La logique de l’évolution

Mes recherches montrent l’existence d’attracteurs harmoniques. Pourquoi “harmoniques” ? Parce qu’au-delà du seuil de bifurcation, si la forme change, la dynamique et sa logique, elles, ne changent pas. Les systèmes qu’elles influencent mémorisent les nouvelles corrélations, acquises quand on passe d’un plan d’organisation à un autre. Le point Oméga, c’est LE grand attracteur harmonique de cette évolution.

L’évolution du vivant obéit à une logique d’organisation supérieure et non au seul pur hasard : thèse paléontologique qui est fondée scientifiquement et qui rejoint les idées visionnaires de Teilhard de Chardin.

Chercheur en paléontologie humaine au CNRS, Anne Dambricourt-Malassé, secrétaire générale de la Fondation Teilhard de Chardin, est une jeune femme enthousiaste et révoltée, qui propose une thèse hardie sur l’évolution du vivant à partir de son travail sur les crânes des hominiens. Son engouement pour les fossiles date de ses jeunes années, quand son grand-père l’avait emmenée visiter une carrière du Bassin Parisien. L’idée que l’on puisse contempler le temps dans son épaisseur vivante, dans sa durée, l’avait fascinée. Elevée dans une famille catholique, elle rejeta classiquement, à l’adolescence, le credo religieux de ses parents, dont elle ne voyait pas du tout le rapport avec sa vie quotidienne. Les grandes questions métaphysiques n’en demeuraient pas moins lancinantes, à commencer par celle, entre toutes maltraitée dans le monde moderne, de la recherche du sens de nos existences. Finalement persuadée que c’était par la recherche scientifique qu’elle trouverait les meilleures réponses à ses questions, elle s’engagea dans cette voie rigoureuse, à pas prudents, mais sans trop se soucier de sa carrière – ce qui lui a donné une grande liberté, valu de sérieux déboires professionnels et permis de retrouver Pierre Teilhard de Chardin… qu’elle avait essayé de lire à quatorze ans, mais sans le comprendre, et sans se rendre compte que ce jésuite visionnaire allait devenir le maître spirituel de sa vie. Elle avait du flair : pour un esprit scientifique, Teilhard ouvre un boulevard de lumière au cœur d’un troisième millénaire aux prémisses très officiellement “chaotiques”. Mais justement, Anne Dambricourt-Malassé observe que la théorie du chaos aujourd’hui à la mode manque singulièrement de rigueur quand on la généralise à l’évolution du vivant, et qu’il devient urgent et vital de savoir percevoir, derrière cet épais brouillard, les formes de l’avenir de l’homme, forcément fantastiques, en train de se dessiner.

Nouvelles Clés : Comment peut-on trouver la sagesse en passant sa vie à étudier des petits bouts d’os ?

Anne Dambrincourt : Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu faire de la paléontologie humaine, et cela passe d’abord, bien sûr, par l’étude de squelettes fossiles, notamment des vestiges de crâne. Cela ne partait pas d’une curiosité, ni d’un besoin de “culture”, mais de la conviction qu’en remontant aux origines de l’homme on avait une chance de comprendre ce que nous faisons ici, sur terre. Selon la thèse officielle qui découle de la théorie darwinienne, la question ne se pose pas.

L’évolution, régie par le pur hasard du début jusqu’à la fin, ne saurait avoir la moindre direction, le moindre but. Pour les partisans du paradigme aujourd’hui en place, prétendre que l’évolution qui a engendré la pensée réfléchie serait contrôlée par autre chose que le hasard tient du sacrilège. Cet a priori matérialiste s’est trouvé récemment renforcé par l’arrivée de la théorie du Chaos, qui se fait fort d’expliquer comment le désordre engendre spontanément de l’ordre et comment, dans des conditions d’instabilité limite, un système ouvert à l’énergie peut créer des formes totalement inédites. On appelle cela le “chaos créateur”, ou “chaos déterministe”. Idée de base : par définition, la forme que prendra la vie – comme tout système instable à long terme – est rigoureusement impossible à prédire. Ainsi aurions-nous été, humains, totalement imprédictibles à l’origine. Ainsi notre avènement n’aurait-il, en soi, strictement aucun sens. Il se trouve qu’en comparant l’ontogénèse des os crâniens des singes, petits et grands, archaïques et contemporains, ainsi que ceux de l’Australopithèque, de l’Homo erectus, de l’Homo habilis, du Néanderthalien… et de nous-mêmes, hommes de Cro-Magnon, on tombe sur un processus d’une logique implacable et continue, s’étalant sur soixante millions d’années, et qui, loin de donner la primeur au chaos, relativise énormément son rôle créateur, pour laisser la fonction fondatrice de l’évolution à ce que Teilhard appelait la “loi de complexité-conscience”.

