Ribhu Gita

Demeure en tant que Cela qui est atteint facilement quand on est convaincu de n‘être pas différent du Suprême Absolu, d’où résulte, quand la conviction devient ferme, l’expérience de la Suprême Grâce du Réel, ce qui produit un sens de satisfaction incomparable et complète quand l’esprit est absorbé en Lui -et sois heureux, sans la moindre trace de pensée.

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La Ribhu Gita, littéralement “ Chant de Ribhu, est la sixième partie du Shiva Rahasya, un texte mystique légendaire d’Inde. La totalité de la Ribhu Gita est censée représenter l’enseignement donné au Sage Ribhu par Dieu lui-même, sous la forme de Lord Shiva, l’aspect sans forme de la divine activité, en laquelle tous les êtres et choses sont déjà éternellement absorbés.

Bhagavan Sri Ramana Maharshi attribuait une valeur unique à cet exposé lucide de la vérité suprême. Il y fit référence souvent dans ses causeries avec dévôts et chercheurs, et on rapporte qu’il aurait dit que si l’on répétait le chapitre 26 de la Ribhu Gita, on pouvait passer spontanément en samadhi ou l‘état naturel de réalisation du Soi.

1. Je vais t’exposer maintenant la méthode pour demeurer dans la Réalité indifférenciée qui inclut tout. Cet enseignement est secret et difficile à comprendre même avec l’aide de nombreuses Saintes Ecritures. Même les êtres célestes et les praticiens de disciplines spirituelles qui l’ont tenue pour chère l’ont acquise avec difficulté. Suis ce que je dis, et en plongeant dans la Réalité, sois heureux.

2. Mon fils! Les sages réalisés disent que l’inhérence absolue dans la Réalité signifie devenir un avec l’immuable, tranquille, non-duel Être suprême absolu qui est Être-Conscience-Béatitude, et le Soi de tous, et faire du mental baladeur un avec Cela, comme l’union proverbiale du lait et de l’eau, absolument libre de tous les concepts.

3. Quand on scrute la variété de la manifestation, on réalise qu’elle n’existe pas réellement et que tout est l’indifférencié Être Suprême Absolu qui n’est pas différent du Soi et de soi-même. Faites en sorte que cette connaissance devienne ferme par une pratique constante.
Alors détournant ton regard de tout, devient un avec la Réalité Suprême Absolue, et demeurant en Cela, sois heureux.

4. Demeure en tant que Cela qui ne montre, après être scruté, aucune dualité dans la forme de ces objets variés ou sans la moindre trace de cause et d’effet, Cela en quoi, quand le mental est absorbé en Cela, il n’y a aucune peur de la dualité, du tout – et sois toujours heureux, inébranlable et libère la peur montant de la dualité.

5. Demeure en tant que Cela en quoi il n’y a ni pensées, ni imaginations, ni paix ou self-contrôle, ni mental ou intellect, ni confusion ou certitude, ni être ou non-être, et aucune perception de dualité -et sois toujours heureux, inébranlable et absolument libre de la peur qui monte de la dualité.

6. Demeure en tant que Cela en quoi il n’y a aucun défaut ni aucune qualité, ni plaisir ou douleur, ni pensée ou silence, ni misère, ni austérités pratiquées afin de se libérer de la misère, ni idée “je-suis-ce-corps”, ni objet ou n’importe quelle perception -et sois toujours heureux, libre de toutes les traces de la pensée.

7. Demeure en tant que Cela en quoi il n’y a aucun effort, ni physique, ni mental, ou verbal, ou de n’importe quelle sorte, ni péché ou vertu, ni attachement avec ses conséquences -et sois toujours heureux, libre de toutes les traces de la pensée.

8. Demeure en tant que Cela où il n’y a ni pensées ni penseur, ni création, préservation ou dissolution du monde, rien à aucun moment -et sois heureux, libre des traces de la pensée.

9. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a aucun pouvoir d’illusion limitant le Soi, ainsi que ses effets, ni connaissance ou ignorance, ni âme séparée ou Seigneur de la Création, ni être ni non-être, ni monde ni Dieu – et sois heureux, libre de toutes les traces de la pensée.

10. Demeure en tant que Cela en quoi il n’y a pas de dieux et leur adoration, ni aucun des trois aspects divins du Créateur, Préservateur et Destructeur, ou méditation sur eux, ni Dieu sans forme Suprême, ni méditation sur Lui -et sois heureux, sans la moindre trace de pensée.

11. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y aucun esclavage mûrissant vers des bonnes oeuvres, ni recherche de dévotion au Divin, ni sagesse consciente, ni fruit de l’action à savourer, ni état suprême séparé de lui, ni moyens d’obtention, ni objets à atteindre, et sois heureux toujours, libre de toute trace de pensée.

12. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a ni corps, ni sens, ni forces vitales, ni mental, ou intellect ou imagination, ni ego ni ignorance, ni personne qui s’y identifie, ni macrocosme ou microcosme et sois heureux toujours, libre de toutes les traces de pensée.

13. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a ni désir ni colère, ni cupidité ni illusion, ni mauvaise volonté ou orgueil, ni impuretés de l’esprit, ni les fausses notions d’esclavage et de libération -et sois heureux, libre de toutes les traces de pensée.

14. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a ni commencement ni fin, ni sommet, ou bas, ou milieu, ni lieu sacré ou dieu, ni offrandes ou actes pieux, ni espace ou temps, ni objets de perception -et sois heureux toujours, libre de toute trace de pensée.

15. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a aucune discrimination entre le réel et l’irréel, aucune absence de désir, aucune possession de vertus, aucun espoir de libération, aucun maître compétent ou disciple, aucune connaissance établie, aucun état réalisé, aucune libération de son vivant ou après la mort, rien de tel à aucun moment -et sois heureux toujours, libre de toute trace de pensée.

16. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a pas de Saintes Ecritures, ou de livres sacrés, personne qui pense, aucune objection ou réponse, aucune théorie à établir ou rejeter, rien d’autre que un Soi -et sois toujours heureux, libre de la moindre trace de pensée.

17. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a aucun débat, succès ou échec, aucun mot et son sens, aucun discours, aucune différence entre l‘âme et l‘Être suprême, aucune des multiples causes et conséquences -et sois heureux, sans la moindre trace de pensée.

18. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a aucun besoin d‘écouter, réfléchir ou pratiquer, aucune méditation à pratiquer, aucune différence d‘égalité, inégalité, ou contradictions internes, ni mots et leurs significations -et sois heureux toujours, libre de la moindre trace de pensée.

19. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a aucune peur de l’enfer, ni joies célestes, ni mondes du Dieu Créateur ou d’autres dieux, et rien qui puissent être obtenu d’eux, ni autre monde ou univers de n’importe quelle sorte -et sois toujours heureux, sans la moindre trace de pensée.

20. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a aucune trace des éléments ni aucun iota de leurs dérivés, aucun sens du “je”, ou “mental”, aucune imagination mentale, aucun défaut d’attachement, aucun concept quel qu’il soit -et sois heureux toujours, libre de la moindre trace de pensée.

21. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y a aucun des trois espèces de corps (corps physique grossier, subtil interne, ou sans forme et plus subtil encore), le rêve et le sommeil, rien des trois sortes d‘âmes (celles qui sont pleinement préparées à l’avancement spirituel, celles qui sont moins préparées, et celles qui ne sont pas préparées du tout), aucune des trois sortes d’afflictions (celles du corps, celles causées par les éléments, et celles causées par les êtres subtils et les pouvoirs spirituels), aucune des cinq couches fonctionnelles (physique grossier, vital, psychique-émotionnel, mental, et celle de béatitude sans forme), et personne pour s’identifier à elles- et sois toujours heureux, sans la moindre trace de pensée.

22. Demeure en tant que cela en lequel il n’y a objet sensible, ni pouvoir de masquer la Réalité, ni différence d’aucune sorte, aucun pouvoir de projeter des objets irréels, aucun pouvoir d’aucune sorte, aucune notion fausse à propos du monde -et sois heureux toujours, sans la moindre trace de pensée.

23. Demeure en tant que Cela en lequel il n’y aucun organe des sens ni personne pour les utiliser, Cela en lequel la grâce transcendante est expérimentée, Cela qui est absolument immédiat, qui donne l’immortalité quand on le réalise et qu’on l’atteint, et le devenant, on se libère du cycle des naissances et des morts -et sois heureux encore, sans la moindre trace de pensée.

24. Demeure en tant que Cela, en en réalisant et expérimentant la grâce, toutes les joies apparaissent comme les joies de Cela, qui, clairement connu pour être soi-même, montre qu’il n’y a rien qui soit séparé de soi-même, et le sachant, toutes sortes d‘âmes séparées sont libérées -et sois toujours heureux, sans la moindre trace de pensée.

