Être Dieu en Dieu

Par le détachement, l’homme laisse vide une place où peut se réaliser la naissance de Dieu dans l‘âme, c’est-à-dire l’inhabitation ou encore la filiation divine. En contrepartie, l’homme naît en Dieu, il est déifié.

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Le néant des créatures

Si Dieu est néant en tant qu’il est le tout autre, les créatures sont également par rapport à lui pur néant. La formule a été condamnée comme suspecte d’hérésie par la bulle In agro dominico (art. 26) : “Toutes les créatures sont un pur néant ; je ne dis pas qu’elles sont peu de chose, mais qu’elles sont un pur néant.” Aussi convient-il de supprimer ce néant des créatures afin de retrouver l’Unité originelle d’où tout provient. Il s’agit donc de se dépouiller de notre état de créature (Eckhart dit dans le Sermon 52 que “si l’homme doit être véritablement pauvre, il doit être aussi dépris de sa volonté créée qu’il l‘était quand il n‘était pas”). Il y a dans la pensée de Maître Eckhart une recherche de l’Un par-delà la multiplicité ; ou, plus exactement, un effort pour comprendre le multiple comme Unité.

L’union entre le fond de l‘âme et le fond de Dieu

Car c’est dans l’Unité que l’homme et Dieu peuvent ne faire qu’Un. Cette Unité est en quelque sorte l’origine commune de Dieu et de l’homme. Retourner à cette origine est le but de l’union mystique prêchée par Maître Eckhart : dépasser la relation hiérarchique de fac-à-face — où Dieu est présenté comme le Créateur et où la créature est radicalement différente de Dieu — pour entrer dans le vide de l’infiguré (au-delà des images), de l’indicible (au-delà des mots) et de l’impensable (au-delà des concepts) qu’est la non-manifestation, autrement dit l’Unité indifférenciée primitive. Eckhart n’entend pas signifier pour autant que l’homme et Dieu sont identiques. Il nous invite seulement à sortir de l’opposition dualiste entre le Dieu des créatures et l’homme créature pour retrouver l’Unité commune aux deux. Cet unique Un est à la fois le fond secret de l‘âme et le fond du Dieu manifesté. C’est l’Unité originelle dans laquelle fusionnent le fond de l‘âme et la Déité inconnaissable.

Le fond de l‘âme est, Eckhart insiste, ce qu’il y a d’incréé en elle. Cette affirmation a été condamnée par la bulle In ago (art. 27) : “il y a dans l‘âme quelque chose qui est incréé et incréable ; si l‘âme entière était telle, elle serait incréée et incréable ; et cela, c’est l’intellect.” Pour désigner ce lieu, Eckhart multiplie les métaphores et les expressions : c’est le “petit château fort”, l’“étincelle de l‘âme”, le “fond secret”, l’“intellect” ou encore la “syndérèse”. Ce qui en l’homme est ainsi capable de Dieu, c’est le plus intérieur : ce fond est ce qu’il y a d’incréé et d’incréable en l‘âme. Cette partie de l‘âme constitue l’instance de médiation où Dieu se rencontre lui-même. Comme l‘écrit Étienne Gilson : “Une telle doctrine conduisait droit à l’union de l‘âme à Dieu par un effort pour se retrancher dans cette “citadelle de l‘âme” où l’homme ne se distingue plus de Dieu, puisqu’il n’est plus lui-même que l’Un.”

Le détachement

La voie spirituelle proposée est celle de l’intériorité. Il s’agit d’un thème augustinien mais que Maître Eckhart approfondit de manière originale. Pour Augustin, c’est la conversion qui est le chemin de l’intériorité, permettant de retourner à son principe. Chez Eckhart, ce qui prend, toute proportion gardée, la place de la conversion, c’est le détachement. Eckhart consacre d’ailleurs un traité — Du détachement — à cette notion qu’il considère comme “la plus haute et la meilleure vertu par quoi l’homme peut le mieux s’unir à Dieu et devenir par la grâce ce que Dieu est par nature”. Par le détachement, l’homme laisse vide une place où peut se réaliser la naissance de Dieu dans l‘âme, c’est-à-dire l’inhabitation ou encore la filiation divine. En contrepartie, l’homme naît en Dieu, il est déifié.

