les formes ou tous les états de conscience sans faire de différence (p. 186, 224).

3 J. D. Holtzman et M. S. Gazzaniga, “ Enhanced Dual Task Performance Following Callosal Commisurectomy ”, Neuropsychologia, 1985, 23, p. 315-321.

4 Voir T. Norretanders, The User Illusion : Cutting Consciousness Down to Size, New York, Viking, 1998. Au chapitre 10, nous présenterons un modèle neuronal qui permet l’intégration perceptive et comportementale de plusieurs attributs dans une scène visuelle et qui possède une limitation de capacité étonnamment semblable, ce qui pourrait indiquer que cet aspect de la conscience a une substrat neuronal.

5 H. Pasler, “ Dual Task Interference in Simple Tasks : Data and Theory ”, Psychological Bulletin, 1994, 116, p. 220-244.

6 C. Trevarthen et R. W. Sperry, “ Perceptual Unity of the Ambient Visual Field in Human Commisurectomy Patients ”, Brain, 1973, 96, p. 547-570.

7 J. McFie et O. L. Zangwill, “ Visual-Constructive Disabilities Associated with Lesions of the Left Cerebral Hemisphere ”, Brain, 1960, 83, p. 243-260. Un peintre héminégligent peignit un autoportrait seulement du côté gauche de son visage et ne vit rien de gênant. La non-conscience d’un trou ou d’un arrêt de la conscience peut toucher même la mémoire. Bisiach a décrit un cas célèbre (E. Bisiach et C. Luzzatti, “ Unilateral Neglect of Representational Space ”, Cortex, 1978, 14, p. 129-133) qui montre que la négligence peut atteindre même le matériel de la mémoire et de l’imagination. On a demandé à deux patients milanais d’imaginer qu’ils se tenaient d’un côté de la Piazza del Duomo et de décrire ce qu’ils verraient. Ils ont seulement décrit les immeubles et la vue à droite. Plus tard, on leur a demandé d’imaginer qu’ils se tenaient de l’autre côté. Cette fois, ils ont seulement décrit les immeubles de l’autre côté. Dans les deux cas, ils pensaient qu’ils avaient donné une reconstruction complète raisonnable.

8 Dans certains cas, ces fossés et ces trous sont oblitérés par un rétrécissement ou un renfermement de la conscience, mais on peut en fait les compenser de façon partielle par confabulation (extrapolation) ou par remplissage (interpolation). Il y a souvent confabulation au plan cognitif, et cela constitue une tentative pour donner un sens à ce qui, sinon, serait perçu comme un vide ou une absence inexplicable dans l’existence de quelqu’un. Par exemple, un patient souffrant du syndrome d’Anton peut nier qu’il est totalement aveugle tout en confabulant que la pièce dans laquelle il se trouve est trop sombre, que sa vision baisse, qu’il est fatigué ou qu’il n’a pas ses lunettes. Le remplissage est une tentative pour préserver de l’ordre et de la cohérence, et pour remplir un trou ou une discontinuité. Cela se produit même chez les sujets normaux. Tout le monde a un point aveugle dans le champ visuel de chacun de ses yeux. Ce point aveugle est dû à un trou dans la rétine, à une petite aire dite disque optique où il n’y a pas de photorécepteurs du fait du passage du nerf optique qui sort de la rétine. On peut le démontrer en plaçant un petit objet dans cette portion du champ visuel et en fermant l’autre œil ; l’objet disparaît dès qu’il se trouve dans le point aveugle. Malgré cette cécité irrémédiable, nous n’avons conscience d’aucun trou dans notre champ visuel : la perception visuelle nous paraît remarquablement stable et cohérente. Chez les patients souffrant de troubles neurologiques, des lésions très localisées de la rétine ou de la voie visuelle primaire donnent lieu à une cécité localisée ou à des scotomes qui ne sont pas, par nature, différents du point aveugle physiologique. Dans la plupart de ces cas, les patients n’ont pas conscience d’un trou dans leur vision (même si leur vision peut leur sembler troublée) et dans tous ces cas on a observé des phénomènes de remplissage. Récemment, une nouvelle technique permettant d’induire des scotomes transitoires a été développée. Si on agite un tissu choisi au hasard sur lequel figure une tache blanche, au bout de quelques secondes, la tache n’est plus visible et est remplacée par le tissu (V. S. Ramachandran et R. L. Gregory, “ Perceptual Filling-in of Artificially Induced Scotomas in Human Vision ”, Nature, 1991, 350, p. 699-702). Grâce à ce type de stimuli, on a montré que le remplissage perceptif correspond à un surcroît d’activité des neurones situés dans la partie correspondante du champ visuel d’aire extrastriatale V3, chez les singes (et dans une moindre mesure aux neurones de V2 et V1 ; P. De Weerd, R. Gattass, R. Desimone et L. G. Ungerleider, “ Responses of Cells in Monkey Visual Cortex During Perceptual Filling-in of an Artificial Scotoma ”, Nature, 1995, 377, p. 731-734).