N. C. : De quel processus s’agit-il ?

A. D. : On connaissait déjà ce qu’on appelle la “bascule occipitale de la base du crâne” : au cours de l’évolution le système nerveux s’est encéphalisé et a eu tendance à s’enrouler sur lui-même, à l’arrière du crâne, ce qu’on retrouve dans la forme des os. Mais on ne faisait pas le rapprochement entre ce phénomène, et ce qui se passaitdu côté du visage où, progressivement, la machoire diminuait et s’élargissait, tandis que l’ensemble de la face se verticalisait et se glissait sous le front. En réalité, ces deux phénomènes obéissent à un processus unique, que j’ai appelé “contraction cranio-faciale”, et dont je pense avoir trouvé l’une des clés centrales, de nature fractale, en étudiant les sutures de la base de tous les crânes d’hominiens disponibles. Cette base, quasiment plate chez les premiers singes comme chez les mammifères quadrupèdes, a eu tendance à se plier au centre, à s’enfoncer de plus en plus vers l’intérieur du crâne, comme sous la pression de deux gros pouces invisibles, contraignant celui-ci à une double rotation, l’une vers l’avant (bascule occipitale), l’autre vers l’arrière (retrait de la face), et provoquant donc la contraction cranio-faciale en question. Il faut rendre ici hommage aux orthodontistes. Ce sont en grande partie eux (je pense à Marie-Joseph Deshayes et au Pr. Gudin) qui, sur le terrain clinique, à force de corriger des enfants aux mâchoires dysharmonieuses, nous poussent à mettre en évidence le mécanisme global de contraction de la base du crâne. Ces enfants semblent d’ailleurs de plus en plus nombreux. Par ailleurs, l’idée court que ce qu’on appelle l’“agénésie” qui touche la dernière molaire, la deuxième prémolaire et la deuxième incisive, ne s’observait pas autant autrefois. Un nombre croissant de nos contemporains vivent désormais avec deux, quatre, parfois six dents en moins. Ce qui pose d’intéressantes questions : est-ce simplement dû au fait que l’on prête aujourd’hui plus d’attention à nos dents, ou bien assistons-nous à une continuation, voire à une accélération, du processus d’hominisation ? Si la seconde hypothèse s’avérait la bonne, on retomberait sur notre question centrale : peut-on dire quelque chose de la direction dans laquelle se fait cette hominisation ? Celle-ci a-t-elle un sens ? Lequel ?

