Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie

Selon Lupasco, l’ortho-déduction quantique “signifie la causalité dialectique et la systématique énergétique et formelle donnant naissance à une troisième matière, la matière que nous pourrions désigner sous le nom de matière T, qui serait peut-être comme une matière-source, comme une matière-mère, sorte de creuset phénomènal quantique d’où jailliraient les deux matières divergentes, physique et biologique et où ces dernières retourneraient rythmiquement et dialectiquement, pour se dérouler à nouveau”.

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Une des meilleures illustrations de la logique antagoniste de Lupasco est fournie par l‘évolution historique, dans le temps, de sa propre pensée philosophique. Cette pensée se place sous le double signe de la discontinuité avec la pensée philosophique constituée et de la continuité (cachée, car inhérente à la structure même de la pensée humaine) avec la Tradition. Elle a comme double source la logique déductive, forcément associative et l’intuition qui, elle, n’est pas associative. Enfin, à un niveau plus fin, on peut déceler cette démarche antagoniste dans les grandes étapes qui ont marqué la constitution de la philosophie de Lupasco.

Le principe du dualisme antagoniste est pleinement formulé dès 1935, dans sa thèse Du devenir logique et de l’affectivité. Il a comme point de départ une méditation approfondie sur le caractère contradictoire de l’espace et du temps, révélé par la théorie de la relativité restreinte d’Einstein, théorie qui constitue l’apogée de la physique classique. Les notions d’“actualisation” et de “potentialisation” sont déjà présentes, même si elles ne seront précisées que graduellement au niveau de la compréhension, mais aussi au niveau terminologique.

Un deuxième pas est franchi avec l’Expérience microphysique et la pensée humaine, paru en 1940. Dans ce livre Lupasco assimile et généralise l’enseignement de la physique quantique dans une véritable vision “quantique” du monde.

Enfin, le dernier pas décisif est franchi en 1951, avec Le principe d’antagonisme et la logique de l‘énergie, livre trop longtemps introuvable et qui est aujourd’hui offert à nouveau aux lecteurs grâce à l’initiative heureuse des Editions du Rocher.

Dans ce texte, Lupasco présente une formalisation axiomatique de la logique de l’antagonisme. Cette formalisation est importante pour la cristallisation de la pensée de Lupasco, car elle introduit une rigueur, une précision sans lesquelles cette pensée pouvait être considérée comme une immense rêverie, fascinante mais floue.

Il y a une peur instinctive, venant du tréfonds de notre être, devant l’acceptation du principe du tiers inclus, l’acceptation qu’un objet puisse être A et non-A à la fois, car cette acceptation semblerait mettre en doute notre propre “existence”. Cette peur se retrouve même dans le langage scientifique. Ainsi, on a appelé à tort les relations de Heisenberg relations d’“incertitudes”, car des calculs précis, fondés sur ces relations, sont vérifiés expérimentalement, de la taille de l’atome jusqu’aux paramètres techniques des grands accélérateurs de particules. D’une manière analogue, Lupasco montre que l’acceptation du principe du tiers inclus, loin de conduire à l’imprécision, à l’arbitraire, au chaos, conduit à un formalisme logique précis et prédictif.

Dans ce même livre apparaît, pour la première fois dans l’oeuvre de Lupasco, un des aspects les plus déroutants et les plus fascinants de sa philosophie — la présence de l’état T (“T” comme “tiers inclus”). La découverte logique de l‘état T, qui traverse comme un axe tous ses écrits ultérieurs, allait révéler la véritable dimension de sa philosophie.

Lupasco et le principe du tiers inclus

Un malentendu de taille doit être dissipé avec force: “le tiers inclus” ne signifie nullement (ainsi qu’une interprétation superficielle, mais répandue et tenace, essaie de nous faire croire) qu’on puisse faire affirmer une chose et son contraire, ce qui, par annihilation réciproque, détruirait toute possibilité de prédiction et donc toute possibilité d’approche scientifique du monde.

Il s’agit plutôt de reconnaître que, dans un monde d’interconnexions irréductibles (comme le monde quantique), effectuer une expérience ou donner une interprétation des résultats expérimentaux revient inévitablement à un découpage du réel qui affecte ce réel lui-même.

L’entité réelle peut ainsi montrer des aspects contradictoires” qui sont incompréhensibles, absurdes même, du point de vue d’une logique fondée sur le postulat “ou ceci ou cela”. Ces aspects “contradictoires” cessent d‘être absurdes dans une logique fondée sur le postulat “et ceci et cela”. Mais une telle logique est-elle concevable?

On pourrait rétorquer qu’on ne fait ainsi que déplacer le problème. Si on tolère l’existence d’une infinité d’aspects pour décrire un monde d’interconnexions irréductibles, on arrive fatalement à dissoudre le réel dans une multiplicité à jamais inaccessible dans son ensemble. C’est justement là le mérite historique de Lupasco: il a su reconnaître que l’infinie multiplicité du réel peut être restructurée, dérivée à partir de seulement trois termes logiques, concrétisant ainsi l’espoir formulé auparavant par Peirce.

Le développement rigoureux de son formalisme axiomatique, conduit Lupasco à postuler l’existence d’un troisième type de dynamique antagoniste, qui coexiste avec celle de l’hétérogénéisation, qui gouverne la matière vivante et avec celle de l’homogénéisation, qui gouverne la matière physique macroscopique. Ce nouveau mécanisme dynamique demande l’existence d’un état d‘équilibre rigoureux, exact entre les pôles d’une contradiction, dans une semi-actualisation et semi-potentialisation strictement égales. Cet état, appelé par Lupasco état T, caractérise le monde microphysique, le monde psychique et le monde de l’esthétique. La nouvelle dynamique agit comme une véritable force conciliatrice entre l’hétérogénéisation et l’homogénéisation. La structure binaire homogène-hétérogène qui semblait être celle de l’antagonisme énergétique est ainsi remplacée par une structure ternaire, dont les conséquences générales sur le plan conceptuel ont été analysées par Lupasco lui-même dans son oeuvre. En revanche, les conséquences de cette structure ternaire ont été très peu explorées jusqu‘à présent sur le plan scientifique.

