La conscience et l’ordre impliqué

Un autre mode d’expérience intellectuelle nous apparaît, où le « monde » et le « soi » sont de simples facteurs d’un niveau différent de réalité, en cours permanent d’involution.

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Chaque moment de la conscience, nous le savons, a un certain contenu explicite, autrement dit une sorte de premier plan, et un contenu implicite qui en constitue l’arrière-plan. Nous entendons proposer maintenant non seulement que l’expérience immédiate s’explique mieux par référence à l’ordre impliqué, mais que la pensée, à son tour, doit être essentiellement comprise dans cet ordre. Nous ne parlons pas ici du simple contenu de la pensée, que nous avons déjà rapporté antérieurement à l’ordre impliqué. Ce sont la structure même, la fonction et l’activité de la pensée qui se situent aussi dans l’ordre impliqué.

La distinction entre implicite et explicite dans la pensée est prise essentiellement ici comme l‘équivalent de la distinction entre impliqué ( implicate ) et explicite ( explicate ) dans la matière en général. Nous croyons utile, en l’espèce, de rappeler brièvement l’analogie avec la gouttelette d’encre. On sait que l’ensemble des particules d’encre qui appartiennent originellement à une gouttelette donnée reste uni par la vertu d’une nécessité supérieure, inhérente à la situation totale qui leur impose un but commun (à savoir la reconstitution de la forme de la gouttelette).. Ila été noté également que l’ensemble des atomes appelés à constituer un oeuf se trouve situé dans la poule et dans son environnement, et que, de par la nécessité de la situation générale, ils sont « implicativement » liés par leur but commun, l’oeuf qu’ils vont former. De même, nous avançons ici l’opinion que l’ensemble des idées et concepts ( implicites ) prêts à entrer en jeu dans la prochaine étape d’un processus de pensée se trouvent involuées dans le cerveau et le système nerveux, et que la force de la nécessité les unit, du fait de l’idée commune qui va en émerger au moment suivant de la conscience. Cette force unissante peut s’exprimer soit en émotions qui exigent une certaine implication, soit sous forme de nécessité rationnelle. Evidemment, on a toujours le sentiment qu’une force de ce genre gouverne nos pensées en certains cas d’intenses pressions émotionnelles (par exemple, la peur, le désir, la cupidité, etc.). Celles-ci tendent à susciter des implications désordonnées et confuses. Toutefois, l’observation attentive montre que, quand même la situation générale exclut de telles pressions, on continue à percevoir la présence d’une profonde force intérieure de nécessité rationnelle. C’est elle qui tend à engendrer de nouvelles idées reliées en mode cohérent (comme on peut l‘établir par la suite à l’aide du test de non-contradiction).

Nous avons admis que la conscience peut être décrite comme une suite de moments. Il apparaît qu’on ne saurait fixer un moment donné dans une relation exacte avec le temps (par exemple, celui d’une horloge), mais qu’il couvre une durée assez vaguement définie et d‘étendue quelque peu variable. Chaque moment, on l’a noté, est vécu directement dans l’ordre impliqué. En outre, nous avons vu que c’est grâce à la force de la nécessité dans la situation d’ensemble que chaque moment fait naître le suivant, où le contexte antérieurement impliqué est maintenant explicite, alors que le contexte précédemment explicite est devenu impliqué (le cas est analogue à celui des gouttelettes d’encre). La continuation du processus ci-dessus rend compte de la façon dont intervient le changement lorsqu’on passe d’un moment à celui qui le suit. A tout moment, en principe, peut se produire une transformation fondamentale et radicale. Cependant l’expérience prouve que la pensée (comme la matière en général) comporte habituellement un fort degré de récurrence et de stabilité, d’où la possibilité de sous-ensembles relativement indépendants. Il faut encore remarquer que le caractère précis de ce changement d’un moment au suivant dépend normalement du contenu de l’ordre impliqué au premier moment. Il en résulte que, par exemple, un moment contenant une sensation de mouvement induira au moment qui suit un changement d’autant plus grand que la sensation de mouvement est plus puissante au départ.

Comme dans notre étude sur la matière en général, il est nécessaire d’examiner comment ce qui est manifesté dans la conscience correspond à l’ordre explicite? L’observation et l’attention démontrent que le contenu manifeté de la coscience (c’est-à-dire ce qui est récurrent et stable) est fondé essentiellement sur la mémoire, organisée conformément aux règles de la logique et aux notions de base: l’espace, le temps, la causalité, l’universalité, etc. Nous avons vu (ren relation avec les idées de Pribram) que la mémoire peut être regardée comme l’enregistrement relativement durable d’un ordre impliqué. Lorsque cet ordre, combiné à celui de la logique et autres notions, est réactivé, il va alors se produire, nous l’avons vu, une expérience de synthèse où ces éléments se combineront à nouveau avec les sensations immédiates pour former un tout unique. Cette expérience comporte un puissant horizon de formes régulières, récurrentes et stables, dont se détachent les aspects transitoires et changeants de nos sensations. Nous les voyons comme des impressions flottantes, qui tendent à un ordre organisé principalement en fonction de la somme immense des acquis du passé. Tout ce que nous connaissons, voire tout ce qui est connaissable, doit pouvoir à tout moment entrer dans le champs de conscience à partir de cette somme qui embrasse la totalité du passé enregistré et qui doit être à même de se manifester au moment considéré.

On voit par là que l’ordre explicite dans la conscience est essentiellement celui qui est manifesté et celui où se révèlent les stocks de connaissances en réserve. En général, la forme de développement de la conscience est telle que cet ordre explicité, manifesté, joue un rôle négligeable dans la détermination du contenu du moment prochain. On constate plutôt que c’est avant tout le contenu implicite, largement présent dans un horizon de conscience obscure, qui détermine ce qui émergera à la prochaine étape. Ainsi le contenu d’un moment donné n’est pas normalement dérivé du connu ou du connaissable à un moment précédent. Il révèle, en rechanche, l’esssence intérieure de ce moment précédent dont il n’est, en réalité, que le déploiement. Il n’est donc pas possible qu’il y ait détermination complète dans la conscience, en ce sens que ce qui est connu ou connaissable figerait totalement la suite des contenus. Chaque moment nouveau dispose, en principe, de sa marge de création (encore que, nous le répétons, la part des éléments récurrents et relativement stables soit considérable dans ce processus).