25. Demeure en tant que Cela, ne réalisant qu‘être soi-même, il n’y a rien d’autre à connaître, tout devient connu et tout but est accompli -et sois toujours heureux, sans la moindre trace de pensée.

26. Demeure en tant que Cela qui est atteint facilement quand on est convaincu de n‘être pas différent du Suprême Absolu, d’où résulte, quand la conviction devient ferme, l’expérience de la Suprême Grâce du Réel, ce qui produit un sens de satisfaction incomparable et complète quand l’esprit est absorbé en Lui -et sois heureux, sans la moindre trace de pensée.

27. Demeure en tant que Cela qui conduit à la complète cessation de la misère quand la conscience est absorbée en Lui, et à l’extinction de toutes les idées de “je”, “tu” et “l’autre”, ainsi que la disparition de toutes les différences -et sois heureux toujours, sans la moindre trace de pensée.

28. Demeure en tant que Cela en lequel, quand l’esprit est absorbé en Lui, un demeure sans un second, rien d’autre que soi n’est vu comme existant et l’incomparable grâce est expérimentée -et sois heureux, sans la moindre trace de pensée.

29. Demeure en tant que Cela qui est Etre indifférencié, conscience indifférenciée, Grâce indifférenciée, absolument non-duelle, la Réalité Absolue indifférenciée, et avec la ferme conviction que tu es Cela, sois toujours heureux.

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Quoique nous fassions, nous le faisons toujours pour Je

Finalement, ce n’est pas la question de l‘éveil qui mérite d‘être posée … Elle gît depuis toujours inanimée dans les pages de manuscrits destinés à ceux qui ne savent pas lire. Non, la question qui est une affirmation est la suivante : il n’y a pas de génie trompeur, il n’y a pas de vérité dissimulée, pas plus que de voie vers l‘éveil, pas même d‘éveil, pas d’ailleurs ni de nulle part.

… Le problème m’est subitement apparu dans toute sa clarté: quoique nous fassions, nous le faisons toujours pour Je.

En effet, même lorsque je m‘évertue dans l’abrutissement le plus entêté à annihiler voire à nier Je, c’est encore pour Je que je m‘évertue ! Car il faut bien un état Je actif et un état postérieur Je émancipé.

Aussi quoique Je tente et que j’abhorre c’est toujours pour Je; quand bien même je me pose la question : qui pense ? qui agit ? Je ne fais que jouer le jeu de Je.

D’entre affirmeront qu’il se produit une étincelle, un éveil à partir duquel cesse le joux de Je et où l’on réalise l’unité avec le tout, quoi qu’on le nomme.

Permettez que j’en doute; car je commence à croire que tout, entendre tout ce dont l’homme est capable, n’est rien qui dépasse l’homme. Certes l’on créée et l’on continue de créer sans cesse, les connaissances s’agrègent et donnent vie à de nouvelles variétés ou souches de concepts, mais jamais nous n’avons dépassé la sphère invisible de la pensée.

Car comme en sciences, tout repose sur des postulats, et que sont ces postulats sinon des idées humaines, trop humaines; l’unité, la dualité, et tout le reste : des concepts parmi d’autres ?

Nous croyons (le terme compte) nous évader de notre condition par l’Art, la mystique, la religion, etc. Mais que faisons-nous dès lors sinon subtiliser l’abîme ? Je ne vois là que raffinement et profondeur d’esprit. Nous parlons de sages d’une grande pénétration; mais comment mesure-t-on cette pénétration ? Sinon par rapport au groupe humain. Et quand bien même cette pénétration pointerait-elle vers le tréfonds de l‘âme, jamais elle ne sondera l’abîme divin.

Peut-on ici emprunter la voie de certains qui affirment que rien ne subsiste à l’examen sinon le corps et que nous ne sommes que des supports programmables et programmés ? (ce qui d’ailleurs n’exclut pas la notion de tout programmé) ?

Disons les choses : ce paradigme est d’une efficacité redoutable ! eh oui ! Il permet toutes les audaces et résiste avec superbe à des questions aussi périlleuses que celles très actuelles sur l‘évolution et notamment la systémique; ce paradigme, c’est la mémétique.

Seulement voilà, à force de désillusionner il ne reste plus rien; car si la mémétique permet de tout expliquer en termes de contagion avec de nombreux renvois à la génétique, quid de l’univers connu ? L‘éternel problème de la poule et de l’oeuf !