Dans l’analyse scientifique d’un système physique, biologique, sociologique ou psychique, nous devons certainement chercher à mettre en évidence son “anti-système”, son système contradictoire (et la science est riche de trouvailles de ces “anti-systèmes”). Mais un travail autrement plus délicat est nécessaire pour la mise en évidence de cet évanescent “troisième terme”, qui se trouve dans l‘état T d‘équilibre rigoureux entre les contradictoires.

La physique, la biologie, la sociologie ou la psychologie n’en sont, dans cette direction, qu‘à leurs balbutiements. Et comment s’interdire de penser que c’est justement dans cette direction que les découvertes capitales pourront être faites dans les décennies à venir si vraiment le dynamisme énergétique de l‘état T, se soumettant à ce que Lupasco appelle l’ortho-déduction quantique, est le substrat même de la Réalité?

Selon Lupasco, l’ortho-déduction quantique “signifie la causalité dialectique et la systématique énergétique et formelle donnant naissance à une troisième matière, la matière que nous pourrions désigner sous le nom de matière T, qui serait peut-être comme une matière-source, comme une matière-mère, sorte de creuset phénomènal quantique d’où jailliraient les deux matières divergentes, physique et biologique et où ces dernières retourneraient rythmiquement et dialectiquement, pour se dérouler à nouveau”.

La logique axiomatique de Lupasco dégage ainsi trois orientations privilégiées, trois dialectiques: une dialectique d’homogénéisation, une dialectique d’hétérogénéisation et une dialectique “quantique”. Lupasco utilise le terme de “tridialectique” pour caractériser la structure de sa pensée philosophique. J’ai préféré introduire le terme de trialectique car il me semble mieux exprimer la structure ternaire, tripolaire (homogène-hétérogène-état T) de toute manifestation de la Réalité, la coexistence de ces trois aspects inséparables dans tout dynamisme accessible à la connaissance logique, rationnelle.

On a souvent considéré la tialectique de Lupasco comme une variante de la dialectique de Hegel, en ignorant, d’une part, le rôle fondamental de l‘état T en tant que mécanisme dynamique indépendant et, d’autre part, la coexistence à chaque instant des trois polarités distinctes et contradictoires dans chaque manifestation. La notion de “système” chez Lupasco est nettement différente de celle de “synthèse” chez Hegel: “Lupasco a bien montré en effet — écrit Gilbert Durand — qu’il s’agit bien plus d’un système, où subsistent intactes les polarités antagonistes que d’une synthèse dans laquelle la thèse et l’antithèse perdent même leur potentialité de contradiction”.

La trialectique de Lupasco, ayant sa source dans la physique quantique, constitue néanmoins une grille générale de lecture de phénomènes d’une grande diversité. Aussi, la présence du principe du tiers inclus détermine une parenté riche de multiples conséquences entre l’approche de Lupasco et la pensée symbolique. Des faits aussi éloignés de la physique quantique que ceux ethnographiques ou anthropologiques trouvent ainsi un possibilité d’interprétation cohérente dans la philosophie de Lupasco. Le témoignage de Gilbert Durand est, en ce sens, significatif: “… notre enquête empirique débouchait sur un plan de classification des images, régi aussi par trois principes, et que… Stéphane Lupasco, sans passer par la médiation de l’enquête ethnographique ou de l’enquête anthropologique établissait un système de logique à… trois termes coïncidant à peu près aux “trois logiques” que Roger Bastide et moi-même constations dans notre recherche anthropologique. Ainsi la cohérence d’images révélait également ce système dynamique de “forces de cohésions” antagonistes, dont les logiques ne constituent que la formalisation”.

Aussi, il n’est pas étonnant que les psychanalystes, comme par exemple le psychanalyste jungien pierre Solié, puissent s’intéresser de près à la philosophie de Lupasco.

Quant aux physiciens, ils étaient conscients, dès le début de la Mécanique Quantique, que la résolution des problèmes conceptuels qu’elle a mise en évidence pouvait passer par la formulation d’une nouvelle logique. En 1936, Birkhoff et von Neumann présentent une première proposition d’une telle “logique quantique”. Depuis, un nombre important de travaux (Mackey, Jauch, Piron, etc.) a été consacré à l‘étude d’une formulation cohérente d’une logique quantique. Son statut reste, aujourd’hui encore, ambigu: on doute de sa puissance prédictive et même de son existence, en tant que théorie générale des inférences valables.

On ne peut pas affirmer que le formalisme axiomatique de Lupasco est per se une “logique quantique” , dans le sens qu’il puisse s’appliquer directement aux inférences spécifiques détaillées de la Mécanique Quantique. Il doit d’abord être “traduit” dans la terminologie de la physique quantique. Par exemple, comme le remarquait récemment Bell, des notions comme “systèmes observés” et “appareils d’observation” qui mesurent des “observables” doivent disparaître dans une théorie quantique fondamentale. Bell propose de remplacer la notion d’“observable” par celle de beable (ce qui, en traduction approximative, signifie “peut être capable d‘être”), qui semble faire un écho étonnant au concept de “potentialisation” de Lupasco. A notre avis, le formalisme général axiomatique développé par Lupasco dans Le principe d’antagonisme et la logique de l‘énergie constitue l’ossature même de la “logique quantique” tant recherchée, qui doit se retrouver comme un de ses cas particuliers.