Notre tradition scientifique (et générale) s’est fortement appuyée sur la croyance selon laquelle tout ce qui arrive à un instant donné peut, théoriquement, être entièrement dérivé de ce qui est connaissable à un instant antérieur. L’idée ici proposée est que non seulement dans la conscience, mais aussi dans la matière en général, il existe un processus de déploiement créateur, où ce qui émerge à tel ou tel moment manifeste l’essence jusqu’alors inconnue de l‘état qui en était en principe connaissable antérieurement. Il peut être utile d‘évoquer l’image d’un lac qui se viderait lentement. Plus les eaux baissent, plus ce sont les couches profondes qui apparaissent. Telle est l’approche que nous voudrions préconiser pour comprendre l‘évolution dans la matière, dans la vie et dans la conscience. Supposons qu’on applique cette idée à l‘évolution de la vie. Nous pourrions dire que les qualités qui apparaissent tardivement dans les exspèces les plus évoluées (par exemple, l’intelligence, la pitié) sont plus profondes et plus intérieures que celles apparues plus tôt. Aussi ne serait-il pas possible de déduire valablement ces qualités de ce qui était connaissable à l’origine. De même pourrait-on dire que la vie en général révèle des qualités plus intérireures que celles qui se manifestent dans la matire inanimée.

Une telle approche éclaire la signification intrinsèque du temps dans l’ordre impliqué. Tout d’abord, nous voyons que, de deux moments, le plus tardif est celui qui peut révéler sous forme manifestée l’essence (impliquée) du premier. Il existe donc un ordre inhérent, non imposé arbitrairement de l’extérieur, qui détermine ce qui est avant et ce qui est après. Puisque tout ce qui est manifesté est également ce qui peut être durablement enregistré et conservé indéfiniment en mémoire, il s’ensuit que la suite des souvenirs de toutes les manifestations peut, une fois réactivée dans une expérience ultérieure, produire une sorte d’horizon de référence, un cadre par rapport auquel pourront s’ordonner les manifestations subséquentes. Ainsi l’activation des souvenirs d’une suite de jours et de nuits fournit un fond d’expérience qui permet d’ordonner les événemets présents. Chaque manifestation fraîche d’un nouvel état de la conscience peut donc contenir un tel horizon qui lui donne la faculté de se situer automatiquement dans la séquence des souvenirs.

L’hypothèse que nous proposons est qu’un ordre similaire règne dans la matière en général. Pour en comprendre la génèse, commençons par la remarque selon laquelle les théories relativistes courantes en physique décrivent l’ensemble de la réalité comme un processus dont l‘élément ultime est un événement ponctuel, c’est-à-dire survenu dans une minuscule région spatio-temporelle, de taille pratiquement négligeable. Nous suggérons d’admettre à la place comme élément de base un moment. De même que le moment de la conscience, il ne saurait être rapporté à des mesures rigoureuses d’espace et de temps, mais occupe une zone d‘étendue spatiale et de durée temporelle réduites, sans limites précises. L‘étendue et la durée d’un moment peuvent varier du plus petit au plus grand, selon le contexte en cause (même un siècle a éventuellement valeur de « moment » dans l’histoire de l’humanité). Comme dans le cas de la conscience, chaque moment comporte un certain ordre explicite et, en outre, il involue tous les autres, quoique en son mode propre. Ainsi la relation, au sein de l’ensemble, de chaque moment avec tous les autres est impliquée par son contenu total, c’est-à-dire par la façon dont il « contient » tous les autres involués en lui.

A certains égards, cette idée rejoint la notion des monades de Leibniz, dont chacune « reflète » à sa manière la totalité, tantôt en mode détaillé, tantôt en termes vagues. La différence vient de ce que Leibniz attribue aux monades une valeur permanente alors que nos éléments de base ne sont que des moments fugitifs. L’idée d’ « occasions actuelles » chez Whitehead se rapproche davantage de celle proposée ici; mais la principale différence est que nous utilisons l’ordre impliqué pour exprimer les qualités et relations de nos moments, tâche qu’entreprend Whitehead par d’autres voies.

Comme dans le domaine de la conscience, cette idée comporte une notion intrinsèque du temps. Car de deux moments, c’est le plus récent qui peut révéler l’essence (impliquée) de l’autre sous forme manifestée. On a vu plus haut qu’en vertu des lois de l’ordre impliqué, il existe un sous-ensemble récurrent et stable, doué d’indépendance relative; c’est lui qui constitue l’ordre manifesté et explicite. Ainsi se présente l’ordre essentiel de la matière, telle que nous la rencontrons dans l’expérience courante, qu‘élargissent sous certains aspects nos instruments scientifiques. Dans cet ordre, il y a place pour une sorte de mémoire, en ce sens que tout ce qui s’est produit laisse une trace (normalement involuée) qui persiste en général, quoique susceptible de transformation presque illimitée.En partant de cette trace (par exemple, dans les roches), il nous est théoriquement possible de reconstituer plus ou moins fidèlement le passé tel qu’il s’et réellement manifesté.

On pourrait voir en somme dans notre propre mémoire un cas particulier du processus décrit ci-dessus. En effet, tous les souvenirs enregistrés qu’elle conserve de trouvent involués à l’intérieur des neurones cérébraux, qui font partie de l’ensemble de la matière. La récurrence et la stabilité de notre mémoire en tant que sous-ensemble relativement indépendant, participent donc du processus tout à fait identique qui maintient la récurrence et la stabilité dans l’ordre manifesté de la matière en sa généralité.

Il en résulte que l’ordre explicite et manifesté de la conscience n’est pas, finalement, distinct de celui de la mtière. Fondamentalement, ce sont deux aspetcs, différents par essence, d’un même ordre global. Cela explique un fait de base que nous avons déjà souligné, à savoir que l’ordre explicite de la matière est aussi par essence l’ordre sensoriel en général qui imprime dans la conscience l’expérience ordinaire.

Non seulement à ce point de vue mais, on l’a vu, sous d’autres aspects importants, la conscience et l’ensemble de la matière constituent foncièrement le même ordre (c’est-à-dire l’ordre impliqué comme globalité). Cet ordre est le fondement commun qui rend possible leurs relations. Mais (pour autant que nous refusons d’envisager la conscience comme dérivant nécessairement et totalement des lois qui gouvernent l’ensemble de la matière), que dire de la nature de ces relations?