Ici on peut raccrocher les wagons et s‘élancer pour un grand voyage vers le big bang; mais nous ne répondons pas à la question que toutes les mystiques posent depuis l’origine, d’où émane la matière ?

C’est bien là le problème de la science, qui ne peut expliciter le mystère de l‘écran blanc; qu’est donc cet écran sur lequel l’histoire de l’univers est venue s’imprimer ?

Aih ! Là, tout le monde s’arrête, fin du voyage. Parade mystique : c’est l’inconnaissable; Eckhart répondrait que tout ce que nous savons n’est rien et que l’homme pauvre est celui qui ne sait rien (ni ne possède rien ni ne veut rien). Les orientaux répondrait que du tout on ne peut rien savoir. Fin des débats.

De là retour à ma remarque première; qu’est-ce donc qu’un éveillé sinon un être vivant dans le mythe de lui-même ? Par définition l‘éveil est une notion incohérente et vide de sens ! Vous pouvez rapiécer des chutes de sagesse àl’infini, les amalgamer à l’envie jusqu‘à l’outrance, que reste-t-il sinon des signes, et des symboles fantasmagoriques ?

Finalement, ce n’est pas la question de l‘éveil qui mérite d‘être posée … Elle gît depuis toujours inanimée dans les pages de manuscrits destinés à ceux qui ne savent pas lire. Non, la question qui est une affirmation est la suivante : il n’y a pas de génie trompeur, il n’y a pas de vérité dissimulée, pas plus que de voie vers l‘éveil, pas même d‘éveil, pas d’ailleurs ni de nulle part.

Aucun ne sait mieux que l’autre; nous sommes tous porteurs du même doute qui nous ronge; seules les prouesses nous distinguent dont aucune ne nous rapproche de rien; nous faisons du sur place depuis des millénaires, persistants dans l’illusion matérialiste ou spiritualiste du bonheur et de la béatitude.

Nous pouvons bien ne plus rien vouloir, ne plus rien savoir, ne plus rien posséder, nous demeurons, inexorablement. Nous pouvons bien faire le singe et bidouiller des attitudes, pousser l’introspection jusqu’aux limites de l’illumination, et même au-delà; mais que découvrons-nous alors sinon notre propre visage répété à l’infini ?

L‘éveil est une rumeur persistante; mais tout est faux; vouloir s‘échapper, c’est un hobby et rien d’autre, sans rien qui distingue; vous pouvez aussi bien jouer avec votre console de jeux, vous n’en serez pas moins sage au regard de l‘éternel.

Le tout est un animal de compagnie, un refuge psycho-affectif. Nous nous délaissons d’une servitude pour en embrasser une autre mieux conforme à notre être profond.

Rien n’avance ni ne progresse; tout fonctionne conformément aux spécifications du constructeur. Notre seul choix est de continuer de fonctionner, et sentir nos vies débarouler l‘éboulis de souvenirs et de larmes ad vitam aeternam.

S.

Jung et la physique contemporaine

Il s’agit d’une tentative transdisciplinaire d’associer concepts quantiques et conceptions archétypiques.

Si les idées jungiennes ont tant passionné les physiciens quantiques (P. Jordan, W. Pauli, H. Atmanspa-cher, H. Primas, O. Costa de Beauregard, W. von Lucadou, C.F. von Weizsäcker, etc.), c’est qu’elles semblent décrire une « autre réalité » (selon l’expression de H. Bender) présentant de très fortes analogies avec celle de la microphysique. Atmanspacher, directeur du département théorique de l’IGPP, énonce clairement ce type d’approche : il s’agit de mettre en parallèle la distinction quantique entre des domaines épistémiques et ontiques de la réalité matérielle avec une distinction équivalente de la réalité mentale formulée par Jung. Du côté de la physique, la distinction épistémique/ontique réfère à la distinction entre un « réalisme local » de faits empiriques obtenus par les instruments de mesure classique et un « réalisme holistique » de systèmes intriqués (Atmanspacher & Primas, 2003). Ces domaines sont essentiellement connectés par le processus de mesure, conçu comme indépendant des observateurs conscients. L’image correspondante du côté du mental réfère à la distinction entre conscient et inconscient. Dans les conceptions de la psychologie des profondeurs jungienne, ces deux domaines sont connectés par un processus d’émergence d’états mentaux conscients hors de l’inconscient, analogue à la mesure physique 139. On retrouve ici les deux distinctions (et donc les quatre catégories) réunies par Favre : la distinction ontique entre Réel/Imaginaire (Ordre explicite/implicite chez Bohm & Hiley, 1993) ; et la distinction épistémique entre Objectif/Subjectif (Local/Holistique). Essayons de faire correspondre certaines des descriptions jungiennes avec ces nouvelles théories, quitte à critiquer par la suite l’usage des analogies.