L’originalité de l’approche de Lupasco est encore plus mise en évidence quand on la compare à celle de Bohr: “… il importe de façon décisive de reconnaître que d’aussi loin que les phénomènes puissent transcender la portée des explications de la physique classique, la description de tous les résultats d’expérience doit être exprimée en termes classiques. La raison est simple: par le mot d’“expérience” nous nous référons à une situation où nous pouvons dire à d’autres hommes ce que nous avons fait et ce que nous avons appris; il en résulte que la description du dispositif expérimental et des résultats des observations doit être exprimée en un langage dénué d’ambiguïté, se servant convenablement de la terminologie de la physique classique”. On retrouve ici le mélange hybride physique quantique-langage naturel-physique classique, engendrant, par la coexistence des opposés, des paradoxes sans fin. Est-il si évident que le langage naturel soit le seul concevable pour la transmission des résultats d’une expérience? En tout cas, un “compromis historique” se dessine de plus en plus, consistant à transférer la contradiction du plan de l‘être sur le plan du langage, où d’ailleurs, même là, elle tend à s’effacer: “… Bohr tira une conclusion dont on connaît peu d’exemples dans l’histoire des idées, prenant le parti de lancer explicitement un thêma nouveau, ou, à tout le moins, d’identifier un thêma qui n’avait pas encore été reconnu, consciemment, comme inhérent à la physique contemporaine — écrit Gerald Holton. En l’occurrence, Bohr demandait aux physiciens d’admettre à la fois thêta et _thêta — même s’il n’est pas question qu’ils se manifestent jamais simultanément sur le même plan de l’investigation. Et il ne s’agit pas plus de transmuter thêta et _thêta en quelque entité nouvelle. Bien plus, ils coexistent sous la forme Ou bien thêta ou bien _thêta , alternative décidée par le choix éventuel des questions, théoriques ou expérimentales, que l’on entend poser”. Le glissement progressif de la contradiction vers la non-contradiction est éclatant dans la position, de la plupart des physiciens dans leur interprétation du principe de la complémentarité, sur les traces de Bohr: en quoi consiste le “thêma nouveau” s’il “ne s’agit pas de transmuter thêta et _thêta en quelque entité nouvelle”? et qu’est-ce que cela veut dire “admettre à la fois thêta et _thêta “ s’ils “coexistent sous la forme Ou bien thêta ou bien _thêta “ ? C’est comme si on disait que la lune nous montre tantôt une moitié, tantôt l’autre. Il n’y a, bien sûr, rien de mystérieux ou de nouveau dans une telle situation; la complémentarité des aspects mutuellement exclusifs fait place, par la perversion du langage naturel, à la complémentarité habituelle, qui est plutôt une juxtaposition. Il n’est donc pas surprenant que même les matérialistes dialectiques dogmatiques, si sourcilleux sur les aspects “douteux” de la physique quantique, aient accueilli avec satisfaction cette interprétation du principe de complémentarité. Tout le problème est que les phénomènes quantiques nous montrent des aspects de nature différente: c’est comme si on disait qu’en observant la même moitié de la lune on pouvait conclure, par une certaine expérience, qu’il s’agit d’une partie d’un corps céleste, tandis que, par une autre expérience, on déduisait qu’il ne s’agit certainement pas d’une partie d’un corps céleste. Un événement quantique qui est et continu et discontinu est un exemple semblable.

Ce n’est paradoxalement pas Bohr mais Lupasco qui a dévoilé les conséquences logiques du principe de complémentarité en montrant qu’il s’agit d’un principe de contradiction, organisateur et structurant d’une nouvelle vision de la Réalité.

La nature de l’espace-temps

Le principe d’antagonisme et la logique de l‘énergie nous présente une riche réflexion philosophique concernant la nature de l’espace-temps.

Tout d’abord, Lupasco constate, comme résultat de sa logique, la primauté de la relation, de l’“opération” sur l’objet, l’“élément”: “C’est l’opération qui engendre l‘élément. Les éléments, somme toute, se présentent comme des arrêts du dynamisme, du devenir d’une implication…;… ils marquent la limite relative d’une actualisation devant la potentialisation contradictoire…”. Par conséquent, le temps et l’espace sont eux-mêmes un résultat de la logique de l’antagonisme contradictoire.

Le temps est le résultat du mouvement, du changement, du dynamisme logique: “le temps est engendré par le dynamisme logique, fonction de la dualité antagoniste de toute énergie, énergie qui, par son caractère contradictoire même, sans lequel elle ne peut exister, constitue toute expérience logique, c’est-à-dire le logique lui-même; la fin, l‘épuisement, impossible logiquement — nous disons bien, logiquement — de cette énergie, signifie à son tour la fin, l‘épuisement du temps…”. Le temps est donc engendré par le conflit entre l’identité et la diversité “… qui constitue la notion même de changement”.

L’espace est, lui aussi, un résultat du dynamisme logique: selon Lupasco, il n’est rien d’autre que la simultanéité des événements, des éléments, des systèmes de systèmes. Mais comment peut-on concevoir la simultanéité? “Pour qu’il y ait simultanéité en conjonction il faut… qu’il y ait des éléments à la fois identiques et divers, et plus la contradiction de l’identité et de la diversité sera fortement équilibrée, plus ils seront simultanés, constituant précisément cette notion d’ensemble…”.

L’espace apparaît comme une conjonction contradictionnelle, tandis que le temps apparaît comme une disjonction contradictionnelle : l’espace et le temps sont liés par une relation de contradiction. Selon la formulation de Lupasco “… il ya aura toujours de l’espace dans le temps, et du temps dans l’espace…”.

L’actualisation et la potentialisation n’ont pas lieu dans l’espace-temps, mais c’est l’espace-temps qui est engendré par la contradiction actualisation-potentialisation. Ainsi “… un élément, un événement, un phénomène, précisément de par sa structure logique… ne se déroule pas dans le temps, mais déroule un temps…“. De même, “… les phénomènes, quels qu’ils soient, ne se déroulent pas dans l’espace, mais déroulent un espace. Il n’y a pas d’objets dans l’espace, mais de l’espace dans les objets; les objets ne sont pas localisés mais localisent, créent des localisations. L’espace comme le temps, sont fonctions des éléments, plutôt des ensembles, des systèmes d‘éléments…”.

Enfin, chaque pôle de la structure ternaire homogène-hétérogène-état T conduit à un espace-temps propre.