N. C. : La “contraction cranio-faciale” dont vous parlez a-t-elle été admise par les autres scientifiques ?

A. D. : Pas par tous. Nous n’en sommes qu’au début. La question est évidemment de savoir s’il s’agit d’une élégante illusion, ou si l’on a affaire à un phénomène réel, quantifiable, testable. Bien sûr, si j’ai rencontré de nettes résistances de la part de confrères (moins nombreux aujourd’hui), c’est que pour moi la démonstration est faite, et qu’elle remet en cause toute la vision “chaotique” des sciences de l’évolution. La plupart des paléontologues aiment bien la Théorie du Chaos. Elle leur permet d’affirmer que, depuis quatre milliards d’années que la vie existe sur cette planète, l’apparition des espèces vivantes successives s’est faite de manière rigoureusement imprédictible. Que l’on puisse supposer l’arrivée de telle ou telle famille vivante prédictible, leur est inconcevable. Appliquée à l’homme, la supposition leur devient même insupportable. Pour eux, notre apparition est le fruit accidentel d’une confluence d’événements à 100% indépendants les uns des autres, provoqués par des mutations génétiques aléatoires, se combinant de façon viable par pure coïncidence. Cela fonde une certaine idée de la liberté, certes… Mais j’arrive, quant à moi, à des conclusions diamétralement contraires, porteuses d’une liberté très différente. Il y a une logique qui se déploie imperturbablement à travers le halo du hasard – on pourrait même dire : une logique qui se nourrit du hasard. Il y a quelque chose de très stable, de très persistant, de très têtu tout au long de l’évolution. Quelles que soient les dérives de continents, les crises climatiques, les disparitions ou les apparitions d’espèces, quels que soient les aléas chaotiques – régis, en effet, par un hasard imprédictible -, on voit, sur soixante millions d’années, la base du crâne des primates, des singes, grands singes, puis des hominiens, des hommes archaïques et des hommes modernes, imperturbablement se contracter, suivant une logique explicite, autorisant des prédictions dans la génèse des formes. Je cite la contraction cranio-faciale parce que c’est le domaine que j’ai étudié, mais je suis sûre aujourd’hui que l’on retrouve le même type de processus dans tous les grands flux du vivant. Et cela semble logique. Car enfin, aujourd’hui, les scientifiques sont d’accord pour dire que, du Big Bang à l’apparition de la vie (c’est-à-dire pendant onze milliards d’années), il y a eu déploiement d’un monde prédictible : les quarks pouvaient difficilement ne pas donner des protons, les nuages d’hydrogène pouvaient difficilement ne pas s’effondrer sur eux-mêmes pour donner des étoiles et des molécules, les molécules allaient donner des acides aminés et, finalement, l’ADN – voilà ce qu’on nous dit. Et puis tout d’un coup, la logique des scientifiques se rompt. A partir de l’apparition de la vie, on ne pourrait plus rien prévoir. Le grand chaos prendrait la gouverne. Je ne peux m’empêcher de constater qu’il n’y a rien de scientifique dans cette rupture du discours, et quelque chose me dit que la véritable raison en est philosophique : c’est l’homme que l’on vise, c’est lui dont on ne veut surtout pas qu’il soit prédictible – car il se pourrait alors, oh scandale, qu’il ait une raison d’être au monde ! J’insiste : la rupture du discours contemporain quant à la prédictibilité des grand plans de l’évolution n’est étayée par aucun argument scientifique sérieux. Surtout quand on parle de l’homme. L’hominisation demeure un phénomène excessivement mystérieux.

N. C. : Pourquoi ?

A. D. : Parce qu’on ne sait même pas comment un embryon de grand singe a pu devenir un embryon d’Australopithèque. Lorsqu’on étudie des fossiles, on a l’habitude de comparer des formes adultes, mais ce n’est évidemment jamais un adulte qui s’est transformé en un autre adulte. Un adulte se reproduit, mais ce n’est pas lui qui évolue, c’est l’embryon. Pour changer la forme adulte, il faut d’abord changer l’embryon, donc l’embryogenèse. C’est pourquoi je dis que notre ancêtre était un embryon. Or on est incapable de dire comment l’embryon de grand singe est resté un embryon de grand singe depuis vingt millions d’années, en dépit de toutes sortes de bouleversements du milieu, incapable d’expliquer cette “stabilité structurelle”, comme dit René Thom (qui m’a beaucoup soutenue dans ma démarche). Et à l’inverse, on est tout aussi incapable de dire comment, vers moins cinq millions d’années, des femelles grand singe ont engendré des embryons d’Australopithèque, c’est-à-dire un être totalement inédit, restructuré de la tête au bassin et du bout des mains au bout des pieds.