Les archétypes :

En tant que concept-clé, l’archétype sert de base de discussion entre physiciens et psychologues. Les physiciens ont conçu une sorte de monde originaire correspondant à un état d‘énergie minimum, le “vide quantique”, peuplé de particules virtuelles. Y aurait-il plus qu’une similitude entre l’activation de ce vide, donnant naissance à des paires complémentaires de particules réelles, et l’activation d’un archétype, donnant naissance à des coïncidences significatives réelles entre un signifié et un signifiant ?

Lois de contamination et d’ubiquité des archétypes :

La première s’apparente à certaines hypothèses physiques, comme le modèle du « bootstrap » (selon lequel les particules “hadroniques” – celles qui participent à toutes les interactions – seraient interdépendantes) et le modèle holographique (pour lequel chaque particule de l’univers reflèterait sa structure d’ensemble). Par ailleurs, bien que la contamination des archétypes signifie une interaction permanente entre ces conceptions de même type, chacune d’entre elles ne s’objective qu’isolément, dans un état excluant tout autre objectivation au même lieu et au même endroit. Or c’est exactement de la même manière (principe de Pauli) que la physique quantique caractérise les particules de matière (les “fermions”), non-locales lorsqu’elles ne sont pas observées.

La nature psychoïde :

La nature mentale du monde microphysique est évoquée par certains chercheurs comme O. Costa de Beauregard et P. Vignon (théorie de l’infrapsychisme). Les particules « du genre espace » (les tachyons, plus rapides que la lumière) laissent supposer la possibilité de sensations “extensives”. Les relations significatives entre matière et pensée, ou entre deux séries physiques indépendantes, peuvent être considérées comme une réalité non-séparable (Atmanspacher, 2004).

Approche constructive des archétypes :

Jung note bien le caractère irrémédiablement a posteriori du repérage de la présence ou de l’absence d’un archétype dans une situation donnée. Cette approche n’est plus « prédictive », mais « constructive » (historique, rétrodictive). Elle est tout à fait comparable à l’interprétation de la mesure en physique quantique, qui affirme que c’est la mesure qui détermine antérieurement la trajectoire, auparavant imprévisi-
ble.

La constellation comme processus d’activation transgressant la causalité :

La propriété de « transgressivité » des archétypes fait référence à un processus déterministe explicitement distingué de la causalité. Pour Atmanspacher, il faut impérativement distinguer les approches descriptives et explicatives : “corrélation” est un terme descriptif à valeur empirique, alors que “causalité” est un terme explicatif associé à des hypothèses théoriques 140 . Une corrélation est analogique (sémantiquement ou formellement). Et on ne peut pas à la fois admettre une détermination réelle par les archétypes et parler de relation a-causale – sauf à ne considérer que deux effets d’une même cause, la relation significative éventuellement remarquée entre les deux étant alors effectivement non-locale. Jung exclut toute détermination causale directe ou indirecte, mais la mesure quantique prouve une détermination rétro-causale, qui pourrait rendre compte du fonctionnement “aveugle” de l’archétype.

Les deux types d’observation :

En définissant l’inconscient collectif comme organisateur actif de notre monde, et pas seulement comme un dépôt généalogique, on obtient la notion pleinement complémentariste d’une psyché objective . Au lieu d’opposer la subjectivité à l’objectivité, il faut plutôt définir l’objectivité par l’intersubjectivité (tous les observateurs contemplant le même objet, le même monde, Autrui : c’est le point de vue physicaliste) et la subjectivité par l’interobjectivité (un observateur unique, le Soi, contemplant tous les objets à la fois, c’est- à-dire une infinité de mondes possibles : c’est le point de vue jungien). Cela pourrait rejoindre les hypothèses de Michel Troublé qui explique la constitution d’un même objet pour tous les observateurs au moyen d’un opérateur global (qui serait alors le Soi) et la catégorisation de tous les possibles par un observateur unique au moyen d’opérateurs locaux (qui seraient alors les Autres). Par ailleurs, le dispositif expérimental capable de tester la synchronicité ne peut réussir qu’à la condition d’activer un archétype et d’en observer les résultats éventuels, ce qui inclut inévitablement le chercheur dans le système étudié 141 . Lucadou en conclut que la théorie de la synchronicité, même si Jung nel’a pas qualifiée de la sorte, est une « observational theory ».