Cette description de l’espace-temps conduit à une conlcusion majeure, en accord avec certains développements de la physique théorique contemporaine (qui se sont produits, pour la plupart d’entre eux, après la formulation des travaux de Lupasco): notre espace-temps à quatre dimensions n’est pas l’unique espace-temps concevable. Il apparaît plutôt comme une approximation, comme une “section” d’un espace-temps beaucoup plus riche en tant que phénomènes possibles.

En effet, l’espace-temps continu caractérise notre expérience ordinaire, celle de l’actualisation à notre propre échelle. Mais, selon Lupasco, tout événement énergétique possède une structure ternaire actualisation-potentialisation-état T ou homogénéisation-hétérogénéisation-état T. Par conséquent, l’actualisation et son espace-temps continu associé n’est qu’un aspect, partiel et approximatif, de l’action concomitante des trois pôles contradictoires avec leurs espace-temps associés. On arrive ainsi à la conclusion apparemment paradoxale que l’espace-temps continu ne suffit pas pour la description de la Réalité: un espace plus large, qui englobe d’une manière ou d’une autre l’espace-temps continu, doit être défini. La causalité locale, forcément définie dans l’espace-temps continu, n’est plus valable dans cet espace plus large. Le temps continu lui-même apparaît comme une approximation: le temps correspondant à une actualisation sera nécessairement discontinu, car “Tout temps évolue par saccades, par bonds, par avances et reculs, de par la constitution même de la dialectique qui lui donne naissance… La temporalité est ainsi discontinue…”.

Les implications conceptuelles d’une telle situation sont considérables. Essayons d’imaginer un être intelligent, vivant en deux dimensions d’espace (par exemple sur une feuille de papier). Pour lui, dans son propre monde à deux dimensions, pratiquement tout ce qui provient de notre monde à trois diemnsions d’espace, est ressenti comme des miracles, comme des phénomènes irrationnels, incompréhensibles.

On peut toutefois se demander si la description de l’espace-temps par Lupasco, aussi fascinante soit-elle, n’est pourtant le résultat que d’une spéculation logico-philosophique, sans aucune relation avec les conclusions de la science contemporaine.

En définitive, le problème de la nature de l’espace-temps se situe au coeur même de l‘évolution scientifique. La transition de la mécanique classique à la mécanique relativiste a pu être faite grâce à l’abandon du concept d’espace absolu et grâce à la reconnaissance, considérée aujourd’hui comme géniale, par Einstein, de la similarité de nature entre l’espace et le temps. L‘émergence de la mécanique quantique a éclairé un autre aspect paradoxal de l’espace-temps qui apparaît, par exemple, dans l‘étude de la signification des relations de Heisenberg. Pour la première fois, la possibilité d’un espace-temps discontinu était reconnue comme logiquement valable. Le mathématicien R. Penrose a d’ailleurs proposé une solution radicale: la quantification de l’espace-temps lui-même, en renonçant à l’hypothèse de continuum spatio-temporel, hypothèse qui, écrit Penrose, n’a “aucune évidence physique réelle”. Une théorie récente, élaborée par T.D.Lee, prix Nobel de physique, est fondée sur la même idée.

Mais, l’accord le plus spectaculaire entre les conclusions de Lupasco concernant la nature de l’espace-temps et celles des théories physiques contemporaines réside dans la reconnaissance de la nécessité d’un espace dont le nombre de dimensions est plus grand que celui du monde dans lequel nous vivons (ou nous croyons vivre).

Ainsi, les théories d’unification du genre Kaluza-Klein semblent constamment demander l’existence de dimensions “cachées”: leur mise en évidence expérimentale exigerait de sonder une région d’espace considérablement plus réduite que la “taille” des particules connues et donc une énergie hors d’atteinte pour les accélérateurs présents ou prévisibles même dans un lointain avenir.

Aussi, selon la théorie des supercordes en physique des particules, les interactions physiques apparaissent comme étant très simples, unifiées et se soumettant à quelques principes généraux si elles sont décrites dans un espace-temps multi-dimensionel (à dix dimensions, une de temps et les autres d’espace) et à une énergie fabuleuse, correspondant à la masse dite de Planck. Les complications surgissent au moment du passage à notre propre monde caractérisé fatalement par seulement quatre dimensions, et par des énergies accessibles beaucoup plus petites.

Il me semble important d’ajouter que les dimensions supplémentaires apparaissant dans les théories physiques contemporaines ne sont pas le résultat d’une simple spéculation intellectuelle. D’une part, ces dimensions sont nécessaires pour assurer l’auto-consistance de la théorie et l‘élimination de certains aspects indésirables. D’autre part, elles n’ont pas un caractère purement formel — elles ont des conséquences physiques à notre propre échelle. Par exemple, selon certaines théories, si l’univers était associé au début du big-bang à un espace-temps multi-dimensionnel, alors la “compactification spontanée” de dimensions supplémentaires de l’espace (c’est-à-dire leur enroulement rapide dans une région infinitésimale de l’espace) peut être relié à une période d’expansion exponentielle très rapide de l’univers dans l’espace tri-dimensionnel habituel. Les dimensions supplémentaires resteront à jamais cachées, inobservables, mais leurs “reliques” seraient précisément les interactions physiques connues;

Le principe d’antagonisme et la logique de l‘énergie.

Nous, la particule et le monde

Les lois valables à l‘échelle de l’infiniment petit, donc à une échelle tellement différente de celle de l’homme, concernent-elles celui-ci ? En d’autres termes, la nature a-t-elle quelque chose à nous dire sur nous-même ?


