Heureux les pauvres en esprit – Sermon 52

En effet, le don que je reçois dans cette percée, c’est que moi et Dieu, nous sommes un. Alors je suis ce que j‘étais et là je ne grandis ni ne diminue, car je suis là un moteur immobile qui meut toutes choses. Alors Dieu ne trouve pas de lieu dans l’homme, car par cette pauvreté, l’homme acquiert ce qu’il a été éternellement et ce qu’il demeurera à jamais. Alors Dieu est un avec l’esprit, et c’est la suprême pauvreté que l’on puisse trouver.

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Extrait de l’ouvrage Maître Eckhart – être Dieu en Dieu – Benoît Beyer de Ryke.

Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum.

Ce sermon est considéré comme le plus grand sermon de Maître Eckhart. Pour l’essentiel, son popos est que l’homme doit se déprendre de lui-même pour accéder à la vie en Dieu.

Selon son procédé habituel, le prédicateur cite une phrase de l‘Écriture dont il fait une exégèse spirituelle. Ici, il commence la première des Béatitudes (ou promesse de bonheur éternel) du Sermon sur la Montagne, figurant dans Matthieu (5,3) : « Heureux sont les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux. »

Eckhart part de l’affirmation d’Albert le Grand pour qui un homme pauvre est celui qui ne peut se contenter de toutes les choses créées par Dieu, mais il considère la pauvreté selon une signification plus haute : est un homme pauvre celui qui ne veut rien, qui ne sait rien et qui n’a rien.

Celui qui ne veut rien renonce à vouloir accomplir la volonté de Dieu, il doit être « aussi dépris de sa volonté créée quand il l‘était quand il n‘était pas ». Eckhart fait référence à l’existence éternelle de l’homme, antérieure à la création, quand il était en Dieu en tant qu’idée. Alors il n’avait pas de Dieu, car il n’y a de Dieu que pour les créatures. D’où la formule paradoxale d’Eckhart : « nous prions Dieu d‘être dépris de Dieu ». Autrement dit : que la Déité nous libère de l’image de Dieu.

Celui qui ne sait rien doit être dépris de tout savoir, y compris même de la connaissance que Dieu vit en lui. Et celui qui n’a rien doit être tellement libéré de Dieu et de toutes ses oeuvres que Dieu, s’il veut agir dans l‘âme, soit lui-même le lieu où il peut agir car il n’y a plus alors que lui.

La suprême pauvreté est représentée par la percée ou le retour vers la Déité, équivalent du retour à l’Un des néoplatoniciens.

On est étourdi devant un prêche d’une telle difficulté. Eckhart devait en être bien conscient puisqu’il précise que celui qui ne le comprend pas ne doit pas s’en affliger car pour comprendre ce discours, il faut être semblable à cette vérité « venue directement du coeur de Dieu ». À en juger par le succès de ce sermon, force est de constater que les fidèles ne se sont pas découragés pour autant.

La béatitude ouvrit sa bouche de sagesse et dit : « Heureux sont les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux. »

Tous les anges et tous les saints et tout ce qui naquit jamais doit faire silence quand parle la sagesse du Père, car toute la sagesse des anges et de toutes les créatures est une pure folie devant la sagesse insondable de Dieu. Celle-ci a dit que les pauvres sont heureux.

Il est deux sortes de pauvreté : une pauvreté extérieure, elle est bonne et il faut vraiment la louer chez l’homme qui la pratique volontairement pour l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, car lui-même l’a pratiquée sur terre. De cette pauvreté je ne veux pas parler davantage maintenant, mais il existe encore une autre pauvreté, une pauvreté intérieure, celle qu’il faut entendre par la parole de Notre-Seigneur quand il dit : « Heureux sont les pauvres en esprit. »

Je vous prie d‘être ainsi pour que vous compreniez ce discours, car je vous dis dans l‘éternelle vérité : si vous n‘êtes pas conformes à cette vérité dont nous voulons maintenant parler, vous ne pouvez pas me comprendre.

Certaines personnes m’ont demandé ce qu’est la pauvreté en elle-même et ce qu’est un homme pauvre. Nous voulons y répondre.

L‘évêque Albert dit qu’un homme pauvre est celui qui ne peut se contenter de toutes les choses créées par Dieu, et c’est une parole juste. Mais nous parlerons encore mieux et considérerons la pauvreté selon une signification plus haute : est un homme pauvre celui qui ne veut rien, et qui ne sait rien, et qui n’a rien. Nous parlerons de ces trois points et je vous prie, pour l’amour de Dieu, de comprendre cette vérité si vous le pouvez, et si vous ne la comprenez pas, ne vous en souciez pas, car je veux parler d’une vérité telle que peu de personnes bonnes doivent la comprendre.