N. C. : La question se pose pour tous les grands sauts du vivant…

A. D. : Oui, la microévolution darwinienne explique en gros comment on se promène, d’une variété à l’autre, à l’intérieur d’un même plan. Mais comment passe-t-on d’un plan d’ensemble à un autre plan d’ensemble ? Quel est le facteur qui ordonne la morphogenèse et sa métamorphose ? Qu’est-ce qui dirige le développement de la forme d’un os suivant une trajectoire qui, d’espèces en espèces, va dévoiler une logique à long terme ? Voilà les questions auxquelles on se trouve confronté.

N. C. : Que pensez-vous de la Théorie de la Résonnance Morphique de Rupert Sheldrake ?

A. D. : Il ne faut pas la rejeter a priori. Le problème est de savoir si l’on se trouve toujours dans la science, ou dans une extrapolation. Mais je préfère certainement la notion de champ morphogénétique à celle de chaos déterministe comme concept intelligible pour l’émergence du sens ! Il faut oser pour avancer.

N. C. : Pourtant, on ne peut nier que ce “chaos créateur” qui enchante Ilya Prigogine et tous les tenants de l’auto-organisation, soit porteur de tendances fortes et explique beaucoup de phénomènes. Pourquoi notre cœur bat-il de manière chaotique, pourquoi la lune tourne-t-elle chaotiquement autour de la terre, pourquoi la météo est-elle chaotique et les cours de Wall Street ?

A. D. : Je ne nie pas la réalité du chaos. Je dénonce sa généralisation abusive. Car qu’est-ce qui fait que vos cellules cardiaques, qui pulsent chaotiquement, se trouvent tout de même corrélées dans un tout qui s’appelle un cœur et remplit une fonction vitale ? Ce qui est important, c’est la reproductibilité de la fonction, au delà du hasard. En matière d’évolution, on voit très bien quand le chaos déterministe, qui est très fréquent, intervient. C’est par exemple quand apparaît le Néanderthalien. Cela se passe il y a quelque cent vingt mille ans. Brusquement, survient en Europe un être totalement imprédictible. La base de son crâne, au lieu de prolonger et d’accentuer le mouvement de flexion cranio-faciale des hominiens et hommes archaïques qui l’ont précédé, eh bien cette base, au contraire, s’allonge. La contraction ralentit. Donc, logiquement, le cerveau devrait ralentir son développement… Mais non, son cerveau grossit. En écho, la face se projette vers l’avant et le front adulte s’affaisse. Parallèlement, le drainage sanguin du cerveau régresse. Il a une énorme langue et pousse sans doute des cris puissants qui lui permettent de communiquer à grandes distances, mais le Neanderthalien ne peut vraisemblablement pas articuler des mots clairs. Bref, toute les corrélations se sont rompues entre les tissus. Le chaos s’est introduit dans le jeu. Le Neanderthalien disparaîtra sans descendance et sans sortir du plan d’organisation des hommes archaïques.

N. C. : Une fluctuation chaotique.

A. D. : Oui, mais remarquez bien : chaotique par rapport à une logique qui, elle, est prédictible. En effet, on pouvait prévoir que si une ontogenèse nouvelle (un nouveau plan) devait émerger, elle aurait une contraction cranio-faciale intensifiée, un front haut au stade adulte, des lobes frontaux plus développés, des méninges mieux oxygénées, un appareil phonatoir favorisé par la verticalisation de l’ensemble, une meilleure capacité à prononcer des phrases (ce qui consomme beaucoup d’oxygène), une conscience symbolique plus élevée, une meilleure maîtrise de son milieu… Voilà ce qu’on aurait prédit. Et c’est ce qui est arrivé – notre ancêtre Cro-Magnon était donc attendu. Chaque fois que l’on franchit une étape au cours de l’évolution, c’est que l’embryon a su intégrer un flot d’instabilité de façon harmonieuse et non chaotique, en conservant la logique de la refonte embryonnaire.

N. C. : Quelle sera la suite du grand Jeu ? Comme dit Satprem, le poisson ne pouvait pas imaginer le reptile, ni le singe l’homme. Sans doute ne pouvons-nous pas non plus rationnellement définir l’après-homme. Pouvons-nous le rêver ?