Pour commencer, nous pouvons regarder l’individu humain comme un sous-ensemble relativement indépendant, jouissant d’une récurrence et d’une stabilité suffisante dans l’ensemble de son système (physique, chimique, nerveux, mental, etc.) pour lui permettre de subsister un certain laps de temps. En ce domaine, c’est un fait bien connu que l‘état physique peut agir de bien des façons sur le contenu de la conscience (le cas le plus simple étant celui des sensations, où nous prenons conscience des excitations nerveuses). Réciproquement, nous savons que le contenu de la conscience peut affecter l‘état physique: une intention consciente peut, par exemple, provoquer l’excitation des nerfs, le mouvement des muscles, modifier le rythme cardiaque ainsi que les sécrétions glandulaires, la chimie du sang, etc.

Cette connexion du corps et de l’esprit est communément qualifiée de psychosomatique (mot tiré du grec psyché, l’esprit, et soma, le corps). Toutefois, l’usage courant de ce terme est de nature à impliquer l’existence séparée de l’esprit et du corps, mais avec certains rapports d’interaction. Une telle signification n’est pas compatible avec l’ordre impliqué. Celui-ci nous oblige à dire que l’esprit involue la matière en général et le corps en particulier. De même le corps involue non seulement l’esprit mais aussi, en un sens, la totalité de l’univers matériel. Le corps et l’esprit peuvent donc être qualifiés de facteurs d’un sous-ensemble plus vaste qui est leur fondement commun.

Nous aurons une image plus commode de ce qu’on entend par l’idée de facteurs, en considérant un réservoir plein d’eau, aux parois transparentes. Supposons au surplus que deux caméras enregistrent ce qui se passe dans l’eau (par exemple, les déambulations d’un poisson) sous des angles difféfrents, à travers deux parois à angle droit l’une de l’autre. Puis projetons les films sur deux écrans voisins. Ce que nous constaterons, c’est une certaine relation entre les contenus qui apparaissent sur les écrans. Le contenu porté principalement par l’un passera dans l’autre, et à tout instant chacun des contenus trouvera dans l’autre une image correspondante ou corrélée. Mais nous savons, certes, que les deux contenus ne se rapportent pas à des réalités indépendantes en simple interaction. Ils sont issus d’une même réalité qui est leur fondement. Cette réalité possède des dimensions supérieures à celles des contenus visibles sur les deux écrans. Les contenus en cause peuvent être qualifiés de facteurs de réalité dont les dimensions sont plus élevées. En un sens, la réalité de plus haut degré renferme en elle les contenus des deux écrans en tant que facteurs; cependant, puisque ceux-ci n’ont qu’une existence abstraite, elle n’est en aucun d’eux, mais plutôt quelque chose d’autre, dont la nature les dépasse tous deux.

Pareillement, quand nous disons que le corps et l’esprit sont des facteurs, cela implique que le fondement de chacun d’eux est une réalité « de plus haute dimension » qui les contient tous les deux sans être aucun d’eux, sa nature étant au-delà des deux. Autrement dit, chacun n’est qu’un sous-ensemble relativement indépendant, et il est impliqué que même cette dépendance relative vient du fondement de « dimension » supérieure où ils sont finalement une seule entité (de même découvrons-nous que l’indépendance relative de l’ordre manifesté dérive du fondement de l’ordre impliqué).

Dans ce sous-ensemble de plus haute dimension, l’ordre impliqué continue à prévaloir. Donc à tout moment de cet ensemble, ce qui est mouvement, et la pensée en offre le reflet, de par la coprésence de nombreuses phases de l’ordre impliqué, a différents stades d’involution. La façon dont s’opère le changement d’un moment à l’autre est foncièrement semblable à celui que nous avons étudié à propos de la matière et de la conscience, chacune prise en elle-même. Ainsi, l’ensemble de tous les facteurs appelés à converger pour constituer le moment suivant sont involués dans la situation totale. Et la force de la nécessité dans cet état global du système les relie « implicitement » en vue de produire un nouvel état du système. Les facteurs de l’esprit et du corps seront alors différents, quoique leurs différences soient évidemment corrélées. Nous ne dirons pas que le corps et l’esprit agissent l’un sur l’autre, mais qu’ils forment, réunis, un ensemble relativement indépendant.

Il s’agit, bien sûr, d’une indépendance limitée. On ne saurait évidemment comprendre ce qui se produit réellement sans prendre en compte, le cas échéant, la matière présente en dehors du corps en attendant de devoir tôt ou tard y englober la société et l’humanité tout entière. Dans des contextes différents et à des fins diverses, on a, certes, le droit d’opérer sur différents sous-ensembles convenant aux situations particulières mises à l‘étude. Mais une grande prudence s’impose normalement pour éviter d’attribuer indûment aux divers éléments d’une situation globale une indépendance autre que relative. Une perspective plus approfondie et en général plus adéquate fait de chacun de ces éléments un simple facteur au sein d’un sous-ensemble de « dimension » toutefois plus élevée. Eventuellement il faudra discerner dans chaque moment des ce sous-ensemble un faisceau de divers facteurs corrélés par la force d’une nécessité intérieure plus profonde, d’où naîtra la nouvelle situation manifestée au moment suivant. C’est donc, en définitive, une illusion grosse d’erreurs que de voir, par exemple, en chaque être humain une réalité indépendante en interaction avec les autres hommes et avec la nature. Ce sont tous, en vérité, des facteurs relevant d’une réalité unique. Lorsqu’un être humain participe à ce processus d’ensemble, il est sujet à des changements fondamentaux en vertu de l’activité même par laquelle il se propose de changer la réalité qui forme le contenu de sa conscience. Ne pas en tenir compte, c’est s’exposer inévitablement à une sérieuse et durable confusion dans tous ses actes.

Il est significatif de remarquer que suivant la théorie quantique, même les « partiules » de matière inanimée doivent être, elles aussi, regardées comme les facteurs d’un sous-ensemble de « dimension » plus élevée, plutôt que comme des constituants qui interargiraient pour former un système plus important. Cela apparaît avec une particulière netteté dans la discussion de ce qu’on appelle le paradoxe d’Einstein, Podolsky et Rosen. Pour notre propos actuel, les détails de cette discussion importent peu. Ce qui compte ici c’est que, en l’occurrence, l’analyse d’un système global en une série de particules douées d’une existence indépendante, mais en interaction, se trouve mise en échec. Au contraire, en étudiant logiquement la signification des équations mathématiques aussi bien que celles des résultats effectifs obtenus expérimentalement, on découvre que les différentes particules doivent être considérées en toute rigueur comme les facteurs d’un sous-ensemble de plus haute dimension.

