Coloquintessence – instantané avec U.G.

Pourquoi devrions-nous penser en terme de permanence de l’humanité? Pourquoi devrions-nous penser en termes de pérennité de l’humanité? En fait, ce n’est pas du tout ce qui nous intéresse, parce que nous ne faisons rien. Tout ce que nous faisons revient à nous détruire nous-mêmes et à détruire ce qui nous entoure parce que cette pensée est fasciste par nature, dans sa naissance, dans son action. Ce qui l’intéresse est d‘établir sa continuité, aussi se protège-t-elle tout le temps. En fait, nous ne nous intéressons pas du tout au monde, pas du tout à la société. La pensée ne s’intéresse qu‘à une seule chose, se perpétuer à sa façon; en se focalisant sur la société, elle nous donne l’illusion que la société nous intéresse, mais elle ne s’intéresse ni à la société, ni à l’avenir de l’humanité.

Y. Rielle — Mois, j’aimerais revenir à ce qu’on a dit au sujet du changement parce que c’est très important de parler de ce changement. Vous avez dit le mental n’est pas un instrument qui permet de vivre le changement de la vie, enfin tout ce qui change. Alors est-ce que le corps est un instrument adapté?

U.G. — Ce que nous appelons évolution, s’il m’est permis d’utiliser ce mot non au sens littéral, mais au sens pratique du terme, ce sont les choses simples qui deviennent complexes. Ce que j’essaie de dire est si simple que la structure complexe n’est pas prête à l’accepter, parce que ce qui l’intéresse c’est de maintenir sa propre complexité. Nous ne savons en réalité rien de la vie, personne ne peut rien dire à son sujet parce que la vie est quelque chose de vivant, aussi, “vivant” est-il toujours relié à notre idée du vivant, à l’expérience qui nous parvient d’autrui et qui se transmet de génération en génération. Ce que j’essaie de dire est que votre expérience ou mon expérience est quelque chose qui n’existe pas, ce que nous appelons expérience, et qui est adapté à la structure de la connaissance, nous a été transmis et vous utilisez cette connaissance pour essayer d’expérimenter la même chose. C’est la raison pour laquelle nous cherchons à avoir toujours plus d’expérience d’un certain type de choses et de moins en moins d’autres. Nous pouvons changer d’attitudes, nous pouvons donner un nouveau sens à nos vies mais, en réalité, nous n’avons aucun moyen de comprendre autre chose que notre vie. C’est parce que nous passons notre temps à répéter sans cesse la même expérience que notre vie en arrive à être dépourvue de sens, de but. Quelqu’un arrive et nous dit s’il a trouvé un nouveau sens, un nouveau but, alors nous essayons d’utiliser sa technique pour comprendre le sens et le but de la vie. Si la vie a un sens, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas comprendre. Peut-être la vie n’e-t-elle pas de sens, pas de but, parce que le sens, le but de la vie est juste de vivre. Cet organisme vivant vit sa vie tout à fait indépendamment de ce que nous pensons être le sens et le but de la vie.

[…]

Y. Rielle — Vous avez répondu à la question sur l’immortalité, alors moi je vais vous reposer l’autre question. Pour savoir quels sont les méfaits du mental, pour le savoir de façon aussi précise, cela veut dire qu’on connaît le mental.