A. D. : Que font les prophètes ? Qu’est-ce que la révélation monothéïste ? Et l’attente du Messie ? Qu’est-ce, sinon le grand rêve de l’accomplissement et du dépassement de l’homme ? Je commence enfin à le comprendre. Pour Teilhard de Chardin, la grande nouveauté du Sapiens, c’est-à-dire de l’homme moderne, c’est sa conscience, sa quête du Sens, sa capacité et son empressement à se poser des questions et à recevoir des révélations. Logiquement, ces “propriétés émergeantes” appartiennent au processus et devraient s’intégrer à notre embryogenèse, afin que le processus évolutif se maintienne et débouche sur un nouveau palier de conscience. Et si c’est vrai, alors il ne faut surtout pas étouffer, censurer, écraser la quête du Sens. Celle-ci devient au contraire essentielle à la poursuite du grand jeu cosmique.

Le fait même de se poser des questions remplit une fonction essentielle – une fonction que nous ne connaissons pas encore et que notre liberté consiste à trouver. Or que voyons-nous autour de nous ? Jamais une société n’a été aussi négative, aussi déstructurante pour cette pensée que la civilisation du XXe siècle, qui nie contre toute nature humaine, sans démonstration, la signification de son existence. Beaucoup de leaders intellectuels et scientifiques vont jusqu’à nier la possibilité même de se poser des questions sur le Sens ! Comme si l’on pouvait nier cela rationnellement ! Le Sens qui nous habite et nous meut n’échappe-t-il pas, par définition, à notre emprise ? Aujourd’hui, je comprends enfin la nécessité des prophéties et des prophètes – c’est-à-dire d’une information qui vienne d’une conscience supérieure à nous, qui contienne à la fois l’homme et sa signification. L’observateur seul ne peut pas s’abstraire de lui-même ni s’observer du dehors, c’est impossible. Donc le Sens ne peut être que dévoilé et intégré dans un stade de conscience supra-humain. Les directions d’avenir nous sont accessibles, le Sens pas encore. Sa négation est une très grave mutilation de la nature humaine.

N. C. : Teilhard parlait de point Oméga. Voyez-vous cela comme une sorte d’attracteur étrange (Prigogine se sert beaucoup de ce concept inventé par Lorenz dans sa théorie de l’auto-organisation) ?

A. D. : Il y a plusieurs sortes d’attracteurs. Vous avez le pendule isolé qui s’épuise. Ou bien l’oscillateur cyclique, qui reçoit de l’énergie extérieure et revient proche de sa position de départ, à l’intérieur d’un même bassin d’attraction. L’attracteur étrange, lui, amène irréversiblement un système aux limites de son bassin d’attraction, sans que l’on puisse prévoir dans quel autre bassin il risque de basculer. De bassin en bassin, on se retrouve alors dans le chaos déterministe. Mes recherches montrent l’existence d’attracteurs harmoniques. Pourquoi “harmoniques” ? Parce qu’au-delà du seuil de bifurcation, si la forme change, la dynamique et sa logique, elles, ne changent pas. Les systèmes qu’elles influencent mémorisent les nouvelles corrélations, acquises quand on passe d’un plan d’organisation à un autre. Le point Oméga, c’est LE grand attracteur harmonique de cette évolution.

N. C. : Et comment définissez-vous la fameuse noosphère ?

A. D. : Teilhard de Chardin avait la vision d’une planète “phosphorescente de pensée”. De même, disait-il, que les quarks ont été poussés par une force colossale à converger, sans s’effondrer les uns sur les autres (évitant en quelque sorte le trou noir), permettant ainsi l’émergence du plan atomique ; de même que des masses inimaginables d’hydrogène ont convergé sans s’effondrer non plus, pour donner naissance au plan stellaire et à la matière complexe ; de même, aujourd’hui, des milliards de psychismes humains peuvent converger… et vont peut-être – sans s’effondrer les uns sur les autres, espérons-le – nous faire déboucher sur le plan suivant : la noosphère. Pour Teilhard, il s’agit d’un plan majeur, aussi important que la vitalisation (apparition de la vie) ou que l’hominisation (avènement de la pensée réfléchie).

