Lupasco et la vie

Toujours bienveillant, amical, il vous réchauffait par son rire, son humour, son amour de la plaisanterie. Cioran m’a dit un jour : “Stéphane est l’homme avec lequel j’ai le plus ri dans ma vie”.

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M. Horia Badescu et M. Basarab Nicolescu que je félicite et remercie pour ce colloque, m’ont demandé de vous parler de mon père.

J’ai choisi ce titre “Lupasco et la vie” pour essayer de vous décrire son exceptionnelle vitalité (qui pouvait être explosive lorsqu’il fustigeait les adversaires de ses idées philosophiques de sa voix tonitruante dans une discussion fougueuse).

Lui, le penseur obsédé par la métaphysique et la mort, il était la vie même.

Ce n’est pas une biographie mais beaucoup plus un témoignage. Je tiens plutôt à vous montrer à quel point sa vie marque à la fois une continuité dans ses aspirations, dans les courants intellectuels qu’il a fréquentés, et une multiplicité de changements – ce qui n’est pas antinomique pour le philosophe du contradictoire !

Il y a eu, comme il disait lui-même, des successions de constellations dans toute son existence.

Issu d’une vieille famille de boyards moldaves qui a donné à la Roumanie nombre de savants, d‘écrivains et de musiciens, il était né avec le siècle le 11 août 1900. Cette famille aura une influence certaine sur sa formation intellectuelle, sur son amour de la musique et de la littérature.

Mais, très tôt, son intérêt se porta plus particulièrement sur la philosophie. Il avait coutume de dire qu’il lisait Spinoza à huit ans! Il reprochait quelques fois au “démon de la philosophie” de l’avoir accaparé et obsédé au détriment des mille choses qu’il aurait pu entreprendre dans sa vie. Et pourtant, il a écrit un roman, des nouvelles et des pièces de théâtre, perdues hélas.

Je ne pense pas que son père, qui fut avocat et député et qui mourut jeune, ait eu une grande influence sur lui. C’est plutôt sa mère, pianiste, élève de César Franck qui jouera un grand rôle dans sa jeunesse.

En effet, c’est elle qui prend la décision de s’installer en France en 1916 avec ses deux fils après un grand périple à travers toute l’Europe centrale, pour se fixer à Paris où elle-même, orpheline très jeune, avait été élevée.

Il a fait ses études secondaires au Lycée Buffon, puis ses études universitaires à la Sorbonne, en philosophie, biologie, physique, et fit même un court passage à la Faculté de droit.

En 1926, il publie sa première oeuvre : un recueil de poésie intitulé Dehors , publié aux éditions Stock.

C’est là qu’il rencontre ma mère, une sérieuse protestante qui y travaillait et y poursuivit sa carrière. Elle fut subjuguée par ce beau roumain, profond, brillant et quelque peu jouisseur!

Car à cette époque, il mène une joyeuse vie dans les restaurants, les bars (c’est là qu’il gagnera les 90 kg qui ne le quitteront que pendant la guerre!). Il fréquente les surréalistes Benjamin Perret, Tzara, les peintres Picasso, Wols, etc.

Celle qui fut son ange gardien pendant soixante ans réussit à l’atteler à écrire et à soutenir sa thèse de Doctorat d‘État, qui fut publiée en 1935 chez Vrin.

A partir de cette date, son univers intellectuel est plus particulièrement consacré aux universitaires et au monde philosophique : Brunschvicg, Abel Rey qui présida son jury de thèse (ce qui était méritoire car il ne partageait pas ses idées), de Broglie, Brehier, Bachelard et bien d’autres.

Parallèlement, Il n’abandonne pas ses attaches roumaines : il entretient une correspondance suivie avec Constantin Noica.

C’est également l‘époque de la grande amitié avec Benjamin Fondane, “l’homme le plus intelligent que j’ai rencontré” disait-il.

Tous deux ont l’habitude de se rencontrer régulièrement et partent même faire le tour de la Bretagne en vélo.

Une petite anecdote vous illustrera parfaitement la différence de caractère qui existait entre ces deux grands compagnons, liés par la pensée et par cette capacité de réflexion permanente. En 1942, ils avaient pris l’habitude d’envoyer de Bretagne, des vivres et spécialement du beurre à leurs familles restées à Paris qui y souffraient du manque de nourriture. Un jour, mon père tend son colis au postier et s’exclame joyeusement “Encore du beurre !”. Fondane soupire immédiatement et lui murmure à l’oreille sévèrement “Pourquoi cet encore ?”. Le lendemain, revenant avec leur paquet de beurre, le contrôle économique les attendait…

Hélas, en 1944, par deux fois, à la préfecture de police puis à Drancy, il essayera de le sauver, en vain et Fondane mourra à Auschwitz comme on le sait.

Ce fut pour mon père une immense peine de perdre un ami avec lequel il avait tant d’affinités.

A partir de 1945, il est nommé chargé de recherches au C.N.R.S. et y reste pendant dix ans, ce qui lui permettra de vivre car ce ne sont certes pas ses droits d’auteur qui ont assuré notre subsistance !

Viennent les années 1950. Je dirais que c’est alors l’avènement de l’art abstrait pour mon père, grâce en grande partie à Georges Mathieu dont il découvre la peinture et la pensée. Georges a merveilleusement évoqué aujourd’hui leur rencontre et leur chemin commun jusqu’en 1988.

Ce fut une époque riche en rencontres de tous ordres, que je ne pourrais toutes énumérer! Je me contenterai de citer parmi les écrivains, Paulhan, parmi les biologistes Jean Rostand, parmi les universitaires Fessart, Lacassagne, parmi les poètes, Michaux, Octavio Paz, les surréalistes tels Ribemont-Dessaigne et surtout Breton qui l’admira puis l’excommunia. En effet, pour avoir rédigé un article sur Georges Mathieu, Breton écrivit un article, l’accusant de s‘être vendu au Pape et au Vatican!…Mais qui n’a pas été un jour honni par Breton!