Extraits

«Â En fait, une vaste auto-consistance semble régir l‘évolution de l’univers, auto-consistance concernant aussi bien les interactions physiques que les phénomènes de la vie. Les galaxies, les étoiles, les planètes, l’homme, l’atome, le monde quantique semblent unis par une seule et même auto-consistance. Les relations mises en évidence par le principe anthropique sont, à notre avis, un signe de cette auto-consistance. Elles posent à nouveau le problème de l’unicité du monde observé. »

«Â Mais la manière dans laquelle le bootstrap réalise l’unité des contradictoires le rapproche plus de Lupasco que de Hegel. C’est une «Â trialectique » et non pas une «Â dialectique » qui est nécessaire pour comprendre les fondements logiques du principe de bootstrap. »

«Â Paradoxalement, ce n’est pas dans l’approche du bootstrap (qui est fondée, par définition, sur une vision de l’unité du monde) que ces nouvelles idées ont été formulées. Elles sont apparues dans la théorie quantique des champs », fondée sur une méthodologie différente de celle du bootstrap : cette théorie postule l’existence d’«Â entités fondamentales » (dans ce cas – les champs »). »

«Â Mais comme l‘écrivait récemment Steven Weinberg, prix Nobel de physique, «Â …le développement de la théorie quantique des champs depuis 1930 fournit un curieux contre-exemple : l‘élément essentiel de progrès a été la réalisation incessante qu’une révolution n‘était pas nécessaire. Si la mécanique quantique et la relativité sont des révolutions dans le sens de la Révolution Française de 1789 ou de la Révolution Russe de 1917, alors la théorie quantique des champs est plutôt semblable à la Glorieuse Révolution de 1688 : plus ça change, plus ça reste la même chose ». L’absence d’une «Â révolution » n’a pas empêché la théorie quantique des champs d‘évoluer et d’attirer l’intérêt de la communauté des physiciens. Une extraordinaire floraison d’idées nouvelles, toujours dans le même cadre conceptuel, a déterminé un approfondissement important de notre compréhension du monde physique, de la particule au cosmos. Toutes ces idées sont centrées sur une idée unique : celle de l’unification de toutes les interactions physiques. »

«Â Nous avons pourtant découvert des centaines de hadrons et aussi quelques leptons et bosons électrofaibles qui n’existent pas «Â naturellement » dans notre univers. C’est nous qui les avons tirés du néant, en bâtissant nos accélérateurs et d’autres appareils expérimentaux. Nous sommes, dans ce sens aussi, participants à une réalité qui nous englobe, nous, nos particules et notre univers. »

«Â Le vide quantique est, je crois, une merveilleuse facette de la Réalité, qui nous montre que nous ne devons pas nous arrêter aux «Â illusions » créées par notre propre échelle. Les quanta, les vibrations, qu’ils soient «Â réels » ou «Â virtuels », sont partout. Le vide est «Â plein » des vibrations . Il contient potentiellement toute la Réalité. L’Univers entier a peut-être été tiré du néant par une «Â gigantesque fluctuation du vide que nous connaissons aujourd’hui comme étant le big-bang ». »

«Â La deuxième possibilité est que le processus de «Â jeu de construction » ne s’arrête jamais . A une certaine échelle on peut avoir l’impression d’«Â objets fondamentaux », mais ils sont, à leur tour, constitués d’autres «Â objets fondamentaux à une plus petite échelle, dans un processus sans fin. C’est la vision de ce qu’on pourrait appeler l’atomisme mou, qui implique en fait une dissolution totale mais ambiguë de la notion d’«Â objets fondamentaux ». »

«Â …les physiciens, dans leur grande majorité, ont adopté le point de vue du bootstrap dans la décennie 1960-1970. »

«Â Mais, dans le grand jeu de l’invention scientifique, le feu ardent de l’imaginaire joue souvent un rôle prédominant par rapport au calme imperturbable de la logique scientifique. »

«Â … Arthur Koestler L’Acte de création : l’anecdote est mêlée à l’essentiel, l’accidentel masque les aspects majeurs, la recherche du sensationnel perturbe l’analyse rigoureuse. La méthode «Â journalistique » n’est simplement pas adéquate à l‘étude du rôle de l’imaginaire. »

«Â Le moi inconscient, dit Henri Poincaré, «Â …est capable de discernement, il a du tact, de la délicatesse, il sait choisir, il sait deviner… En un mot, le moi subliminal n’est-il pas supérieur au moi conscient?.

(…) Jacques Hadamard met en évidence le rôle crucial de la très courte période intermédiaire située entre le sommeil et le réveil :

«Â Un phénomène est certain et je puis répondre à son absolue certitude: c’est l’apparition soudaine et immédiate d’une solution au moment même d’un réveil soudain. Ayant été réveillé très brusquement par un bruit extérieur, une solution longuement cherchée m’apparut immédiatement sans le moindre instant de réflexion de ma part — fait assez remarquable pour m’avoir frappé de façon inoubliable — et dans une voie entièrement différente de toutes celles que j’avais tenté de suivre auparavant ».

«Â La similarité de nature entre le fonctionnement de l’imaginaire dans la création artistique et celui dans la création scientifique est un fait remarquable…

(…) La réponse d’Einstein est éclairante sur la réalité de cette pensée sans mots : «Â les mots et le langage, écrits ou parlés, ne semblent pas jouer le moindre rôle dans le mécanisme de ma pensée. Les entités psychiques qui servent d‘éléments à la pensée sont certains signes ou des images plus ou moins claires, qui peuvent à «Â volonté » être reproduits et combinés…

Les éléments que je viens de mentionner, sont dans mon cas, de type visuel et parfois moteur. Les mots ou autres signes conventionnels n’ont à être cherchés avec peine qu‘à un stade secondaire, où le jeu d’associations en question est suffisamment établi et peut être reproduit à volonté… »
La remarque d’Einstein sur le rôle des éléments moteurs dans le fonctionnement de l’imaginaire est intéressante, car elle montre que le «Â signal » reçu n’est pas nécessairement visuel, mais il peut être aussi «Â cinétique » ou «Â auditif », fait confirmé par d’autres réponses à l’enquête d’Hadamard.
L’hypothèse de Gilbert Durand sur «Â une étroite concomitance entre les gestes du corps, les centres nerveux et les représentations symboliques » semble être donc pleinement justifiée.