Complémentarités psychologiques :

Dans ses descriptions psychologiques, Jung a toujours le souci d’utiliser une dynamique de l‘équilibre, du juste milieu. Il propose dans toutes ses théorisations des couples de complémentaires (anima/animus, persona/ombre, mana/humus, intuition/pensée, sentiment/sensation, etc.) qui lui permettent de mieux comprendre le fonctionnement organique de la psyché et son processus d’individuation, qui consiste inévitablement à concilier des contraires. Le logicien S. Lupasco s’inspirera de Jung pour sa modélisation du psychisme, reconnaissant au psychiatre de Zurich le grand mérite d’avoir montré que la dynamique psychique se caractérise par des tendances contradictoires. Une tendance [objective] n’est pas quelque chose de vraiment potentiel ; elle passe déjà à l’acte. Elle est agissante mais pas encore une actualité ; elle se situe entre le potentiel et l’actuel, sur leur trajectoire 142 . Lupasco considère que les interactions psychiques sont logiquement similaires à celles du monde quantique 143 .

Tertium comparationis :

C’est encore dans le domaine logique que la pensée de Jung, réemployant la notion première d’harmonisation des contraires (rejetée par la raison classique bivalente), trouve un écho. Comme l’a remarqué R. Morris (1987), l’archétype – par nature non-intelligent et passif – est ce qui fait coïncider significativement deux événements. Le tertium comparationis (tiers comparateur) s’inscrit parfaitement dans une logique complémentariste, caractéristique de la pensée moderne où les antagonismes constituent la base structurelle du monde, aussi bien – selon Favre – individuel que social, biologique que physique (du vide quantique, rappelons-le, surgissent des couples particule/anti-particule). Lorsqu’il s’agissait de comprendre la coexistence de contraires, la pensée classique ajoutait à deux notions duelles une troisième tout aussi autonome, ce qui ajoutait au mystère au lieu de le résoudre. Pour Atmanspacher, la physique peut désormais expliquer elle-même (théorie de la décohérence) le passage du niveau quantique au niveau macroscopique (la “réduction de la fonction d’onde”). Le niveau quantique pouvant être considéré comme fondamental, il s’agit alors de généraliser la base axiomatique de la théorie quantique standard de telle manière que le concept d’intrication puisse s’appliquer au-delà du domaine strict de la physique (Atmanspacher et al. 2002), c’est-à-dire puisse s’appliquer à la biologie puis au psychisme et rendre ainsi compte des événements psi aussi bien que des synchronicités.

Impensabilité :

Par cette notion, Jung entend la nécessité pour la science d’introduire un principe d’intelligibilité. La causalité “explique” les relations dénuées de sens propre, mais pas les synchronicités qui fournissent un sens propre que l’observateur ne fait que découvrir. L’explication du psi par la causalité ou le hasard est absurde, “impensable”. D’où l’hypothèse d’un substrat ontologique des significations, dont Lucadou cherche actuellement à formuler une théorie, qui rende compte en particulier des propriétés des coïncidences psi. Pour Favre cependant, la causalité est une relation significative aveugle à l’opposé de la finalité propre, lucide, à l‘œuvre dans tous les processus mentaux et leurs extériorisations (qu’elles soient normales ou paranormales). Lucadou fait selon lui l’impasse sur la signification “normale” et n’est pas strictement complémentariste. Le principe d’intelligibilité doit s’appliquer aussi bien à des relations causales que finales (anti-causales), fréquentes que rares.

Contingence psychophysique :