U.G. — Je sais, je comprends. Ce que j’essaie de dire, c’est que c’est si mécanique, que ce qui sort est si mécanique que cela ne laisse aucune place pour une quelconque hypothèse de ma part ou de la part des autres. Bien sûr, on pense qu’il y a quelque chose qui n’est pas réellement mécanique, à la façon dont je le dis — cela vous donne l’impression qu’il y a quelqu’un qui parle. Je dis qu’il n’y a personne entrain de parler, vous comprenez. Ainsi, tout ce discours est une réponse aux questions que vous posez, vous ne pouvez donc pas comprendre ce que j’essaye de faire ressortir, c’est qu’il n’y a pas deux choses là, il n’y en a qu’une entrain de parler. L’absence de dialogue vous empêche de concevoir la possibilité d’un quelconque dialogue pour la simple raison que c’est en vous qu’un dialogue se déroule. Ce que je dis, c’est que, en fait, il n’y a pas de dialogue, ce sont seulement des questions que vous avez posées et, en réalité, il n’y a pas de questions, et il n’y a personne qui pose les questions — ce sont des réponses que vous avez, non des questions. Et il y a une supposition de la part de celui qui pose les questions, il ou elle pose les questions mais ne veut pas de réponses à ces questions; le quetionneur a déjà sa réponse, autrement il ne poserait pas la question. Je dis que je n’ai aucune réponse pour ces questions, parce que je ne me pose pas ces questions, peut-être me les posais-je avant, mais je n’ai trouvé aucune réponse, personne ne m’a donné de réponses satisfaisantes. Mais vous n‘êtes pas prêts à balayer les réponses que vous avez déjà, les réponses qui ont été mises en vous par la culture, la société, car c’est tout ce qu’il y a là; le questionneur ne s’intéresse qu‘à la conformité de la réponse avec ce qu’il veut. Ou vous acceptez ce que je dis, ou vous le rejetez, cela n’a pas d’importance, vous n‘êtes pas en mesure d’accepter ni de rejeter ce que je dis, mais si cela ne coïncide pas avec la réponse que vous détenez déjà, vous le rejetez nécessairement. Vous accepterez ma réponse parce qu’elle fortifie, elle renforce la réponse que vous avez déjà.

[…]

Y. Rielle — Moi ce qui m‘étonne quand même, U.G., c’est que jusqu’ici je n’avais jamais entendu un développement de pensée comme le vôtre. Mais cela ne signifie pas que je ne le trouve pas parfaitement facile à suivre ou cohérent. Vous me direz que cela n’a aucune importance puisque vous avez vous-même dit ce qu’on pouvait faire de vos propos, ce qui est très curieux, vous n’avez absolument pas l’instinct du copyright, l’instinct de la parole dite et qu’on ne peut pas transformer. Vous avez très clairement mis dans vos introductions de livres, je crois, vous dites au lecteur: “Vous êtes libres de reproduire, distribuer, d’interpréter, même de mal interpréter ou d’interpréter de travers,vous pouvez faire ce que vous voulez de mes textes sans me demander mon autorisation. Ce qui est révolutionnaire.

U.G. — Non, c’est exactement ce qui arrive quand quelqu’un m‘écoute. Vous ne pouvez pas écouter sans interpréter. Tout ce qui est là se passe à l’intérieur de la personne qui comprend ce que je dis et je ne crois pas aux copyrights, à ce qui s’appelle la propriété intellectuelle. Je ne possède aucun bien matériel en dehors de quelques vêtements que je porte, je ne peux avoir aucun droit de propriété parce que cela ne m’appartient pas. C’est vous qui posez les questions, quelles que soient les réponses qui sortent de moi, ce sont vos réponses; comment dans ce cas puis-je avoir le copyright? Je ne peux avoir aucun copyright, sans compter que je n’ai pas besoin pour vivre des maigres droits provenant des ventes de ces livres, qui d’ailleurs, bien que traduits dans de nombreuses langues: en chinois, en japonais, en russe et dans des langues européennes, ne se vendent pas si bien que cela. C’est le traducteur qui a le copyright, pas moi, parce qu’il, ou elle, selon le cas, a fourni du travail pour le traduire, c’est donc lui qui a le copyright. Aussi ce que vous faites de ce que je dis, c’est votre affaire. C’est comme une rivière qui coule, vous pouvez y prendre un verre d’eau, l’analyser et dire que c’est la même eau, mais comme dit le dicton: “On ne traverse pas deux fois la même rivière.” Ce que je dis, maintenant à ce moment précis est différent de ce que je dirai l’instant d’après, parce que ce que je dis n’est déjà plus ni vrai, ni valable pour moi, une fois que c’est exprimé. En effet, j’utilise le langage pour m’exprimer, vous êtes le medium, donc c’est déjà mort, cela peut vous paraître intéressant, très vivant parce que la source est vivante — ce que je dis ne provient pas d’autres sources, de connaissances accumulées dans lesquelles j’aurais pu puiser, c’est une expression de cette qualité vivante qui se trouve là, quelque soit cette chose, quand elle s’est exprimée ce n’est plus vrai, plus valable. C’est la raison pour laquelle les gens voient des contradictions dans ce que je dis — en fait, il n’y en a pas — je dis la même chose de mille façons différentes et ce que je dis ne peut qu‘être différent à chaque fois. Ce n’est vrai et pertinent que dans le contexte précis qui l’a vu naître, le moment d’après, ce n’est plus ni valable et ni vrai. Je ne peux donc pas m’approprier de copyright et encore moins de propriété intellectuelle parce que c’est quelque chose qui ne m’appartient pas, cela vous appartient à vous autant qu‘à moi.