De cela résulte, par exemple, qu’en certains cas, où l’on observe deux particules éloignées l’une de l’autre, leurs comportements présentent une corrélation ou coordination qui résiste à toute explication par une quelconque force d’interaction mutuelle. La forme mathématique des équations mises en jeu indique, en revanche, que chaque particule agit comme si elle était un facteur abstrait, ne possédant qu’une indépendance relative, et reliée aux autres, en gros, comme l’image du film sur l’un des deux écrans est reliée à sa voisine sur l’autre écran (c’est-à-dire que toutes deux sont des abstractions issues d’un même sous-ensemble de plus haute « dimension »).

Dans cette optique, la matière nous apparaît constituée de facteurs plutôt que d‘éléments indépendants. S’il en est ainsi pour la matière inanimée, cela est vrai à plus forte raison pour la vie et l’esprit. En effet, ce mode d’existence s’y révèle clairement par l’examen attentif de ce qui se passe quand nous nous livrons à des activités engageant à la fois le corps et l’esprit.

Assurément, la nature multidimensionnelle de la réalité n’entre pas sans peine dans le cadre de notre intuition ordinaire, qui ne dépasse pratiquement pas l’ordre explicite, manifesté (tridimensionnel). Mais si nous embrassons, dans la perspective ci-dessus décrite, l’ensemble de notre expérience réelle, compte tenu de cette nouvelle conception – un ordre impliqué et ses facteurs constituants – nous assisterons avec surprise à la naissance d’un nouveau type d’intuition. Un autre mode d’expérience intellectuelle nous apparaît, où le « monde » et le « soi » sont de simples facteurs d’un niveau différent de réalité, en cours permanent d’involution. (Notons au passage que l’apparition de nouveaux genres d’intuition n’est pas, à échelle modeste, une expérience tellement rare. Il arrive, par exemple, qu’on acquière une telle maîtrise des mathématiques qu’on ait l’impression de « toucher du doigt » des concepts hautement abstraits.)

Revenant maintenant au problème de la nature de la matière, nous observerons que l‘élargissement de ce genre de discussion relatif à la « dimension supérieure » d’un système de particules implique qu’en toute chose l’essentiel des facteurs en jeu est l’immense « océan » d‘énergie qui occupe ce qu’on appelle l’espace vide, mais qui, en réalité, « est plein ». Tel que nous le connaissons, l’univers matériel est une simple « ride », dont les facteurs ne participent à l’ensemble que d’une façon insubstantielle et presque évanescente. Cependant, les lois de l’ensemble total assurent à cette « ride » une indépendance relative, de sorte qu’on peut traiter correctement l’univers manifesté comme un sous-ensemble, tout au moins dans une certaine mesure.

Lorsqu’on se tourne vers l‘étude de la conscience, on découvre pareillement que le contenu explicite et manifesté se trouve involué dans un « horizon » beaucoup plus vaste qui est implicite (ou involué). Il suffit toutefois d’un peu de réflexion pour s’apercevoir que celui-ci, à son tour, doit être inclus à l’intérieur d’un horizon encore plus vaste, fait de processus qui n‘émergent pas dans la conscience manifestée. Certains des facteurs en cause agissent sans doute dans le système nerveux, entendu par référence à l’ordre impliqué dans les particules matérielles qui constituent ces facteurs. Mais, nous l’avons dit, cela n’exclut pas nécessairement l’existence d’autres facteurs « mentaux » liés à differents étages d‘énergie qui débordent le cadre de la matière au sens habituel. Quelle que soit la nature de ces facteurs, c’est en eux qu’il faut voir le fondement véritable où s’enracinent à la fois la conscience manifestée et l’aspect de la conscience que l’on qualifie habituellement d’implicite. Même s’il n’apparaît pas dans la zone de conscience ordinaire, ce fondement n’en est pas moins présent à sa façon. De même que le vaste « océan » d‘énergie qu’est l’espace traduit sa présence dans notre perception par un sentiment de vide et de néant, de la même manière l’immense horizon « inconscient » de la conscience explicite est présent en nous avec toutes ses implications. En d’autres termes, il peut être perçu comme un vide, un néant au sein duquel le contenu habituel de la conscience c’est qu’une infime combinaison de facteurs.

Un coup d’oeil sur ce qu’a été notre façon globale d’aborder ces problèmes révèle ceci: il y est impliqué non seulement qu’un état postérieur est généralement l’essence de l‘état antérieur (qui est par conséquent plus fondamental), mais aussi que le plus inclusif est, de même, l’essence du moins inclusif. On voit donc à quels errements sont conduits ceux qui, couramment accordent une confiance presque aveugle à l’analyse de toutes choses en termes d’interactions entre éléments indépendants. Ces éléments, en dernière analyse, doivent être dérivés d’un ensemble plus vaste (même si l’on peut commencer à tout niveau par les traiter comme des systèmes autonomes, du moins jusqu‘à un certain point).

C’est dans cette optique que nous avons étudié la matière et la conscience. Nous avons vu qu’elles sont reliées par la force d’une nécessité plus profonde et cependant plus intérieure, qui inclut ces deux facteurs sans être pour autant ni l’un ni l’autre. Nous sommes en droit d’y voir le fondement de tout ce qui est, du moins en fonction de ce que nous pouvons percevoir et connaître au stade actuel du développement de notre conscience. Bien que nous n’ayons de ce fondement aucune connaissance détaillée, il est encore, en un sens, involué dans notre conscience selon les modalités que nous avons esquissées, et peut-être aussi, selon d’autres modalités encore inconnues.

Touchons-nous là le terme ultime de toutes choses? Dans la perspective métaphysique que nous proposons, ce fondement ne représente encore qu’une simple étape, en ce sens que, au-delà, une infinité de développements ultérieurs reste théoriquement concevable. A tout moment particulier de l‘évolution des connaissances, les nouvelles conceptions métaphysiques qui pourraient se dégager auront, au mieux, valeur de proposition, mais certainement pas de supposition sur ce qu’est censée être la véritée définitive, encore moins de conclusion relative à la nature de celle-ci. La proposition tend plutôt à devenir elle-même un facteur actif dans le système total de l’existence, dont nous faisons partie avec les objets de nos pensées et de nos recherches expérimentales. Toute proposition nouvelle en ces matières devra, comme celles qui l’ont précédées, se révéler viable. Cela signifie qu’on exigera d’elle une cohérence interne générale, étendue à ce qui en decoule dans l’ensemble de la vie. En celui-ci pourrait apparaître, par la force d’une nécessité interne de plus en plus profonde, une situation susceptible de soumettre le monde tel que nous le connaissons, en même temps que nos idées métaphysiques, à un processus sans fin de mutations nouvelles.

