Le miroir des âmes simples et anéanties

Or cette âme est si brûlante en la fournaise du feu d’amour, qu’elle est devenue feu, à proprement parler, si bien qu’elle ne sent pas le feu, puisqu’elle est feu en elle-même par la force d’Amour qui l’a transformée en feu d’amour.

Sa connaissance est si claire qu’elle se voit néant en Dieu, et voit Dieu néant en elle.

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Chapitre 7. Comment cette âme est noble, et comment elle ne tient compte de rien

Raison : Mais que peut-être, sire Amour, que cette âme puisse vouloir ce que dit ce livre, alors qu’il a dit auparavant qu’elle n’a point de volonté ?

Amour : Raison, ce n’est pas sa volonté qui le veut, mais c’est plutôt la volonté de Dieu qui le veut en elle ; car ce n’est pas cette âme qui demeure en Amour, lequel lui ferait vouloir cela par quelque désir, mais c’est plutôt Amour qui réside en elle, lui qui a pris sa volonté, et c’est pourquoi il a fait sa volonté par elle ; alors Amour opère en elle sans elle-même, si bien qu’il n’y a point de mésaise qui puisse demeurer en elle.

Chapitre 11. Comment, à la requête de Raison, Amour donne connaissance de cette âme aux contemplatifs, en expliquant neuf points dont il a été fait auparavant mention

Raison, à Amour : Le premier point dont vous avez parlé, c’est que l’on ne peut trouver une telle âme.

Amour : C’est vrai. C’est-à-dire que cette âme ne connaît en elle-même qu’une seule chose, à savoir la racine de tous ses maux et l’abondance de tous ses péchés innombrables, sans poids ni mesure. Mais le péché n’est rien, et cette âme est tout effondrée et épouvantée de ses horribles fautes qui sont moins que rien ; et en le comprenant, elle devient moins que rien pour autant qu’il dépend d’elle ; d’où l’on peut conclure que l’on ne peut trouver cette âme. En effet, elle est tellement anéantie par humilité, qu‘à son juste jugement, et s’il en était que Dieu voulût prendre vengeance du millième d’une seule de ses fautes, aucune créature qui péchât jamais ne mériterait le tourment et la confusion infinie dont elle se voit digne. Cette humilité, et nulle autre, est humillité véritable et parfaite en l‘âme anéantie.

Amour : Le neuvième point, dame Raison, c’est que cette âme n’a point de volonté.

Raison : Dieu d’Amour ! Que dites-vous là ? Vous dites que cette âme n’a point de volonté ?

Amour : Mais certainement, car tout ce que cette âme veut en y consentant, c’est ce que Dieu veut qu’elle veuille, et elle le veut pour accomplir la volonté de Dieu et non la sienne; et elle ne peut le vouloir par elle-même, mais c’est le vouloir de Dieu qui le veut en elle ; d’où il ressort que cette âme n’a point de volonté sans la volonté de Dieu qui lui fait vouloir tout ce qu’elle doit vouloir.

Chapitre 12. La véritable façon de comprendre ce que ce livre dit en bien des endroits à savoir que l‘âme anéantie n’a point de volonté

Amour : Maintenant, écoutez et comprenez bien, auditeurs de ce livre, la véritable façon de comprendre ce qu’il dit en bien des endroits, à savoir que l‘âme anéantie n’a point de volonté, ni ne peut en avoir, ni n’en peut vouloir avoir, et qu’en cela la volonté divine est parfaitement accomplie ; il dit aussi que l‘âme ne se satisfait pas de l’amour divin ni l’amour divin ne se satisfait de l’amour de l‘âme, tant que l‘âme n’est pas en Dieu ni Dieu en l‘âme, de lui-même et par lui-même ; et en cette manière d‘être divine, l‘âme trouve alors toute sa satisfaction.

Chapitre 13. Comment Raison est satisfaite de l’explication des choses susdites pour les contemplatifs et les actifs, mais elle pose encore des questions pour les personnes communes

Amour : Elles [les âmes libérées] ne veulent ni ne veulent pas aucune de ces prospérités ou de ces adversités, car ces âmes n’ont pas d’autre volonté que celle que Dieu veut en elles, et le vouloir divin n’encombre pas ces créatures d’exception par les embarras dont nous venons de parler.

[…]

Et c’est pourquoi l‘âme libérée n’a point de volonté de vouloir ou de ne pas vouloir, mais seulement de vouloir la volonté de Dieu et de supporter en paix les dispositions divines.

[…]

… cette âme possède Dieu par grâce divine, et qui possède Dieu possède tout ; et pourtant, il dit qu’elle ne possède rien, parce que tout ce que cette âme possède en elle de Dieu par le don de la grâce divine ne lui semble rien : cela vaut comparé à ce qu’lle aime et qui est en Lui, et cela, il ne le donnera à personne d’autre qu‘à Lui-même. Et selon cette façon de comprendre, cette âme possède tout et ne possède pourtant rien, elle sait tout et pourtant ne sait rien.