N. C. : Vous y croyez comme lui ?

A. D. : Ah il faut le lire et le relire ! Il est à la fois si profond, si logique, si poétique ! Plus le temps passe et plus ses arguments s’avèrent féconds et sa transdisciplinarité prémonitoire. Même si les risques d’avortement me semblent de plus en plus grands aussi. On a l’impression d’une gigantesque partie de bras de fer entre la possibilité d’émergence du plan suivant et le risque de voir s’éteindre le fantastique processus qui nous habite. Les Australopithèques ont survécu quelques temps aux côtés des premiers hommes, sans se “rendre compte” que ces derniers allaient leur survivre alors qu’eux s’éteindraient. Même chose pour les Neanderthaliens…

N. C. : Vous voulez dire qu’il existe peut-être en ce moment même des humains porteurs d’une embryogenèse nouvelle, inédite, et d’autres voués à s’éteindre ?

A. D. : Si une telle éventualité se présentait, nous ne pourrions rien en dire, elle échapperait par définition à notre entendement. La mise en évidence du processus est de plus en plus fine concernant la forme. En revanche, je crois que, en ce qui concerne le psychisme, nous allons vers des bonds spectaculaires quant aux capacités de perception du Sens.

N. C. : Et que penser des généticiens qui tentent d’améliorer l’espèce humaine, voire de créer de nouvelles espèces ?

A. D. : Ils prennent Ah vous dirais-je maman, comme Mozart, et en ressortent des variantes, mais ils ne créent pas de nouvelle symphonie. Bien sûr, on se dit que le décryptage du génome va permettre de supprimer des maladies. Mais tout se passe comme si l’émergence d’un nouveau plan, l’avènement d’une nouvelle embryogenèse, dépassait largement la génétique. Les généticiens peuvent bricoler un plan, le recopier, le ralentir, l’activer, ou alors le détruire, mais je les sens bien incapables de créer un embryon débouchant sur un adulte radicalement inédit. Et quelle inutilité, puisque le phénomène se produit de lui-même ! L’important n’est pas de jouer les apprentis-sorciers, mais d’être extrêmement vigilant : nul n’a idée de ce à quoi peut ressembler le plan suivant. Il y a fort à parier qu’il nous choquera. Envisageons une éthique évolutionniste !

N. C. : Et que pensez-vous du fait que Teilhard de Chardin soit devenu une star du New Age ?

A. D. : On critique beaucoup ce mouvement, mais s’il n’existait pas, on le regretterait. Dans ce monde où tout est brisé, où les traditions disparaissent, où l’interdisciplinarité continue à être difficile, le New Age constitue visiblement une quête légitime de spiritualité. C’est comme un enfant coupé de sa mère et qui cherche partout une réponse… Cherchent-ils aux bons endroits ? Je n’en sais rien. Que Teilhard les inspire me semble une très bonne chose. Sa pensée est l’une des plus aptes à nous sortir de là.

N. C. : Comment, concrètement ?

A. D. : En nous faisant renouer avec l’Alliance que l’Absolu avait passée avec le peuple hébreu, et que l’homme moderne a rompue. Il faut qu’à nouveau la révélation résonne entre Dieu et les hommes. Il nous faut passer une Nouvelle Alliance.

N. C. : Ah, mais c’est le titre du livre le plus fameux d’Ilya Prigogine !

A. D. : L’alliance proposée par Prigogine est illusoire, parce que c’est une alliance passée avec soi-même, dans la spirale sans fond de l’interrogation qui suis-je ? qui suis-je ? Prigogine dit que l’homme se découvre poussière d’étoiles et que cela réenchante sa vision du monde, mais il s’agit d’un homme totalement seul. Sans transcendance, sans Dieu. La Nouvelle Alliance dont je parle est double : elle nous réconcilie avec la nature mais aussi et surtout avec ce Tout Autre à qui s’adressent nos prières. Pourquoi prie-t-on ? Parce que, malgré tout ce qu’on perçoit d’absurde et de laid dans le monde, il y a toujours une résonnance entre nous et cette beauté absolue que l’on perçoit derrière le moindre brin de vie, derrière le moindre amour, et qui nous donne envie de continuer malgré tout.