Science et conscience, les deux lectures de l’univers.

L’ordre involué-évolué de l’univers

De même, nous disons que dans la métaphysique ici proposée, l’holomouvement est indéfinissable et que tout ce qui exige définition doit être dérivé de relations dans l’indéfinissable.

Tout au long de cette suite d’essais est resté sous-jacent un thème central: la globalité indivise et continue de l’existence, qui apparaît comme un mouvement d‘écoulement sans rupture ni limites. Il faut voir en cela non seulement le contenu de ce qui vient d‘être exposé, mais sa forme même, en ce sens que les notions cosmologiques et métaphysiques abordées dans ces essais ont subi un processus fondamentalement continu d‘évolution. Nous nous proposons de poursuivre ici le développement de ces notions, en indiquant certaines lignes générales susceptibles de nous conduire à la compréhension du cosmos et de la conscience comme formant une totalité unique et indivise, qui ne saurait même pas être séparée essentiellement de la pensée cosmologique et métaphysique propre à rendre compte de ce tout.

Il paraît évident que la notion de l’ordre impliqué ( implicate ) se prête particulièrement à l’interprétation de la totalité indivise en flux permanent. Car au sein de cet ordre, chaque élément identifiable comme doué d’une indépendance relative renferme en lui l’essence du tout. La globalité ne pose donc pas de question puisqu’elle est partout présente depuis le début dans l’objet de notre étude. Le problème est plutôt de comprendre l’ample diversité des composants, éléments, aspects, etc., relativement indépendants qui apparaissent non seulement dans notre expérience immédiate des choses en général, mais aussi dans nos tentatives pour appréhender scientifiquement cette expérience dans un ordre rationnel. Au cours du présent exposé, c’est à cet objectif que nous consacrerons le meilleur de notre attention.

Pour commencer, il sera utile de formuler en termes non mathématiques l’ordre impliqué en cause.

Considérons d’abord le dispositif constitué de deux cylindres de verre concentriques,dont l’intervalle est rempli d’un fluide visqueux tel que de la glycérine, le cylindre extérieur pouvant tourner très lentement, de sorte que la diffusion du fluide visqueux reste négligeable. On injecte dans le fluide une gouttelette d’encre insoluble, puis on fait tourner le cylindre extérieur: la gouttelette s‘étire et devient filiforme au point de cesser éventuellement d‘être visible. Lorsque le cylindre tourne ensuite dans le sens opposé, la structure filiforme se raccourcit sur elle-même et redevient soudain visible sous l’apparence d’une gouttelette foncièrement identique à celle de l‘état premier.

Il est bon d’examiner avec soin ce qui se produit réellement dans l’expérience ici décrite. Notons en premier lieu que la goutte d’encre est faite d’un agrégat de particules de carbone, minuscules et indépendantes les unes des autres. En raison de la viscosité, chaque particule est entraînée à la vitesse même du fluide qui l’entoure. Or cette vitesse varie selon la distance de chaque portion de fluide à l’axe des cylindres. Aussi, les différentes particules de carbone subissent-elles des déplacements variables, de sorte que leur masse totale se trouve dispersée dans un volume assez grand pour que la densité des particules dans le fluide tombe au-dessous du seuil de visibilité. Quand le mouvement s’inverse, chacune des particules revient sur sa route. Finalement, toutes seront ramenées inévitablement à leurs positions de départ, où elles reconstitueront la gouttelette en sa forme primitive.

Lorsque les particules étirées en un fil invisible sont diluées dans un important volume de fluide, on peut toujours les regarder comme un ensemble possédant une certaine structure qui n’est, certes, guère discernable par nos sens, mais qui reflète encore de quelque manière la totallité de la situation originelle avant dispersion. Par exemple, au lieu d’une seule gouttelette, on aurait pu en injecter primitivement deux, l’une à côté de l’autre. Dans chacune d’entre elles, les particules s‘étirent alors en mode filiforme et se mélangent d’un fil à l’autre, du fait qu’il y a interpénétration entre ceux-ci. Cependant, lors de l’intervention du mouvement du fluide visqueux, les particules issues de chaque fil retrouvent leur chemin et viennent reconstituer les deux gouttes séparées. On dirait presque que chaque particule “sait” qu’elle a un destin commun avec certaines de ses congénères dispersées sur une vaste zone, destin différent de celui réservé à certaines autres particules pourtant toutes proches d’elle.

Évidemment, il n’existe ici, en réalité, aucun “destin” de ce genre. On s’aperçoit en revanche, que des particules éloignées entre elles se rapprochent par leurs mouvements respectifs, cependant que d’autres qui voisinaient s‘écarteront largement. Il s’agit donc en fait, d’un dispositif fonctionnant mécaniquement. Son utilité en l’espèce est d’illustrer analogiquement un certain principe nouveau d’ordre. Le concept d’ordre le plus simple est celui de la séquence ou succession. Nous partirons de cette idée élémentaire pour atteindre ensuite, en la développant, des concepts plus complexes et subtils.

L’essence d’un ordre séquentiel simple correspond à la série de relations :

A: B::B: C::C: D

Par exemple, si A représente un segment de droite, B le suivant, etc., la séquentialité des segments de droite découle de la série de relations ci-dessus.

Bien sûr, il existe toutes sortes de séquences (de points, d’objets, de temprératures, de pressions, de tons, de tailles, de couleurs, d’intensités, etc.). Toute notion d’ordre a donc besoin d’indications complémentaires quant à la nature des éléments à ordonner et des relations qui les unissent. Pour dégager les éléments essentiels de ce nouveau principe d’ordre, ce ne sont pas tellement les propriétés locales de chaque particule d’encre qui retiendront notre attention. Ce qui importe au premier chef est plutôt une situation globale qui comprend la glycérine, les cylindres de verre et la façon dont ils se meuvent. On pourra alors dire que, comme déjà noté, chaque particule appartient à un certain ensemble, et que dans cet ensemble elle est liée aux autres par la force d’une nécessité générale, inhérente à la situation globale qui les achemine vers un but commun, à savoir la reconstitution de la forme d’une gouttelette. En langage courant, il est permis de dire que toutes les particules sont impliquées ensemble dans ce but commun. Nous avons déjà remarqué dans un autre essai que le mot “impliqué” ( implicate ) vient du latin “plier progressivement” ou en bref “reployer” ( involuer, enfold ).