L’étude des mancies et de la synchronicité renouvelle la vision des liens entre contingence, hasard, probabilités et significations. La contingence psychophysique est une notion méta-théorique. Le hasard est contesté par les parapsychologues en tant que principe d’explication ou réalité “objective” (il n’y aurait pas de hasard en soi, Booth & Eisenbud, 1953). Il n’équivaudrait pour certains qu’à un manque d’information. Pour Edmund Whitteker (1943), qui ne fait en cela que prolonger le point de vue de Laplace et soutenir une intemporalité des lois, le monde reste toujours crypto-déterminé. Selon Palmer (2005), la causalité non actualisée est simplement virtuelle. Pour Lucadou, c’est notre manque d’information qui nous ferait apparaître comme significatifs et non-causals certains événements ; il existerait ainsi,selon sa théorie 144 , une relation d’incertitude entre l’importance d’un effet psi et la qualité des témoignages. Pour Atmanspacher (2003), la non-causalité et la contingence sont dues à l’intervention d’observateurs, qui introduisent des corrélations non-locales. Selon Michel Troublé, le monde matériel ne pourrait pas fonctionner sans opérateur non-physique pouvant orienter les contingences par des choix thématiques, ce dont les systèmes uniquement physiques (les machines) sont incapables 145 . Pour tous ces chercheurs, le processus de signification ne s’appliquerait qu‘à des phénomènes contingents, matière et pensée ayant implicitement un caractère transcendantal. Selon le GERP 146 (qui s’est toujours fait un ardent défenseur de Jung 147 ), toutes ces interprétations tendent à évacuer l’intentionnalité propre à l‘œuvre dans toute coïncidence psi. Une synchronicité ne peut se manifester sans existants qui cherchent à la produire et à l’observer. Une synchronicité en soi est une pure vue de l’esprit, un fantasme. Pierre Janin ne considère la synchronicité comme une théorie pertinente des phénomènes psi que si l’on admet que le psi (agence ou percipience) opère toujours au niveau d’une indétermination (objective ou subjective) qu’il contribue à lever dans un sens arbitrairement choisi par lui 148 . Favre va encore plus loin en soutenant qu’il n’y a de sens que produit par des existants, que la matière, même élémentaire, pense et vit, est toujours en partie libre (d’où son indétermination). Le monde ne peut être entièrement écrit, régi par des lois intemporelles, car alors tout acte libre, sensé serait impossible. Le monde existe, évolue ou involue présentement sans que personne, même Dieu, puisse le prédire ou le rétrodire complètement à partir d’un présent. Il y a non seulement une dialectique du déterminisme (causal/final), mais aussi et plus généralement une dialectique hasard/mécanicisme. Il faut bien que le monde soit en partie indéterminé pour que je puisse agir librement, mais il faut inversement que ce monde soit fortement déterminé pour que je persiste à exister. La non-causalité de Jung, spiritualiste, est surtout un déterminisme final transcendé, un mécanicisme sémantique. Alors que l’existence du monde, qui évolue et involue dès l’origine, implique une métaphysique animiste. La signification n’est pas un processus second mais premier. L’existence ne se distingue pas de la signification ; elle résulte d’une différenciation harmonieuse de l’indifférencié (le chaos affectif, dont le vide quantique est une bonne image) et persiste grâce à une réharmonisation continuelle entre matière et pensée, causalité aveugle et finalité propre, signifiant et signifié, réel et imaginaire. La transcendance ne correspond à rien de réel, de vérifiable. Il n’y a que de l’immanent.

Création d’un non-temps dans le temps :

La notion d’un « non-temps » (de l’éternel, de l’absolu) est fréquemment employée par Jung et correspond à un fantasme aussi répandu en physique classique qu’en philosophie : le monde obéirait à des lois intemporelles et transcendantales. Pour expliquer l’existence de précognitions, les parapsychologues sont bien obligés d’admettre que le temps s‘écoule dans les deux sens. Ce qui se recoupe avec les données de la physique quantique : les graphes de Feynman décrivent les anti-particules comme remontant le temps. Costa de Beauregard explique ainsi les précognitions : Les graphes de la mécanique quantique relativiste synthétisent non-séparabilité, extension temporelle de la matière et réciprocité préparation-mesure . Favre conteste l’approche de Costa qui, sur le fond, affirme explicitement que le temps est une apparence et que le monde est écrit de toute éternité, ce qui ne laisse aucune place à l’action libre et sensée et, bien sûr, ne permet absolument pas d’expliquer les prémonitions réussies d’accident, dont Jung refusait également de tenir compte. Il faut envisager un espace-temps circulaire de la signification centré sur l’individu – qu’il soit homme, particule ou galaxie –, avec une histoire qui se réécrit sans cesse (la “création continue” de Jung) aussi bien vers l’avenir que vers le souvenir. Hypothèses surprenantes mais qui ne sont, suivant Favre, que des conséquences obligées de la logique complémentariste appliquée à l’existence.

***

Toutes ces analogies tombent souvent sous le coup de la critique. Intrication, superposition, collapse, complémentarité, tous ces concepts sont utilisés en parapsychologie [comme en sciences humaines] sans aucune référence à la manière dont ils ont été définis précisément ni aux situations spécifiques auxquelles ils s’appliquent. De telles idées peuvent produire de la science fiction fascinante, et pourraient même inspirer une science à venir des relations esprit-matière. Mais sans un travail rigoureux, elles restent des métaphores et des analogies vagues qui ne représentent pas encore un progrès scientifique 149 .