Chapitre 16. Où Amour répond à Raison sur ce qu’il a dit que l‘âme sait tout et ne sait rien

Amour : …Elle veut tout, et elle ne veut pourtant rien : en effet, cette âme veut si parfaitement la volonté de Dieu, qu’elle ne sait, ni ne peut, ni ne veut autre chose en son vouloir que la volonté de Dieu, tant Amour l’a mise en forte prison ; et pourtant, elle ne veut rien, car ce qu’elle veut et que Dieu veut en elle est si peu de chose à côté de ce qu’elle voudrait vouloir, qu’elle ne peut avoir ce que Dieu veut qu’elle veuille. En effet, son vouloir est néant à côté de celui qui la satisferait et qui ne lui sera jamais donné ; c’est cela le vouloir du vouloir de Dieu, comme on l’a déjà dit. Et donc, selon cette façon de comprendre, cette âme veut tout et elle ne veut pourtant rien.
Cette fille de Sion ne désire ni messes ni sermons, ni jeûnes ni oraisons.

Raison : Et pourquoi, sire Amour ? C’est pourtant la pâture des âmes saintes !

Amour : C’est vrai pour celles qui mendient, mais celle-ci ne mendie rien, car elle n’a aucun besoin de désirer chose qui soit hors d’elle. Maintenant, Raison, comprenez : pourquoi cette âme désirerait-elle les choses que je viens de nommer, puisque Dieu est aussi bien partout sans elles qu’avec ? Cette âme n’a d’autre pensée, parole ou oeuvre, que l’exercice de la grâce de la Trinité divine. Elle n‘éprouve de chagrin ni pour les péchés qu’elle fit jamais, ni pour les souffrances de Dieu pour elle, ni pour les péchés ou pour les maux en lesquels demeure son prochain.

Raison : Dieu ! Mais qu’est-ce à dire, Amour ? Apprenez-moi la façon de le comprendre, puisque vous m’avez apaisée sur mes autres questions.

Amour : C’est-à-dire que cette âme ne s’appartient pas, si bien qu’elle ne peut éprouver de chagrin, car sa pensée est établie en un lieu paisible, et c’est en la Trinité; elle ne peut pas en bouger ni éprouver de chagrin aussi longtemps que son Bien-Aimé s’en trouve bien. Mais que quelqu’un tombe en péché, et que le péché fût jamais commis, voilà qui déplaît à sa volonté comme à celle de Dieu, car c’est son plaisir même qui donne à cette âme son déplaisir. Néanmoins, la Trinité n‘éprouve en elle aucun chagrin pour ce déplaisir, si bien que cette âme établie en elle n’en éprouve pas non plus. Certes, si cette âme établie si haut pouvait aider son prochain, elle l’aiderait de tout son pouvoir et de tout ce dont il a besoin ; mais les pensées de telles âmes sont si divines, qu’elles ne s’arrêtent pas tant dans les choses passagères et créées qu’elles en conçoivent du chagrin pour elles, puisque Dieu est bon sans mesure.

Chapitre 25. Raison demande à Amour si ces âmes sentent quelque joie en elles

Raison : Mais dites-moi, Amour : ces âmes sentent-elles quelque joie en elles ou hors d’elles-mêmes ?

Amour : Je réponds non à votre question ; en effet, leur nature est tuée et leur esprit est mort, car toute leur volonté s’est séparée d’elles, et c’est pourquoi elle vit, elle demeure et elle est en la volonté divine, du fait de cette mise à mort.

[..]

Celui qui brûle n’a pas froid, et celui qui se noie n’a pas soif. Or cette âme est si brûlante en la fournaise du feu d’amour, qu’elle est devenue feu, à proprement parler, si bien qu’elle ne sent pas le feu, puisqu’elle est feu en elle-même par la force d’Amour qui l’a transformée en feu d’amour.

Chapitre 26. Comment cette âme n’aime rien, sinon pour l’amour de Dieu

Amour : Cette âme n’aime rien ni n’aimera plus aucune chose en Dieu, aussi noble soit-elle, sinon seulement pour Dieu et parce qu’il le veut ; aussi aimera-t-elle Dieu en toutes choses et les choses pour l’amour de lui ; et par cet amour, cette âme est seulement en l’amour pur de l’amour de Dieu. Sa connaissance est si claire qu’elle se voit néant en Dieu, et voit Dieu néant en elle.

Marguerite Porete – Traduction de Max Huot de Longchamp.

2 thoughts on “Le miroir des âmes simples et anéanties”

  1. “L’apparence n’est rien ; c’est la dedans qu’est la plaie.”

    Euripide

    “Etrange la rupture que le vent fait sur la montagne.”
    R. Barbier

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