En premier lieu nous disons que celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien. Certaines gens ne comprennent pas bien ce sens ; ce sont les gens qui s’attachent à la pénitence et aux exercices extérieurs que ces gens tiennent pour importants parce qu’ils s’y cherchent eux-mêmes. Que Dieu les prenne en pitié d’avoir une si pauvre connaissance de la divine vérité. Ces gens sont nommés saints sur leurs apparences extérieures, mais intérieurement ce sont des ânes, car ils ne savent pas discerner la divine vérité. Ces gens répètent bien qu’un homme pauvre est celui qui ne veut rien, mais ils l’interprètent en ce sens que l’homme doit vivre sans jamais accomplir en rien sa volonté et de plus qu’il doit s’efforcer d’accomplir la toute chère volonté de Dieu. Ces personnes ont une position juste car leur opinion est bonne, nous les louerons donc. Que Dieu, dans sa miséricorde, leur donne le royaume des cieux. Mais moi je dis dans la vérité divine que ces personnes ne sont pas des personnes pauvres ni pareilles à des personnes pauvres. Elles sont en grande considération aux yeux des gens qui ne savent rien de mieux, mais je dis que ce sont des ânes qui n’entendent rien à la vérité divine. En raison de leur bonne intention, qu’elles obtiennent le royaume des cieux, mais de cette pauvreté dont nous voulons parler maintenant, elles ne savent rien.

Si on me demandait ce qu’est un homme pauvre, qui ne veut rien, je répondrais : tout le temps que l’homme est tel que c’est sa volonté de vouloir accomplir la toute chère volonté de Dieu – cet homme n’a pas la pauvreté dont nous voulons parler, car cet homme à une volonté par laquelle il veut satisfaire à la volonté de Dieu et ce n’est pas la raie pauvreté. Car si l’homme doit être véritablement pauvre, il doit être aussi dépris de sa volonté créée qu’il l‘était quand il n‘était pas. Car je dis par l‘éternelle vérité : toute le temps que vous avez la volonté d’accomplir la vérité de Dieu, vous n‘êtes pas pauvres, car seul est un homme pauvre celui qui ne veut rien et qui ne désire rien.

Lorsque j‘étais dans ma cause première, je n’avais pas de Dieu et j‘étais cause de moi-même; alors je ne voulais rien, je ne désirais rien, car j‘étais un être libre, je me connaissais moi-même, jouissant de la vérité. Je me voulais moi-même et je ne voulais rien d’autre ; ce que je voulais, je l‘étais et ce que j‘étais, je le voulais et là j‘étais dépris de Dieu et de toutes choses, mais lorsque, par ma libre volonté, je sortis et reçu mon être créé, j’eus un Dieu, car avant que fussent les créatures, Dieu n‘était pas « Dieu », mais il était ce qu’il était. Mais lorsque furent les créatures et qu’elles reçurent leur être créé, Dieu n‘était pas « Dieu » en lui-même, il était « Dieu » dans les créatures.

Or nous disons que Dieu, en tant qu’il est « Dieu », n’est pas la fin suprême de la créature, car pour autant qu’elle est en Dieu, la moindre créature a la même richesse que lui. Et s’il était possible qu’une mouche possède un intellect et soit capable de chercher intellectuellement l’abîme éternel de l‘être divin d’où elle est issue, nous dirions que Dieu, avec tout ce qu’il est en tant que « Dieu », nepourrait pas donner à cette mouche pleinitude et satisfaction. C’est pourquoi nous prions Dieu d‘être dépris de « Dieu » et d’accueillir la vérité et d’en jouir éternellement là où les anges les plus élevés et la mouche et l‘âme sont égaux, là où je me tenais, où je voulais ce que j‘étais et étais ce que je voulais. Nous disons donc : si l’homme doit être pauvre en volonté, il doit aussi peu vouloir et désirer qu’il voulait et désirait alors qu’il n‘était pas.Et voilà de quelle manière est pauvre l’homme qui ne veut rien.