[…]

Vous avez l’impression que ce qui sort de moi est né de ma pensée, vous voyez, mais il n’y a pas de pensée ici, c’est mécanique, la nature mécanique même de ce processus ne peut être expérimentée.

[…]

Tout est mécanique, ce que je dis c’est qu’il n’y a ni intérieur, ni extérieur, il n’y a pas de différence entre les deux — vous pensez qu’il y a deux choses, mais, ce qui vous le fait penser est sans fondement. Si vous êtes mécanique, il vous est beaucoup plus facile de fonctionner intelligemment dans ce monde mécanique.

[…]

La planète n’est pas en danger, c’est nous qui sommes en danger parce que la façon dont nous utilisons ce que nous avons découvert grâce à notre intellect sera sans doute utilisé pour la destrcution, non seulement de l’humanité, mais également des autres formes de vie.

[…]

En fait, en dernière analyse, si je peux m’exprimer ainsi, il n’y a ni intérieur, ni extérieur, ni dedans, ni dehors. Et si vous voulez saisir ce présent, vous aurez beau utiliser des expressions bizarres comme “l‘éternel présent”, vous n’avez aucun moyen de le capturer. Pour employer une de mes expressions favorites, il faut qu’il se produise une sorte de gel, la réalité doit se figer, vous voyez, mais ce qui se produit exclut toute possibilité de saisir quoi que ce soit en mouvement.

[…]

En fait, naissance et mort se produisent sans arrêt. Le corps n’a aucun moyen d’expérimenter, s’il est en vie aujourd’hui et il n’a aucun moyen, devenu cadavre, de faire l’expérience de la mort. Le corps n’est absolument pas concerné par cela, il vit. Ce qui est vivant ne se pose jamais cette question que nous nous posons tous, parce que nous ne voulons pas que ce mouvement de pensée s’arrête.

One thought on “Coloquintessence – instantané avec U.G.”

  1. “Life is an unanswered question, but let’s still believe in the dignity and importance of the question.”
    Tennessee Williams

    ”Thought is a kind of opium; it can intoxicate us, while still broad awake; it can make transparent the mountains and everything that exists.”
    Henri Frederic Amiel

    […] le dedans et le dehors ne peuvent pas être séparés sans causer de grands dommages à la vérité. Paul Auster , 1947, (Moon Palace , trad. Christine Le Boeuf, p. 411, Thesaurus Actes Sud)

    “Et je te dirai autre chose. Il n’est pas d’entrée à l’existence ni de fin dans la mort funeste, pour ce qui est périssable ; mais seulement un mélange et un changement de ce qui a été mélangé. Naissance n’est qu’un nom donné à ce fait par les hommes.
    Mais quand les éléments ont été mélangés sous la figure d’un homme, et viennent à la lumière du jour, ou sous la figure d’une espèce de bêtes sauvages ou de plantes ou d’oiseaux, alors les hommes disent que ceux-ci naissent ; et quand ils sont séparés, ils donnent à cela le nom de mort douloureuse. Ils ne le nomment pas d’un nom juste ; mais, moi aussi, je suis la coutume et je l’appelle ainsi moi-même.
    Fous – car ils n’ont pas de pensées étendues – qui s’imaginent que ce qui n‘était pas auparavant vient à l’existence, ou que quelque chose peut périr et être entièrement détruit. Car il ne se peut pas que rien puisse naître de ce qui n’existe en aucune manière, et il est impossible et inouï que ce qui est doive périr ; car il sera toujours, en quelque lieu qu’on le place.
    Un homme sage en ces matières ne supposerait jamais dans son cœur que les mortels ne sont et ne souffrent bien et mal qu’aussi longtemps qu’ils vivent ce qu’ils appellent leur vie, tandis qu’ils ne sont absolument rien avant d’avoir été formés et une fois dissous.”
    Empedocles

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