En vérité, l’idée de reploiement (involution) fournit une bonne image intuitive de ce qui se produit ici. On peut dire que la gouttelette d’encre est “reployée” ( involuée, enfolded ) dans la glycérine, de la même manière que l’oeuf peut l‘être dans un gâteau. Certes, il y a une différence: la gouttelette peut être “déployée” ( unfolded ) — en inversant le mouvement des cylindres, chose impossible dans le cas de l’oeuf (vu que la substance de l’oeuf subit à la suite du mélange une diffusion irréversible). Mais si nous songeons à la poule d’où l’oeuf est issu, nous pouvons dire que l’ensemble des atomes qui vont constituer l’oeuf se trouve dans la poule et dans son environnement (nourriture, etc.) et que, vue la nécessité logique de la situation globale, ces atomes sont “implicativement” liés entre eux par leur but commun, l’oeuf qu’ils vont formler.

Supposons maintenant qu’une gouttelette a soit “involuée” en faisant tourner le cylindre n fois. Nous introduisons alors une seconde gouttelette et nous tournons n fois de sorte que b aura subi n involutions et a en aura subi 2 n. L’expérience peut continuer ainsi indéfiniment. Les ensembles de particules d’encre qui en résultent (A, B, C, D, etc.) présenteront maintenant des différences assez subtiles (plus subtiles même que celle produite entre deux gouttelettes primitivement séparées dans l’espace et soumises toutes deux à n tours de cylindre). Car si le mouvement s’inverse, les ensembles de particules se rassembleront successivement en gouttelettes dans l’ordre opposé à celui de leur introduction. Par exemple, à un stade donné, les particules de l’ensemble D s’aggloméreront (après quoi elles s‘étireront à nouveau en mode filiforme). Le même sort attend les particules de C, puis celles de B, etc. Il est donc évident que l’ensemble D est associé à C comme C l’est à B, et ainsi de suite, de sorte que ces ensembles constituent un ordre séquentiel naturel. Cette séquence n’a cependant aucune relation essentielle avec l’ordre spatio-temporel. Tous ses élements sont présents ensemble, à tout moment, et en général ils s’entremêlent et s’interpénètrent dans l’espace tout entier.

Nous nommerons cela ordre impliqué. C’est un ordre qui n’est nullement présent au regard de l’observateur. Pourtant, sa réalité se révèle lorsque, par la rotation du cylindre, une série d‘éléments se manifestent tour à tour à nos yeux.

L’ordre dont la présence ordinaire est perceptible peut être appelé ordre explicite ou déployé. C’est un ordre où tous les éléments de base, au lieu de s’interpénétrer, demeurent entièrement extérieurs les uns aux autres. Bref, c’est un ordre du même type général que celui défini par la grille cartésienne. Comme exemple d’ordre explicite, nous pouvons considérer les positions successives d’une particule en mouvement continu dans l’espace. Également, nous pouvons considérer un champs qui se propage par une onde de mouvement continu à travers l’espace, onde constituée par une succession de formes en expansion séparées entre elles.

Confrontons maintenant les deux formes de l’ordre explicite ( explicate ), soit la particule et le champs, avec les principes de base mis en jeu lorsqu’on examine une entité réelle, telle que l‘électron, dans l’ordre impliqué ( implicate ). Pour cela, revenons à notre analogie du système fait de deux cylindres de verre concentriques, séparés par un remplissage de glycérine. Nous commençons par injecter une gouttelette a et par l’amener à une position donnée en tournant le cylindre n fois. Nous injectons ensuite une deuxième gouttelette b dans une position légèrement différente et nous faisons tourner le cylindre n fois encore; puis nous introduisons une gouttellette c dans une position encore différente, à une distance légèrement supérieure sur la ligne ab, et ainsi de suite. Après avoir continué ce même processus sur de nombreuses gouttelettes, nous imprimons maintenant au cylindre un mouvement à grande vitesse dans la direction inverse. Si le rythme d’apparition des gouttelettes est plus rapide que le temps minimal de résolution de l’image dans l’oeil humain, nous aurons l’impression de voir une particule unique en déplacement continu dans notre champs de visions.

Une telle description diffère fondamentalement de la description cartésienne. Selon cette dernière, il existe en permanence une entité réelle (par exemple, un électron), qui occupe par essence une position donnée, puis une autre, puis une autre. Ici, toutefois, nous disons que c’est la totalité qui se manifeste.

L’“électron” est toujours la totalité, quoiqu’il soit impossible à tous les ensembles de gouttelettes d’encre de se manifester à la fois.

Chacun des ensembles se manifeste à l’oeil lorsqu’il devient assez dense pour dépasser le seuil minimal de la perception visuelle. Quand cet ensemble s’involue à nouveau dans le fluide visqueux, le suivant apparaît et de même les suivants, comme expliqué précédemment. Pourtant, la totalité de l’ordre involué reste essentiellement dépourvue de toute association à l’ordre spatio-temporel. Sa présence est constante dans le système tout entier, quoiqu’il se manifeste toujours différemment, en des lieux et à des instants bien précis.

Naturellement, l’ensemble du processus dépend de la situation globale. Si, mettons, l’on change les cylindres ou que l’on dispose des obstacles dans le fluide visqueux, l’ordre de la manifestation en sera modifié. Une telle dépendance de ce qui se révèle à l’observation présente une forte analogie avec le fait que, selon la théorie quantique, les entités élémentaires (par exemple, les électrons) peuvent se manifester soit comme particules, soit comme ondes, en accord avec la situation totale impliquée dans leur observation expérimentale. En outre, il est clair que les manifestations successives n’ont pas besoin d‘être reliées entre elles comme s’il s’agissait d’“instantanés” d’un objet en déplacement continu. D’ailleurs, en sa structure fine, l’ordre explicite des gouttelettes d’encre est déjà discontinu, si petites que soient les distances entre les gouttelettes successives. Mais, en principe, on pourrait admettre des discontinuités dans les trajectoires visibles, qui sont faites de différentes séries de gouttelettes. Il y a là, bien sûr, une étroite parenté de plus avec les transitions discontinues d’un état à l’autre que requiert la théorie quantique.