L’affirmation paradoxale de Souriau, «Â Pour inventer, il faut penser à côté » prend ainsi toute sa signification. L’invention scientifique est stimulée par une certaine relaxation physique -beaucoup de mathématiciens parlent des solutions trouvées pendant le sommeil ou juste au moment du réveil. Elle est aussi stimulée par une certaine attitude de «Â laisser-faire », de mise en veilleuse de la pensée logique ordinaire, qui favorise l’apparition d’une sorte de nouvelle attention. »

«Â Il serait tentant de croire que l’idée de complémentarité est d’inspiration taoiste : quand Bohr a reçu, en 1947, l’ordre de l‘Éléphant, il a choisi comme symbole de ses armoiries celui du Yin et du Yang, surmonté par la devise Contraria sunt complementa.

(…) Gérald Holton a mis en évidence le rôle crucial joué dans la formulation du principe de complémentarité par la lecture par Bohr du livre de William James (et tout spécialement le chapitre Le Courant des pensées ), lu vers 1910, a été pour lui une vraie révélation. Selon Meyer- Abich, Jammer ou Holton, le terme de «Â complémentarité » a été emprunté à William James. »

«Â Tout d’abord, grâce à l’imaginaire, Bohr a pu saisir le parallélisme étonnant entre le fonctionnement pathologique de la conscience chez les hystériques et l’interprétation des phénomènes quantiques fondée sur la logique classique. »

«Â L’histoire de la science foisonne d’exemple de résultats obtenus longtemps avant que les méthodes de démonstration soient élaborées (les cas de Fermat, Galois ou Riemann sont parmi les plus connus). »

«Â Fernand Brunner, dans son livre Science et Réalité, distingue avec justesse «Â science objective » et «Â science subjective ». Il démontre d’une manière convaincante que, malgré tout ce qu’on peut dire ou croire, la science contemporaine est «Â subjective«Â Â : elle est essentiellement un prolongement des organes des sens dans sa préoccupation exclusive du monde «Â extérieur ». »

«Â La séparation tranchée entre «Â esprit » et «Â matière » peut être considérée comme une construction mentale, fondée sur l’image classique de la Réalité. Nous ne pouvons qu’approuver la conclusion du physicien Heinz Pagels quand il écrit dans son livre Le Code Cosmique : Le monde invisible n’est ni matière, ni esprit mais l’organisation invisible de l‘énergie ». La science moderne est devenue effectivement le règne de l’invisible, de l’organisation de l‘énergie à des niveaux de plus en plus subtils de matérialité.

La vision quantique, systémique du monde est, dans un certain sens, plus matérialiste que le matérialisme et plus religieux que la religion. Un lien invisible unit ainsi des approches philosophiques contemporaines, comme celles de Lupasco ou de certains représentants du courant systémique, à la vision de la Réalité des penseurs traditionnels comme Bohme ou Gurdjieff ou des philosophes pré-quantiques comme Peirce. »

«Â Rationnel » et «Â irrationnel », «Â matière » et «Â conscience », «Â matière » et «Â esprit », «Â finalité » et «Â non-finalité », «Â ordre » et «Â désordre », «Â hasard » et «Â nécessité », etc., etc., sont des mots usés, fanés, dévalués, «Â putanisés », fondés sur une vision classique de la Réalité, en désaccord avec les faits. Leurs couples d’opposés provoquent des polémiques sans fin et le déchaînement de passions viscérales. on peut ainsi écrire des tonnes de livres sans faire avancer d’un pouce la connaissance.
Il faudrait plutôt inventer des mots complètement nouveaux pour approcher la richesse d’une réalité à la fois plus complexe et plus harmonieuse que celle de la vision classique.
(…) La nouvelle rationalité aura certainement une naissance difficile.

«Â La découverte palpable, expérimentale d’une échelle «Â invisible » pour les organes des sens (l‘échelle quantique), où les lois sont complètement différentes de celles de l‘échelle «Â visible » de notre vie de tous les jours, a été probablement la contribution la plus importante de la science moderne à la connaissance humaine. Le nouveau concept qui a ainsi émergé -celui de niveaux de matérialité – est parmi ceux qui peuvent fonder une nouvelle vision du monde. Comme nous l’avons vu, le monde des événements quantiques et subquantiques est tout à fait différent de celui auquel nous sommes habitués. »

«Â Des pas considérables vers la compréhension d’une éventuelle relation entre le monde de la science et le monde des symboles ont été effectués grâce aux travaux du physicien et historien des sciences Gerald Holton. Holton a su mettre en évidence l’existence de structures cachées mais stables dans l‘évolution des idées scientifiques. il s’agit de ce que Holton appelle les thêmata, c’est-à-dire des présupposés ontologiques, inconscients pour la plupart, mais qui dominent la pensée d’un physicien ou d’un autre. Ces «Â thêmata » sont cachés, même à celui qui les emploie : ils n’apparaissent pas dans le corps constitué de la science, qui ne laisse transparaître que les phénomènes et les propositions logiques et mathématiques. Pour les découvrir Holton a dû sonder les documents privés, la correspondance des physiciens, les échanges où se cristallisent les idées novatrices avant de passer dans le fond commun de la connaissance scientifique. Ces «Â thêmata » concernent donc ce qu’il y a de plus intime, de plus profond, dans la genèse d’une nouvelle idée scientifique. L’ancienneté et la persistance de certains «Â thêmata » peuvent surprendre et choquer la croyance dans la nouveauté à tout prix, mode qui a pénétré même dans le monde de la science. Aussi, il est surprenant de constater le nombre restreint de «Â thêmata » qui traversent les travaux scientifiques qui sont pourtant d’une grande variété. Holton a dénombré seulement quelques dizaines de «Â thêmata » dans toute l’histoire de la science, ce qui lui permet de conclure qu’il se pourrait «Â que ce soit cette résistance au temps des thêmata relativement peu nombreux, ainsi que leur diffusion, à un moment donné, au sein de la communauté, qui assure à la science, malgré les développements et les mutations qu’elle connaît, la permanence d’identité qu’elle préserve en une certaine mesure ».
Les «Â thêmata » se présentent généralement sous la forme d’alternatives doubles ou triples : évolution-involution, continu-discontinu, simplicité-complexité, invariance-variation, holisme réductionnisme, unité-structure hiérarchique, constance-changement, etc. Par leur généralité et leur persistance dans le temps, les «Â thêmata » semblent être proches des symboles. En commentant l’oeuvre de Holton, Angèle Kremer-Marietti écrit : «Â …avant de se poser publiquement comme «Â la » science, l’activité du savant est encore et seulement une élaboration de symbolisation… »
A notre avis, les «Â thêmata » ne sont pas des symboles, mais plutôt des facettes d’un symbole. Un thêmata présuppose la séparation, l’opposition d’un des cas d’une alternative par rapport à l’autre cas («Â unité » vs. «Â structure hiérarchique », par exemple). Les thêmata absolutisés sont donc les germes du crypto-fanatisme qui alimente périodiquement les grandes polémiques à l’intérieur de la science. En revanche, le symbole présuppose l’unité des contradictoires (et «Â unité » et «Â structure hiérarchique », par exemple).