La divinisation de l’homme

cette double naissance de Dieu en l’homme et de l’homme en Dieu constitue le noyau de la méditation d’Eckhart. Dans cette expérience, le transcendant devient immanent. Mais il s’agit d’un immanentisme spirituel, non d’un panthéisme philosophique dans lequel Dieu et le monde s’identifient. Pour désigner cet état de l‘âme détachée, Eckhart parle aussi de la “pauvreté” : c’est le thème du fameux Sermon 52 sur la pauvreté spirituelle. Dans ce sermon, Eckhart prie Dieu de le délivrer de Dieu,autrement dit du Dieu des créatures. Il y évoque les trois pauvretés du “vouloir”, du “savoir” et de l’“avoir” : “Est un homme pauvre celui qui ne veut rien, et qui ne sait rien, et qui n’a rien.” Détachée de toute chose créée, l‘âme rejoint son état incréé et devient ainsi “par grâce ce que Dieu est par nature”, selon une formule de Maxime le Confesseur (vers 580-662). Pour être vraiment elle-même, conformément à sa nature profonde, l‘âme doit rejoindre Dieu, elle doit être Dieu. C’est cette déification ou divinisation qui constitue la fin visée par la mystique eckhartienne. Maître Eckhart insiste sur le rôle de la grâce (ou faveur accordée par Dieu) qui creuse dans l‘âme le lieu où s’opère la jonction du créé et de l’incréé. Cette déification n’est donc pas une autodivinisation comme dans l’insaisissable secte du Libre Esprit (dont beaucoup d’historiens doutent aujourd’hui qu’elle ait réellement existé en tant que groupe constitué), accusée par l‘Église d’avoir professé des thèses panthéistes (“Dieu est tout ce qui existe et l’homme peut devenir Dieu par nature”), menaçant ainsi de faire disparaître la différence entre le Créateur et la créature.

La déification n’est toutefois pas une thèse orthodoxe dans le christianisme. C’est elle qu’exprime l’adage — figurant notamment chez Irénée de Lyon (vers 130 – vers 202) et Athanase (vers 295 – 373) — selon lequel “Dieu s’est fait homme pour l’homme devienne Dieu”. Au premier terme de la phrase correspond l’Incarnation, au second l’inhabitation (ou présence de Dieu dans l‘âme). On pourrait dire qu‘à l’humanisation de Dieu répond une divinisation de l’homme. Marie-Anne Vannier parle à ce propos d’“Incarnation continuée”, dans la mesure où l’Incarnation historique du Christ se poursuit au travers de la “naissance de Dieu dans l‘âme”. C’est en effet là la visée principale de l’oeuvre de Maître Eckhart : exposer que le Verbe s’est fait chair, qu’il a endossé la nature humaine pour permettre la déification de l’homme. C’est cette thèse aussi qu‘énonce Maître Eckhart dans les Sermons allemands 101 à 104 , qui ont été récemment publiés par Georg Steer dans la grande édition critique de Stuttgart (Kohlhammer) et traduits en français chez Arfuyen : “Voici que nous entrons dans le temps de la naissance éternelle, par laquelle Dieu le Père a engendré dans l‘éternité et ne cesse d’engendrer, afin que cette même naissance se produise aujourd’hui, dans le temps, dans la nature humaine. “Que cette naissance se produise toujours, dit saint Augustin, à quoi cela me sert-il si elle ne se produit pas en moi ?” Qu’elle se produise en moi, c’est cela qui importe.”

Préface de l’ouvrage Maître Eckhart – être Dieu en Dieu – Benoît Beyer de Ryke.

3 thoughts on “Être Dieu en Dieu”

  1. Soyez les “contenants” de Dieu ! Si vous n‘êtes pas les contenants de Dieu, ne soyez pas les contenants de vous-même : car si vous n‘êtes pas les contenants de vous-même, vous êtes les contenants de Dieu ! Je dirai même plus : Soyez Dieu ! (Khoda bashid). Et si vous n‘êtes pas Dieu, ne soyez pas vous-même ; car si vous n‘êtes pas vous-même, vous êtes Dieu !

    Awhad al-din Balyani

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  2. Lorsque ce secret se dévoile à toi (…) tu sais (…) que tu es toi-même le but de ta quête (…). Tu vois Ses attributs comme tiens et Son essence comme ton essence.

    Balyani

    Celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur. Mieux : il se fait semblable à son Seigneur.

    Ibn Sab’in

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  3. “I believe we ultimately come from a superior entity to which awe and respect is due and which we shouldn’t try to approach by trying to conceptualize too much, It’s more a question of feeling. Although they cannot be tested, the intuitions people have when they are moved by great art or by spiritual beliefs help them grasp a bit more of ultimate reality”.
    Bernard d’Espagnat

    “Le sentiment religieux est naturel à l’homme au sein de ce mystère dont il se sent enveloppé ; mais qu’on ne me parle pas des religions. Elles imposent des croyances arrêtées et exclusives, lesquelles ne conviennent nullement à un être qui ne sait rien et ne peut rien affirmer.”
    Louise Ackermann 1903

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