Il est, au surplus, évident que nous aurions pu introduire une quantité quelconque de ces particules, dont les formes se seraient interpénétrées dans l’ordre impliqué. Néanmoins, se manifestant dans l’ordre explicite, ces formes garderaient leur apparence de “particules” spatialement séparées. Nous aurions pu nous arranger pour que chacune d’entre elles se déplace en ligne droite indépendamment des autres, soit pour qu’elles suivent des trajectoires courbes, mutuellement associées et interdépendantes, comme s’il existait entre elles une force d’interaction. Assurément, dans ces conditions, on pourrait en principe observer en son intégralité la manifestation de l’ordre explicite, tout au moins pour autant qu’elle entre dans le cadre de la physique actuelle.

Telle qu’elle a été pratiquée couramment jusqu’ici, la physique s’est donné, en fait, comme base, l’ordre explicite. Il est vrai que cette perspective n’empêche pas de décrire des situations mettant en cause un ordre impliqué (par exemple le “déploiement” qui fait apparaître une gouttelette d’encre), encore que ce type de description tende à s’enliser dans d’insurmontables complications. Mais de telles situations sont généralement jugées secondaires, accessoires et dépourvues de sens en dehors de domaines limités (ceux, précisément, du genre analysé). Toute entité fondamentale douée d’une existence indépendante est tenue pour exprimable, en fin de compte, dans un ordre explicite, en termes d‘éléments extérieurs les uns aux autres, éléments qui résultent habituellement de l’analyse du monde réduit à des particules élémentaires reliées par des champs.

Ce que nous proposons ici, c’est, au contraire, de prendre comme base l’ordre impliqué. Autrement dit, ce qui est fondamental, existant en soi et universel, doit s’exprimer en termes d’ordre impliqué. Nous suggérons donc de voir dans l’ordre impliqué ce qui agit en toute indépendance, alors que, nous l’avons vu, l’ordre explicite découle d’une loi de l’ordre impliqué. Cette loi assure la récurrence et la stabilité de ce qui est manifesté, de telle sorte que la forme tend à rester semblable à elle-même. Mais elle permet aussi les transformations de cette forme, c’est-à-dire le fait que la récurrence a généralement des limites et n’est ni complète ni parfaite. Comme indiqué à propos de l’analogie de la gouttelette d’encre, nous pouvons théoriquement obtenir de cette façon tout un monde explicite de formes dérivées qui évoluent et se développent, unies entre elles par des interconnexions qui en font un sous-ensemble relativement indépendant.

Jusqu‘à présent, nous avons raisonné en nous servant du modèle de la gouttelette d’encre. Toutefois, il n’y a là qu’une analogie dont la correspondance avec ce que nous voulons exprimer demeure limitée. En fait, l’analogie repose à la base sur l’idée qu‘à un niveau plus profond, ces particules d’encre et les éléments du fluide se déplacent mécaniquement en un ordre explicite, si bien que l’ordre impliqué n’a pas réellement l’activité indépendante qu’exige notre nouveau principe de mouvement. Laissons désormais ce modère de côté et passons à l’hologramme.

La fonction de l’hologramme est fondée sur un champ d’une extrême finesse, qui obéit aux lois de la théorie des quanta et qu’on n’a aucun moyen connu de mettre dans un ordre explicite. Cependant, même l’hologramme est un modèle insuffisant. Car l’hologramme n’est qu’un enregistrement statique, dépendant du mouvement des champs dont il est le produit. La réalité indépendante est le mouvement lui-même: non seulement celui des champs électromagnétiques, mais aussi ceux des autres champs (susceptibles en principe de donner naissance à des hologrammes) tels que les électrons, les ondes sonores, etc. Nous pouvons désigner la totalité du mouvement de ces champs, connus et inconnus, par le terme d’“holomouvement”, et regarder toutes les formes particulières comme abstraites de cette totalité. En outre, on remarque que l’holomouvement, dans sa totalité, n’admet aucune norme spécifiable et n’est tenu de se conformer à aucun ordre déterminé ni de se soumettre à aucune mesure limitative.

En mathématiques, on a le droit d’utiliser des symboles indéfinissables et d’en dériver ce qui est définissable comme des relations entre les symboles non définis. De même, nous disons que dans la métaphysique ici proposée, l’holomouvement est indéfinissable et que tout ce qui exige définition doit être dérivé de relations dans l’indéfinissable.

La mathématique que nous proposons utilise la notion suivante: ce qui est est mouvement, et les objets statiques perçus par nous sont des formes relativement constantes, abstraites du sein de la totalité indivise du processus universel. A titre d’exemple de ces formes, nous pouvons évoquer le tourbillon, et aussi le flux de la conscience perceptive qui, bien qu’indivis, n’en contient pas moins en lui des formes d’images et de pensées douées de constance relative. Mais maintenant nous allons plus loin en déclarant que le mouvement de base est celui du reploiement et du déploiement (involution et évolution) dans l’ordre impliqué. Comme indiqué plus haut, le “monde manifesté” de la physique tout entier, fait d’objets reliés par des champs et en mouvement continu dans un ordre explicite, doit être dérivé de l’ordre impliqué en tant que sous-ensemble de formes relativement stables et récurrentes. Ce sous-ensemble n’a pas d’existence indépendante. C’est plutôt une “apparence” de quelque chose de plus profond qui est indépendant (de même qu’une ombre est l’“apparence” d’un objet qui existe par lui-même).

Dans toute cette discussion, nous avons jusqu‘à présent traité la distinction entre ordre impliqué et explicite comme un fait indépendant, imposé de l’extérieur du “monde” que nous étudions (par exemple, l’ordre explicite a été assimilé à celui que peuvent percevoir les sens). Mais même cela peut s’intégrer à la loi de l’ensemble, en faisant de l’ordre explicite une forme particularisée de l’ordre impliqué. Si, par exemple, nous revenons momentanément au modèle de la gouttelette d’encre, nous aurions pu “introduire” dans le fluide visqueux une grille complète faite de gouttelettes d’encre. Il y aurait eu ensuite interpénétration entre la grille et toutes les autres structures qui s’y trouvent “involuées”. Pourtant, par essence et “implicitement”, ce serait un ordre explicite. On pourrait alors exprimer les lois de l’involution en se référant à cette grille involuée plutôt qu‘à notre propre ordre visuel.