Bien qu’Atmanspacher ne classe pas la théorie de Jung-Pauli dans cette catégorie parascientifique, les extrapolations permanentes dont cette théorie fait l’objet nous invitent à la prudence. Selon ce parapsychologue et physicien allemand, le paradigme Pauli-Jung rentre dans le cadre d’une théorie de la physique quantique généralisée, qu’il tente d’expliciter et de formaliser rigoureusement en collaboration avec H.Römer et H. Walach. Favre néanmoins, encore lui 150 , conteste cette approche qu’il considère comme transcendantale et donc aux antipodes de la problématique – purement existentielle – des rapports pensée-matière, qui implique à côté de lois physiques aveugles des règles morales propres.

En résumé : exploitation des idées jungiennes dans la physique contemporaine

Il s’agit d’une tentative transdisciplinaire d’associer concepts quantiques et conceptions archétypiques. Cette démarche reste pour l’instant analogique.

Les archétypes non activés obéissent à une loi d’ubiquité, semblable à la non-localité de toutes les particules quand elles ne sont pas observées. La loi de contamination des archétypes signifie une interaction permanente entre ces conceptions de même type, bien que chacune de ces conceptions ne puisse s’objectiver qu’isolément ; les physiciens définissent de la même manière les particules de matière. La propriété psychoïde (psycho-physique) attribuée aux archétypes revient à considérer leur signification comme première (complémentarisme) et non seconde (“triadisme”) ; c’est également le cas en physique quantique où la dualité apparente des processus s’avère être une relation significative propre, “ontique”, et ne relever aucunement d’un dualisme ontologique auquel il faudrait ajouter pour le comprendre une tierce explication.
L’approche constructive signalée par Jung est exactement du même type que la détermination rétrocausale, en physique quantique, de la trajectoire par la mesure. L’existence du psi se fondant sur l’observation (toujours causale), il faut donc envisager une dialectique particulière entre déterminisme causal et final. La synchronicité serait une forme d’« observational theory », où l’observateur ne peut être exclu du système qu’il observe et influence. Le psi étant toujours improbable, il faut envisager de plus une dialectique générale (existentielle, ontologique) entre déterminisme et indéterminisme.

Le concept de complémentarité devient alors essentiel et s’identifie à celui de signification. Aucune relation psycho-physique ne peut s’expliquer uniquement par le hasard, une causalité aveugle ou une finalité propre. Elles sont “impensables” avec ce genre d’hypothèse. La contingence n’est pas due à un manque d’informations, ne relève pas d’un mécanicisme sous-jacent qu’il s’agirait de formuler légalement. La signification n’implique pas simplement deux temporalités de direction opposée ni même une temporalité circulaire essentielle, mais un espace-temps cyclique existentiel qui peut être à chaque instant remodelé par les existants. On peut toujours réécrire l’histoire.

Source: http://sciencesphilo.free.fr

139 Traduction libre de H. Atmanspacher, Quantum Approaches to Consciousness.
140 H. Atmanspacher, QuantumApproaches to Consciousness, http://plato.stanford.edu/entries/qt-consciousness
141 R. Morris, 1987, p.155.
142 S. Lupasco, Les trois matières, éd. Cohérence, Strasbourg, 1982, p.72-73.
143 Voir S. Lupasco, L’expérience microphysique et la pensée humaine, PUF, 1941.
144 le MPI : Modèle de l’information pragmatique.
145 La démonstration de cet énoncé fait l’objet de son livre co-écrit avec M. Lefeuvre, Une critique de la raison matérialiste : l’origine du vivant, éd. L’Harmattan, 2001, dont une partie est disponible sur http://www.philothema.com .
146 Groupe d’Etudes et de Recherches en Parapsychologie, cf. http://gerp.free.fr .
147 Voir par exemple F. Favre, “Freud et Jung : deux approches antagonistes du psi”, Revue métapsychique/Parapsychologie (1973) 19-20. Repris dans le collectif 60 Années de parapsychologie, Kimé, 1992.
148 P. Janin, “Nouvelles perspectives sur les relations entre la psyché et le cosmos”, Revue métapsychique-Parapsychologie (1973) 18, p. 71.
149 H. Atmanspacher, Quantum Approaches to Consciousness.
150 Correspondance personnelle, 2004-2006.