En second lieu est un homme pauvre celui qui ne sait rien. Nous avons dit parfois que l’homme devrait vivre comme s’il ne vivait ni pour lui-même ni pour la vérité ni pour Dieu. Mais maintenant nous parlons différemment et nous irons plus loin en disant que l’homme qui doit avoir cette pauvreté doit vivre de telle sorte qu’il ignore même qu’il ne vit ni pour lui-même ni pour la vérité ni pour Dieu ; bien plus, il doit être tellement dépris de tout savoir qu’il ne sait ni ne reconnaît ni ne ressent que Dieu vit en lui ; plus encore, il doit être dépris de toute connaissance vivant en lui, car lorsque l’homme se tenait dans l‘être éternel de Dieu, rien d’autre ne vivait en lui et ce qui vivait là, c‘était lui-même. Nous disons donc que l’homme doit être aussi dépris de son propre savoir qu’il l‘était lorsqu’il n‘était pas ; qu’il laisse Dieu opérer ce qu’il veut et que l’homme soit dépris.

Tout ce qui est jamais venu de Dieu a pour fin une activité pure, mais l’activité propre de l’homme est d’aimer et de connaître. Or la question se pose de savoir en quoi consiste essentiellement la béatitude. Certains maîtres ont dit qu’elle réside dans la connaissance, d’autres, disent qu’elle réside dans l’amour, d’autres isent qu’elle réside dans la connaissance et dans l’amour, et ceux-là parlent mieux.Mais nous disons qu’elle ne réside ni dans la connaissance ni dans l’amour, bien plutôt il existe dans l‘âme quelque chose d’où fluent la connaissance et l’amour ; cela ne connaît ni n’aime comme les autres puissances de l‘âme. Celui qui sait cela sait en quoi réside la béatitude. Cela n’a ni avant ni après, n’attend rien qui lui advienne car cela ne peut ni gagner ni perdre. C’est pourquoi ce « quelque chose » est aussi privé du savoir que Dieu agit en lui, bien plutôt : ce « quelque chose » jouit lui-même de lui-même selon le mode de Dieu. Nous disons donc que l’homme doit être quitte et dépris de Dieu, en sorte qu’il ne connaisse l’action de Dieu en lui ; c’est ainsi que l’homme peut posséder la pauvreté. Les maîtres disent que Dieu est un être, un être doué d’intellect et il ne connaît ni ceci ni cela. Ainsi donc, Dieu est libéré de toutes choses et c’est pourquoi il est toutes choses. Celui-là donc qui doit être pauvre en esprit doit être pauvre de tout son propre savoir, en sorte qu’il ne sache rien d’aucune chose, ni de Dieu, ni de la créture, ni de lui-même. Il est donc nécessaire que l’homme désire ne rien pouvoir savoir ni connaître des oeuvres de Dieu. De cette manière l’homme peut être pauvre de son propre savoir.

En troisième lieu est pauvre l’homme qui ne possède rien. Beaucoup de gens ont dit que la perfection consiste à ne rien posséder des biens matériels, et c’est bien vrai en un sens pour celui qui le fait volontairement. Mais ce n’est pas le sens auquel je pense.

J’ai dit précédemment que celui-là est un homme pauvre qui veut non pas accomplir la volonté de Dieu, mais qui vit de telle sorte qu’il est libéré et de sa volonté propre et de la volonté de Dieu, tel qu’il l‘était alors qu’il n‘était pas. Nous disons de cette pauvreté que c’est la pauvreté la plus haute. En second lieu nous avons dit que celui-là est un homme pauvre qui ne sait rien des oeuvres que Dieu opère en lui. Celui qui est ainsi libéré de savoir et de connaître autant que Dieu est libéré de toutes choses – c’est la plus pure pauvreté. Mais la troisième dont nous voulons parler maintenant est la pauvreté la plus claire : celle de l’homme qui n’a rien.

Remarquez ceci avec application et sérieux ! J’ai dit souvent, et de grands maîtres l’ont dit aussi, que l’homme doit être libéré de toutes choses et de toutes oeuvres, intérieures et extérieures, de telle sorte qu’il puisse être un lieu propre de Dieu où Dieu puisse opérer. Maintenant nous parlons différemment. Si l’homme est libéré de toutes les créatures et de Dieu et de lui-même, mais s’il est encore tel que Dieu trouve en lui un lieu où opérer, nous disons : tout le temps qu’il en est ainsi en cet homme, cet homme n’est pas pauvre de la plus extrême pauvreté. Car dans ses opérations, Dieu ne vise pas un lieu dans l’homme où il puisse opérer : la pauvreté en esprit, c’est que l’homme soit tellement libéré de Dieu et de toutes ses oeuvres que Dieu, s’il veut opérer dans l‘âme, soit lui-même le lieu où il veut opérer, et cela, il le fait volontiers. Car lorsqu’il trouve l’homme aussi pauvre, Dieu opère sa propre oeuvre et l’homme subit ainsi Dieu en lui et Dieu est le lieu propre de ses opérations, du fait que Dieu opère en lui-même. Ici, dans cette pauvreté, l’homme retrouve l‘être éternel qu’il a été, qu’il est maintenant et qu’il demeurera à jamais.