De semblables considérations sont applicables à l’ordre que comporte l’holomouvement. Elles reviennent, centralement, à étendre le principe de la relativité einsteinienne à l’ordre impliqué, en énonçant qu’il n’existe aucun “cadre de référence” explicite qui jouisse d’un “privilège” particulier. Tout ordre impliqué fera l’affaire s’il s’agit d‘établir le cadre de référence nécessaire pour en exprimer les lois fondamentales.

Qu’est-ce donc qui détermine le cadre propre à l’expression du “monde manifesté”? La réponse à cette question est suggérée par la racine du mot “manifesté” qui vient du latin manus, signifiant la “main”. Essentiellement, ce qui est manifesté, c’est ce qu’on peut saisir de la main, quelque chose de solide, de tangible et d‘évidemment stable. L’ordre impliqué pris dans son intégralité embrasse, assurément, quelque chose de hautement subtil et d’intangible. Or, c’est ce fondement subtil et impalpable que nous proposons de prendre comme base et source fondamentale d’action. Nous l’avons vu, ce qui est solide et tangible en est ensuite abstrait comme un sous-ensemble qui n’est que relativement indépendant, récurrent et stable. C’est un renversement complet de la procédure habituelle: au lieu de dériver le subtil comme une forme abstraite du tangible, nous dérivons le tangible comme une forme abstraite du subtil.

L’ordre impliqué particulier qui peut servir de “cadre de référence” pour ce sous-ensemble de l’ordre manifesté est alors effectivement ce qu’on entend par ordre explicite. Pour des raisons de commodité, nous pouvons toujours le décrire, l’imaginer ou nous le représenter comme étant l’ordre perceptible par nos sens. Le fait que cet ordre est en fait plus ou moins celui qui apparaît à nos sens doit toutefois être expliqué. Cela exige que nous introduisions la conscience dans notre “univers du discours” et démontrions que la matière en général et la conscience en particulier peuvent, au moins en un certain sens, avoir cet ordre explicite (manifesté) en commun.

(…) En liaison avec ce qu’on entend par ordre manifesté, il convient de noter que le temps comme l’espace doivent en principe être inclus dans cet ordre impliqué. Afin d’en étudier la possibilité, considérons une séquence d‘événements réguliers, récurrents, voire périodiques (par exemple, la récurrence du jour et de la nuit, des battements du coeur, des positions des aiguilles sur un cadran de montre, de la mesure en musique ou des “battements” d’une horloge à caesium, etc.). Il s’agit en chaque cas de formes qui peuvent être regardées comme émergeant de l’ordre impliqué. En un sens, elles sont toujours présentes ensemble “implicitement” dans la totalité. Cependant les lois de l’ordre d’ensemble les font émerger dans le “monde manifesté” en un ordre déterminé. Il est clair que, d’une certaine façon, le temps est “impliqué” tout entier dans chacune des formes ainsi émergentes. Même le cadre de référence qui permet la mesure du temps se trouve contenu dans ces séquences régulières, récurrentes ou périodiques de formes interdépendantes. Ainsi le temps, pas plus que l’espace, n’est un ordre imposé de l’extérieur ou au-delà de l’existence regardée comme un tout. Il est contenu en mode involué, en même temps que ses relations avec l’ordre des événements et en général de tous les processus, à l’intérieur de l’holomouvement.

Science et conscience, les deux lectures de l’univers.

Thought as a System

What is the source of all this trouble? I’m saying that the source is basically in thought. Many people would think that such a statement is crazy, because thought is the one thing we have with which to solve our problems. That’s part of our tradition. Yet it looks as if the thing we use to solve our problems with is the source of our problems.

  • «Â What is the source of all this trouble? I’m saying that the source is basically in thought. Many people would think that such a statement is crazy, because thought is the one thing we have with which to solve our problems. That’s part of our tradition. Yet it looks as if the thing we use to solve our problems with is the source of our problems. It’s like going to the doctor and having him make you ill. In fact, in 20% of medical cases we do apparently have that going on. But in the case of thought, it’s far over 20%. »
  • «Â the general tacit assumption in thought is that it’s just telling you the way things are and that it’s not doing anything – that ‘you’ are inside there, deciding what to do with the info. But you don’t decide what to do with the info. Thought runs you. Thought, however, gives false info that you are running it, that you are the one who controls thought. Whereas actually thought is the one which controls each one of us. »
  • «Â Thought is creating divisions out of itself and then saying that they are there naturally. This is another major feature of thought: Thought doesn’t know it is doing something and then it struggles against what it is doing. It doesn’t want to know that it is doing it. And thought struggles against the results, trying to avoid those unpleasant results while keeping on with that way of thinking. That is what I call ‘sustained incoherence.’ »

Thought as a System

Bohm proposes thus in his book «Â Thought as a System » (TAS) a pervasive, systematic nature of thought:

What I mean by ‘thought’ is the whole thing – thought, ‘felt’, the body, the whole society sharing thoughts – it’s all one process. It is essential for me not to break that up, because it’s all one process; somebody else’s thoughts becomes my thoughts, and vice versa. Therefore it would be wrong and misleading to break it up into my thoughts, your thoughts, my feelings, these feelings, those feelings… I would say that thought makes what is often called in modern language a system. A system means a set of connected things or parts. But the way people commonly use the word nowadays it means something all of whose parts are mutually interdependent – not only for their mutual action, but for their meaning and for their existence. A corporation is organized as a system – it has this department, that department, that department. They don’t have any meaning separately; they only can function together. And also the body is a system. Society is a system in some sense. And so on.

Similarly, thought is a system. That system not only includes thoughts, ‘felts’ and feelings, but it includes the state of the body; it includes the whole of society – as thought is passing back and forth between people in a process by which thought evolved from ancient times. A system is constantly engaged in a process of development, change, evolution and structure changes…although there are certain features of the system which become relatively fixed. We call this the structure….Thought has been constantly evolving and we can’t say when that structure began. But with the growth of civilization it has developed a great deal. It was probably very simple thought before civilization, and now it has become very complex and ramified and has much more incoherence than before.

Now, I say that this system has a fault in it – a ‘systematic fault’. It is not a fault here, there or here, but it is a fault that is all throughout the system. Can you picture that? It is everywhere and nowhere. You may say «Â I see a problem here, so I will bring my thoughts to bear on this problem ». But ‘my’ thought is part of the system. It has the same fault as the fault I’m trying to look at, or a similar fault.

Thought is constantly creating problems that way and then trying to solve them. But as it tries to solve them it makes it worse because it doesn’t notice that it’s creating them, and the more it thinks, the more problems it creates.