9 Qu’un état de conscience soit une scène visuelle complexe ou, comme dans certains cas rares, une simple sensation seulement, comme une sensation envahissante d’obscurité ou de silence, la richesse des informations ne tient pas au nombre de pièces que le psychologue (ou le sujet) peut utiliser pour catégoriser la situation ou encore au nombre de pièces qu’ils peuvent se rappeler. Elle tient au nombre d‘états internes qui peuvent effectivement être discriminés. C’est pourquoi il est si difficile de construire un artefact capable d’imiter la capacité discriminante d’un être humain, alors qu’il est très facile d’en construire qui soient capables de traiter au moins “ quatre informations ”. Nous le verrons plus en détail au chapitre 13.

10 C. E. Shannon et W. Weaver, The Mathematical Theory of Communication, Urbana, University of Illinois Press, 1963 ; D. S. Jones, Elementary Information Theory, Oxford, Clarendon Press, Oxford Univeristy Press, 1979.

11 On peut trouver l’idée que l’information est “ une différence qui fait la différence ” in G. Bateson, Steps to an Ecology of Mind, New York, Ballantine Books, 1972.

12 G. Sperling, “ The Information Available in Brief Visual Presentations ”, Washington, American Psychological Association, 1960, p. 29.

13 Pour simplifier, pensons aussi à un état conscient discret, bien que ce soit seulement une abstraction, puisque la conscience est continue et en perpétuel changement. Nous pouvons cependant approcher de ce que serait un état conscient discret et différenciable en fermant et en rouvrant rapidement les yeux, ou en projetant rapidement différents stimuli avec un tachitoscope.

14 H. Intraub, “ Rapid Conceptual Identification of Sequentially Presented Pictures ”, Journal of Experimental Psychology : Human Perception & Performance, 1981, 7, p. 604-610 ; I. Biederman, “ Perceiving real-World Scenes ”, Science, 1972, 177, p. 77-80 ; I. Biederman, J. C. Rabinowitz, A. L. Glass et E. W. Stacy, “ On the Information Extracted from a Glance at a Scene ”, Journal of Experimental Psychology, 1974, 103, p. 597-600 ; I. Biederman, R. J. Mezzanotte et J. C. Rabinowitz, “ Scene Perception : Detecting and Judging Objects Underogoing Relational Violations ”, Cognitive Psychology, 1982, 14, p. 143-177. Les singes sont aussi assez doués, voir par exemple M. Fabre-Thorpe, G. Richard et S. J. Thorpe, “ Rapid Categization of Natural Images by Rhesus Monkeys ”, Neuroreport, 1998, 9, p. 303-308.

15 Une caméra 16 bits peut distinguer 216 niveaux de lumière, mais cela ne compte pas dans cet exemple.

16 Si personne ne “ lit ” ce que diffuse la caméra, la caméra ne “ voit ” pas qu’il y a, par exemple, une colonne de pixels noirs ou toute autre configuration. En d’autres termes, les configurations n’existent que dans la mesure où elles sont intégrées.

17 C. H. Shenck, S. R. Bundie, M. G. Ettinger et M. W. Mahowald, “ Chronic Behavioral Disorders of Human REM Sleep : A New Category of Parasomnia ”, Sleep, 1986, 9, p. 293-308.

18 Ce sont Jouvet et Sastre qui ont fait la première démonstration de ce trouble de dissociation chez les chats (J.-P. Sartre et M. Jouvet, “ Oneiric Behavior in Cats ”, Physiology and Behavior, 1979, 22, p. 979-989). M. Jouvet a découvert que les lésions d’une région cérébrale chez les chats éliminaient l’atonie musculaire caractéristique du sommeil paradoxal, période du sommeil pendant laquelle les rêves sont les plus fréquents et les plus intenses. Lorsque les chats ainsi lésés entraient en sommeil paradoxal, ils avaient des comportements instinctifs variés : ils attaquaient une proie imaginaire, tremblaient devant des ennemis imaginaires, s’approchaient d’une source de nourriture fictive et commençaient à la lécher, le tout sans répondre à des stimuli environnementaux – bref, ils jouaient leurs rêves.