(…) le principe de «Â bootstrap », formulé par Geoffrey Chew en 1959 dans la physique des particules. »

«Â Le bootstrap conçoit donc la nature comme une entité globale, non-séparable au niveau fondamental.

En tant que vision de l’unité du monde et par ses conséquences concernant la nature de la Réalité, le principe de bootstrap semble proche de la Tradition. Böhme ne disait-il pas, dans Mysterium pansophicum : «Â …le tout ensemble n’est qu’un seul être… » et, encore, dans L’Aurore naissante, ne formulait-il pas un véritable principe de «Â bootstrap cosmique » quand il écrivait : «Â Le soleil est engendré et produit de toutes les étoiles. Il est la lumière extraite de l’universelle nature, et à son tour il brille dans l’universelle nature de ce monde, où il est lié avec les autres étoiles, comme ne faisant avec elles toutes qu’une seule étoile ». Il est intéressant aussi de mentionner que, dans la cosmologie de Gurjieff, il y a un processus de «Â maintenance générale » de l’univers, appelé «Â système Trogoautoégocrate », qui peut être considéré comme l‘équivalent, en langue gurdjevienne, du principe de «Â bootstrap ».

Dans un article paru en 1968, portant le titre provocateur «Â Bootstrap«Â Â : une idée scientifique ?, Chew lui-même observait que l’idée de «Â bootstrap », dans sa formulation la plus générale, est «Â … beaucoup plus ancienne que la physique des particules… ». Il continuait : «Â Le nombre de concepts a priori a diminué avec le progrès de la physique, mais il semble que la science, telle que nous la connaissons, demande quand même un langage basé sur un nombre de concepts admis a priori. Donc, du point de vue sémantique, la tentative d’expliquer tous les concepts peut être difficilement appelée «Â scientifique »… ». Et Chew concluait : «Â Portée à ses extrémités logiques, l’hypothèse de bootstrap implique que l’existence de la conscience, considérée en même temps que tous les autres aspects de la nature, est nécessaire pour l’autoconsistance du tout. »

«Â … l’unité apparaît par l’interaction d’une particule avec toutes les autres particules, tandis que la structure hiérarchique se manifeste par l‘émergence des différents niveaux de la Réalité physique, ainsi que par le rôle joué par les «Â quarks »… »

«Â C’est dans ce sens qu’on peut comprendre les mots d’Abdus Salam, prix Nobel de physique : «Â …Concernant la dynamique, notre Cour Suprême d’Appel, quand tout autre chose échoue, est le mécanisme de bootstrap, le principe d’auto-consistance de l’Univers… ». Une théorie ouverte peut changer, dans le temps, sa forme, son formalisme mathématique, mais sa direction reste toujours la même.

(…) La science et la Tradition sont différentes par leur nature, par leurs moyens, par leur finalité. La seule manière de comprendre leur interaction est de les concevoir comme deux pôles d’une et même contradiction, comme deux rayons d’une seule et même roue qui, tout en restant différents, convergent vers le même centre : L’homme et son évolution. »

«Â La transition de la mécanique classique à la mécanique relativiste a pu être faite grâce à l’abandon du concept d’espace absolu et grâce à la reconnaissance, considérée aujourd’hui comme géniale, par Einstein, de la similarité de nature entre l’espace et le temps.

(…) Le temps est le résultat du mouvement, du changement, du dynamisme logique : «Â …qui dit passage d’un état à un autre, d’une certaine quantité d‘énergie potentielle à une certaine quantité d‘énergie actualisée, dit mouvement, dit succession, dit temps… ». Le temps est donc engendré par le conflit entre l’identité et la diversité «Â …qui constitue la notion même de changement… ».
L’espace est, lui aussi, un résultat du dynamisme logique : «Â Un espace n’est rien d’autre que la simultanéité des événements ou éléments, comme des systèmes de systèmes, qu’engendre la logique de l‘énergie… ». Mais comment peut-on concevoir la simultanéité ? «Â Pour qu’il y ait simultanéité et conjonction il faut…qu’il y ait des éléments à la fois identiques et divers, et plus la contradiction de l’identité et de la diversité sera fortement équilibrée, plus ils seront simultanés, constituant précisément cette notion d’ensemble… »

(…) le temps correspondant à une actualisation sera nécessairement discontinu, car il résulte de l’action concomitante de ces trois pôles avec leurs espaces-temps associés : «Â Tout temps évolue par saccades, par bonds, par avances et reculs, de par la constitution même de la dialectique qui lui donne naissance… La temporalité logique est ainsi discontinue… »

«Â …l‘élément…sera toujours, à son tour, composé d‘éléments, contiendra toujours structuralement d’autres éléments, sans que l’on puisse arriver jamais à un élément dernier qui signifierait… l’identité parfaite et la non-contradiction absolue…et qui réduirait donc toute chose à un élément unique, somme toute, à l’UN métaphysique… ».