Je ne pourrais entreprendre la liste de tous les peintres abstraits qui se sont réclamés de Lupasco, tant ils sont légions. Il fut aussi très proche des critiques, notamment de Julien Alvard et de Michel Tapié (on peut voir au Staedelisch Museum à Amsterdam, une superbe toile de Karel Appel, intitulée “Portrait de Michel Tapié et Stéphane Lupasco”; mon père avait d’ailleurs écrit un article sur Appel dans la revue XX ème siècle ).

Bien sur, il me faut également évoquer la relation entretenue avec Dali, fervent partisan de la philosophie lupascienne. Ils se rencontrèrent très souvent, en France mais aussi en Espagne dans la maison de Dali et Gala, à Cadaqués.

Peut-être certains peuvent se souvenir de cet entretien transmis en direct de l’hôtel Meurice à la télévision en février 1978 durant lequel Dali et Lupasco échangeaient des propos fort complexes sur la logique du contradictoire , l‘émission finissait sur la vision de Dali, s ‘exclamant avec son célèbre accent catalan :“Vous devez tous lire Lupasco”.

Quelques années auparavant le grand ami Ionesco avait fait dire à son policier dans Victime du devoir : “Vous auriez intérêt à lire Logique du contradictoire , l’excellent livre de Stéphane Lupasco”, le personnage brandissait alors l’ouvrage en scène.

Les années 1960 marquent un nouveau cap dans la diffusion des idées de Lupasco. La publication chez Julliard des Trois Matières est une révélation pour de nombreux critiques dont Claude Mauriac, qui écrit dans le Figaro : “J’ai l’impression de découvrir le Discours de la méthode de notre temps”.

Les ouvrages publiés ensuite aux éditions Christian Bourgois, chez les éditeurs Casterman, Desclès de Brower, et plus récemment par Jean-Paul Bertrand aux Editions du Rocher, ont réussi une percée de sa pensée dans un public plus vaste et plus diversifié.

Mais celle-ci ne touche pas encore le “grand public” tant elle nécessite des connaissances philosophiques et à la fois des connaissances scientifiques.

Et pourtant, cette pensée si complexe est issue d’un personnage étonnamment simple, parfois naïf, et surtout immensément chaleureux.

Toujours bienveillant, amical, il vous réchauffait par son rire, son humour, son amour de la plaisanterie. Cioran m’a dit un jour : “Stéphane est l’homme avec lequel j’ai le plus ri dans ma vie”.

C’est le cas de bien des gens qui l’ont connu, et le mien.

Sa voix tonitruante vous enveloppait : “Quand il parle, les vitres explosent” a écrit Jean-François Revel.

Sa vitalité, il la manifestait dans une curiosité et un amour effréné de tout, la musique, la nature : il méditait en contemplant “ses” chênes millénaires ; féru de montagne, il fut un alpiniste passionné (il racontait avec délectation comment après son passage le dernier sur un pont de neige, celui-ci s‘était écroulé tant il était lourd. Inconscient du danger, il n’avait d’yeux que pour la beautés des crevasses, qui pour lui figuraient d’immenses cathédrales).

La nourriture a toujours tenu une place de premier plan dans son amour de la vie. Il avait un jour élaboré une théorie suivant laquelle la nourriture pouvait remplacer le sommeil. Pendant quarante huit heures il avait donc tenté l’expérience, mangeant abondamment jusqu’au moment où on le retrouva endormi au milieu des victuailles. Il dut reconnaître son échec!

Une autre de ses trouvailles pour justifier son appétit dévorant fut de décréter que manger faisait maigrir, puisque c‘était indéniablement une dépense calorique “considérable”! Cela ne l’empêcha pas d’avoir toute sa vie quelques trente kilos de trop !

Son caractère de bon vivant s’exprimait encore dans d’autres domaines. Grand buveur, grand amateur de femmes, de La Femme, il était également un fumeur invétéré : on ne peut l‘évoquer sans revoir sa belle tête gréco-latine, son profil de médaille, les cheveux rejetés en arrière, la pipe à la bouche, les yeux pensifs, parlant dans des volutes de fumée.

Amoureux de la vie, il manifestait un enthousiasme débordant pour tout ce qui a trait au futur, ne voyant jamais d’obstacles aux projets les plus impossibles.

Quelle ne fut pas mon angoisse ainsi lorsqu‘à 85 ans, alors qu’il ne parvenait presque plus à marcher, il répondit par l’affirmative à une invitation pour un colloque se déroulant à Santiago du Chili !

Cet homme plein d‘énergie, de vitalité était parallèlement d’une innocence désarmante. Il ne recherchait ni même ne comprenait les honneurs ou les questions d’argent.

C’est sans doute cette fraîcheur de sentiment, cette absence de calcul, qui l’ont éloigné des circuits médiatiques et institutionnels.

C‘était en définitive un homme libre. Et je peux ajouter, un homme heureux pour qui seules ont compté les idées, la connaissance et l’affectivité.

Le lendemain de la mort de mon père, Georges Mathieu a écrit un admirable article dans le Figaro : “La double mort de Lupasco”, dans lequel il fustigeait le silence qui a entouré et sa mort, et son oeuvre.

Or, à présent avec ce colloque, avec la création tout récente d’une Fondation Lupasco en Roumanie, on assiste à l’amorce de ce que l’on pourrait appeler :” la résurrection de Lupasco “.

Source : site internet