Saint Paul dit : « Tout ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu. » Or ce discours-ci semble se situer au-dessus de la grâce et au-dessus de l‘être et au-dessus de la connaissance et au-dessus de la volonté et au-dessus de tout désir – comment donc la parole de Saint Paul peut-elle être vraie ? Là-dessus on répondra que les paroles de Saint Paul sont vraies. Il était nécessaire que la grâce de Dieu soit en lui car ce que la grâce opéra en lui, c’est ce qui était « accident » devienne « substance ». Lorsque la grâce eut terminé son oeuvre, Paul demeura ce qu’il était.

Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit ni n’ait en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu’il réserve un lieu, il garde une distinction. C’est pourquoi je prie Dieu qu’il me libère de « Dieu », car mon être essentiel est au-dessus de « Dieu » en tant que nous saisissons Dieu comme principe des créatures. Dans ce même être de Dieu où Dieu est au-dessus de l‘être et au-dessus de la distinction, j‘étais moi-même, je me voulais moi-même, je me connaissais moi-même pour faire cet homme [que je suis]. C’est pourquoi je suis cause de moi-même selon mon être qui est éternel, et non pas selon mon devenir qui est temporel. C’est pourquoi je suis non-né (ungeboren) et selon mon mode non-né, je ne puis jamais mourir. Selon mon mode non-né, j’ai été éternellement et je suis maintenant et je dois demeurer éternellement. Ce que je suis selon ma naissance doit mourir et être anéanti, car c’est mortel, c’est pourquoi cela doit se corrompre avec le temps. Dans ma naissance [éternelle], toutes choses naquirent et je fus cause de moi-même et de toutes choses, et si je l’avais voulu je ne serais pas, et toutes choses ne seraient pas, et si je n‘étais pas, « Dieu » ne serait pas non plus. Que Dieu soit « Dieu », j’en suis une cause ; si je n‘étais pas, Dieu ne serait pas « Dieu ». Il n’est pas nécessaire de savoir cela.

Un grand maître dit que sa percée est plus noble que sa diffusion, et c’est vrai. Lorsque je fluai de Dieu, toutes choses dirent : Dieu est, et cela ne peut pas me rendre heureux car par là je me reconnais créature. Mais dans la percée où je suis libéré de ma propre volonté et de la volonté de Dieu et de toutes ses oeuvres et des oeuvres de Dieu lui-même, je suis au-dessus de toutes les créatures et ne suis ni « Dieu » ni créature, mais je suis plutôt ce que j‘étaiset ce que je dois rester maintenant et à jamais. Là je reçois une impulsion qui doit m’emporter au-dessus de tous les anges. Dans cette impulsion, je reçois une richesse telle que Dieu ne peut pas me suffire selon tout ce qu’il est « Dieu » et selon toutes ses oeuvres divines. En effet, le don que je reçois dans cette percée, c’est que moi et Dieu, nous sommes un. Alors je suis ce que j‘étais et là je ne grandis ni ne diminue, car je suis là un moteur immobile qui meut toutes choses. Alors Dieu ne trouve pas de lieu dans l’homme, car par cette pauvreté, l’homme acquiert ce qu’il a été éternellement et ce qu’il demeurera à jamais. Alors Dieu est un avec l’esprit, et c’est la suprême pauvreté que l’on puisse trouver.

Que celui qui ne comprend pas ce discours ne s’en afflige pas dans son coeur. Tout le temps que l’homme n’est pas semblable à cette vérité, il ne peut pas comprendre ce discours, car c’est une vérité sans voile qui est venue directement du coeur de Dieu.

Que Dieu nous aide afin que nous puisssions vivre pour la trouver éternellement. Amen.

2 thoughts on “Heureux les pauvres en esprit – Sermon 52”

  1. “Ils sont privilégiés ceux que le soleil et le vent suffisent à rendre fous, sont suffisants à saccager !”
    René Char

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