Le corps de diamant

On pourrait exprimer ce fait de la manière la plus simple par ces mots: ce n’est pas moi qui vit, cela me vit. L’illusion de la puissance prédominante du conscient crois que «Â je vis ». Si cette illusion s‘écroule, grâce à la reconnaissance de l’inconscient celui-ci apparaît comme une réalité objective incluant le moi.

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L‘épithète de «Â psychologisme » ne peut s’appliquer qu‘à un imbécile qui se figure avoir son âme en poche. Il en existe, il est vrai, plus que de raison: la sous-estimation des réalités psychiques est en effet un préjugé typiquement occidental, encore que nous nous entendions à fabriquer de grands mots sur l’«Â âme ». Si j’emploie le concept de «Â complexe psychique autonome », mon public possède là encore un préjugé tout prêt: «Â rien de plus qu’un complexe psychique ». D’où vient que nous soyons si certains que l‘âme n’est «Â rien que »? C’est comme si décidément l’on ne savait pas, où si l’on ne cessait d’oublier que tout ce dont nous sommes conscients est image, et que l’image est âme. Les mêmes personnes qui estiment que Dieu est déprécié s’il est compris comme ce qui est mû dans l‘âme et qui la meut, comme un simple «Â complexe autonome », peuvent se voir atteintes par des effets insurmontables et des états névrotiques où leur volonté et leur sagesse vitale toutes entières abdiquent misérablement. L‘âme a-t-elle ainsi démontré son impuissance? Doit-on faire également le reproche de psychologisme à maître Eckhart lorsqu’il dit: «Â Dieu doit être sans cesse enfanté dans l’«Â âme »? L’accusation de psychologisme ne doit, à mon avis, être appliquée qu‘à un intellect qui nie la nature du complexe autonome et voudrait l’expliquer rationnellement comme un corollaire de faits connus, c’est-à-dire d’une manière dérivée. Ce jugement est tout aussi arrogant que l’assertion «Â métaphysique » qui, excédant les frontières humaines, cherche à mettre la production d‘états psychiques sur le compte d’une divinité soustraite à l’expérience. Le psychologisme n’est autre chose que la contre-partie de l’usurpation métaphysique, et il est aussi puéril qu’elle. C’est pourquoi il me semble bien plus raisonnable d’accorder à la psyché la même «Â réalité effective » qu‘à ce dernier. Pour moi en effet l‘âme est un monde dans lequel le moi se trouve contenu. Peut-être y a-t-il aussi des poissons qui croient contenir la mer. Il faut toutefois se défaire de cette illusion courante chez nous si l’on veut considérer psychologiquement l‘élément métaphysique.

On trouve une affirmation de ce genre dans l’idée du «Â corps de diamant », le corps du souffle indestructible qui naît dans la fleur d’or ou dans l’espace d’un pouce carré. Ce corps est comme tout le reste le symbole d’un fait psychique remarquable qui, précisément parce qu’il est objectif, est également projeté dans des formes suggérées par l’expérience de la vie, telles que fruit, embryon, enfant, corps vivant, etc. On pourrait exprimer ce fait de la manière la plus simple par ces mots: ce n’est pas moi qui vit, cela me vit. L’illusion de la puissance prédominante du conscient crois que «Â je vis ». Si cette illusion s‘écroule, grâce à la reconnaissance de l’inconscient celui-ci apparaît comme une réalité objective incluant le moi. Cette attitude à l‘égard de l’inconscient ressemble un peu au sentiment de l’homme primitif pour qui un fils garantit la survie. Il y a là un sentiment très caractéristique pouvant même revêtir des formes grotesques, comme dans le cas du vieux Noir qui, en colère contre son fils désobéissant, s‘écriait: «Â il est maintenant là avec mon corps et il ne m’obéit même pas. »

Il s’agit d’une modification du sentiment intérieur analogue à celle qu‘éprouve un père auquel naît un fils, modification qui nous est également connue par la confidence de l’apôtre Paul: «Â Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi. » Le symbole «Â Christ » est, en tant que «Â Fils de l’homme », une expérience psychique analogue d’un être spirituel supérieur à la forme humaine, naissant invisiblement dans l’individu, un corps pneumatique destiné à devenir notre habitation future, que l’on revêt comme un vêtement, suivant l’expression paulinienne («Â Vous qui avez été baptisé dans le Christ, vous avez revêtu le Christ »). Naturellement, c’est toujours une affaire délicate que d’exprimer dans un langugage de concepts intellectuels des sentiments subtils qui sont infiniment importants pour la vie et le bien-être de l’individu. C’est dans un certain sens le sentiment d’«Â être remplacé », sans toutefois que s’y mêle celui d’«Â être destitué ». C’est comme si la direction des affaires vitales était passée à une place centrale invisible. La métaphore de Nietszche: «Â libre dans une nécessité toute pleine d’amour », devrait convenir assez bien à une telle situation. Le vocabulaire religieux est riche en expressions imagées décrivant ce sentiment de libre dépendance, de quiétude et de don de soi.

Je vois dans cette remarquable expérience un phénomène résultant du détachement de la conscience, grâce auquel le «Â je vis » subjectif devient le «Â cela me vit ». Cet état est ressenti comme supérieur au précédent, et même, à proprement parler, comme une sorte de délivrance de la contrainte et de la responsabilité impossible qui sont les suites fatales de la participation mystique. Ce sentiment de libération remplit totalement Paul, c’est la conscience de l‘état d’enfant de Dieu qui rachète l‘être de l’anathème du sang. C’est aussi un sentiment de réconciliation avec tout ce qui survient, et c’est la raison pour laquelle, selon Houei Ming King, le regard de celui qui a réalisé l’accomplissement revient à la beauté de la nature.

C. G. Jung, Commentaire sur le Mystère de la Fleur d’Or.