Autrement dit ce qui est vu serait fait de ce qu’on ne peut pas voir . Dans ces conditions, il est difficile d’accorder un statut de particules physiques au quarks. Dirac observait avec subtilité certaines difficultés conceptuelles et expérimentales de la définition des constituants ultimes de la matière : «Â Avec le développement de l’idée d’antimatière la notion de particule élémentaire est devenue plus vague…On peut créer une particule et une antiparticule en utilisant une autre forme d‘énergie, et alors on ne peut plus affirmer qu’elles étaient présentes dans la matière initiale. On ne peut plus décrire d’une manière simple ce que sont les constituants ultimes de la matière. Les physiciens d’aujourd’hui sont confrontés à une situation plus compliquée où énormément de particules apparaissent comme étant aussi fondamentales les unes aux autres… ». Le point de vue de Lupasco (similaire à celui de la théorie du bootstrap) se trouve ainsi confirmé : le concept de constituant ultime de la matière est un concept asymptotique , un concept-limite, dénué d’existence expérimentale. Et même si un jour les quarks seront enfin isolés pourront-ils vraiment être considérés comme étant les constituants «Â ultimes » de la matière ? Certains physiciens pensent déjà que les quarks doivent être constitués, à leur tour, des «Â préons », constituants encore plus «Â ultimes » que les quarks. la quête des constituants «Â ultimes » de la matière semble être sans fin. »

«Â Les sociétés totalitaires, à tendance homogénéisante, sont bâties sur la croyance dans l’actualisation absolue, sur la volonté de transformer les «Â contradictoires » en «Â contraires ». Ces sociétés ne savent pas qu’elles sont destinés d’avance à la mort. Si, bien entendu, le monde est logique. D’autre part, les sociétés démocratiques sont , elles aussi, fondées sur la croyance dans l’actualisation absolue : celle de l’hétérogénéisation. Malgré leurs différences considérables, les sociétés totalitaires et les sociétés démocratiques possèdent une caractéristique fondamentale commune : celle de la potentialisation progressive de l‘état T . Le monde connaîtra-t-il un jour une société de type nouveau , trialectique, fondée sur l’actualisation progressive de l‘état T, ce qui implique un équilibre rigoureux entre l’homogénéisation et l’hétérogénéisation, entre la socialisation et la réalisation maximale sur le plan individuel ?

(…) Le déséquilibre du ternaire, la réalisation préférentielle d’une direction ou d’une autre par la suppression de la contradiction équivalent, selon la logique et la philosophie de Lupasco, à une redoutable «Â pathologie ». Les guerres et les révolutions sont, dans ce sens, d’immenses «Â psychoses » collectives.

La philosophie de Lupasco apparaît ainsi comme une philosophie de la liberté et de la tolérance .
(…) La tolérance est l’acceptation du contradictoire…

(…) De même, comme le soulignait Jacques Ruffié, le but de la sélection naturelle, par le polymorphisme génétique, n’est pas «Â que le meilleur gagne » mais la réalisation de la diversification individuelle, coexistant avec l’unité de la population biologique. un ensemble biologique est d’autant plus résistant qu’il est plus divers. »

«Â Il est donc compréhensible qu’un langage inexact puisse avoir un effet destructif sur l’homme : «Â Il est terrible de voir comment une seule idée confuse, une seule formule sans signification, cachée dans… la tête, va agir quelquefois comme un caillou de matière inerte obstruant une artère, entravant la nutrition du cerveau… »

«Â …(un «Â thêma » a ses racines dans l’imaginaire et on comprend ainsi pourquoi un seul et même «Â thêma » généralisé puisse se manifester, sous des aspects différents, dans toutes les branches de la connaissance).

(…) La spécialisation à outrance est certainement un «Â mal » nécessaire, car elle détermine l’accélération du progrès de la connaissance et des applications technologiques. Mais elle mène en même temps à l’obscurcissement du sens, à la progression inévitable de l’absurdité, du non-sens. «Â La spécialisation des sciences est une conséquence inévitable du progrès -écrivait le physicien Robert Oppenheimer. Pourtant, elle est pleine de danger et elle est cruellement gaspilleuse, car beaucoup de ce qui est beau et susceptible de jeter quelque lumière sur les ténèbres qui nous environnent se trouve, par la spécialisation, retranché du reste du monde ». »

«Â Toute théorie fondée exclusivement sur le «Â visible » équivaut à une cancérisation du corps de la Réalité.

(…) Dans un article mémorable, René Thom soulignait avec force la nécessité d’un retour des sciences «Â exactes » vers le «Â qualitatif », pour éviter les dangers de la stérilisation et de l’insignifiance. Ce retour pourrait s’opérer par la restauration du rôle de la réflexion individuelle, par un contact avec l’art et l’esthétique. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’obsession du «Â quantitatif » mène inévitablement à une diminution progressive du «Â sens ». »

«Â La nouvelle transdisciplinarité donnera naissance à un paradigme qui va aller forcément au-delà et de la science et de la Tradition.

(…) Je n’irai pas jusqu‘à faire mienne l’idée de Korzybski qui suggérait que les politiciens devraient être soumis à des examens périodiques devant des commissions pluridisciplinaires. Mais il faut bien reconnaître que, dans une société civilisée, il est assez difficile d’admettre qu’un homme ou une femme ignore ce qui se passe dans l’univers et même dans son propre corps, en commençant avec les processus biologiques et en finissant avec le fonctionnement du cerveau et sous-conscient, puisse décider du destin de millions d‘êtres humains. La fameuse «Â intuition », justification de toute ignorance, a elle-même des degrés, des paliers. L’intuition peut se cultiver, s’informer. Il y a un nombre infini de degrés dans l’approche de la Réalité.

La finalité de la nouvelle transdisciplinarité n’est évidemment pas celle de bâtir une nouvelle utopie, un nouveau dogme dans la recherche du pouvoir et de la domination. Comme toute science, la nouvelle transdisciplinarité ne véhiculera pas de certitudes absolues mais, par un questionnement permanent du «Â réel », elle mènera à l‘élaboration d’une approche ouverte, en permanente évolution, qui se nourrira de toutes les connaissances humaines et qui replacera l’homme au centre des préoccupations de l’homme. »

Basarab Nicolescu , Nous, la particule et le monde.