N. C. : Et malgré votre sévérité à l’égard de l’humanisme athée, n’ont-ils pas été bien utiles ?

A. D. : Oh, ils ont certainement rempli d’importantes fonctions. Au moins celle d’avoir placé extrêmement haut la barre de la liberté individuelle – au risque de confondre celle-ci avec un insupportable caprice infantile, suicidaire et terroriste. Car finalement, quels sont les fruits du matérialisme ? Crise générale, pollution planétaire,difficultés de se poser publiquement des questions sur le Sens en science… Mais j’ai grande confiance dans les jeunes des nouvelles générations. Et je crois que ça va exploser !

Propos recueillis par Patrice van Eersel.

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2 thoughts on “La logique de l’évolution”

  1. La “logique” du vivant ?
    Répondre à cette question supposerait que nous sachions ce qu’est la vie. Or qui peut répondre à cette interrogation fondamentale? Nous n’avons pas cette présomption. Nous nous en tiendrons donc à rassembler quelques observations qui nous paraissent essentielles pour notre propos.
    Sans doute avons-nous à connaître que, à l’origine de la vie s’est constitué un code, déployé en programme; que, durant la demi-heure où survit la bactérie avant de se scinder en deux, elle doit procéder à quelques deux mille réactions chimiques distinctes, pourtant ordonnées, fonctionnelles et, pour la plupart, séquentielles, sans erreur ni retard, sous peine de dénaturation, de non-duplication, d‘évanescente. Les biologistes mettent en évidence la rigueur des nécessités inhérentes à tout vivant et l‘épreuve de compatibilité que présupposent les mutations: elles doivent être assimilées, régulées en fonction de la logique interne, mémorisées selon le code et le programme génétiques, sinon l’individu ne pourrait ni survivre ni se reproduire.

    Mais aujourd’hui encore la question de l‘évolution demeure entière. L’expliquer comme la résultante du hasard sélectionné selon la nécessité (aux dires d’un Jacques Monod), ou du hasard entériné par hasard (selon les observations de Motoo Kimura), à condition que ce qu’induit le hasard soit compatible avec ce qui existe, c’est ne rien expliquer du tout. Et les tenants du néo-darwinisme échouent toujours à répondre à l’objection classique qui leur est faite: la formation progressive de l‘œil suppose des milliards de mutations séquentielles, organiques (ne serait-ce qu’en connexion avec le système nerveux), donc accomplies et sélectionnées, sinon une à une, du moins en très petit nombre à chaque génération, à charge pour celle-ci de transmettre la “nouveauté” ainsi acquise (et intégrée dans le patrimoine génétique) à ses descendants, et à ces derniers de poursuivre le processus ainsi amorce… au hasard… Si le “projet” de l‘œil n‘était pas en quelque sorte prédéterminé génétiquement et fonctionnellement, mais réalisé de façon totalement aléatoire, il aurait fallu des milliards de milliards de générations pour qu’il apparaisse (ce qui n’est pas le cas) et une sûreté dans la sélection incompréhensible puisque le “bénéfice” de l‘œil pour le vivant ne peut se révéler qu’une fois cet organe au moins grossièrement constitué. On voit mal comment échapper à ce constat: il y a de la finalité dans le “phénomène” de la vie

    Dans cette perspective, ce n’est pas le hasard qui engendre la mutation, mais la “nécessité” intérieure, l’organicité qui suscite un autoperfectionnement, un renforcement et un affinement des fonctions, qui, à leur tour, intensifient cette nécessité et cette organicité. Tel serait le premier ressort de l‘évolution: la présence en tout vivant d’une urgence de mieux-être.
    Toutefois, ces considérations ne suffisent pas à rendre compte de l‘évolution. Elle est aussi propension “verticale”(….). D’où cela peut-il provenir? A mon sens, principalement (car je n’exclus pas la thèse d’un Monod, mais je tiens le jeu du hasard pour très exceptionnel et lui refuse la continuité), de la conjonction avec un autre vivant.
    Bruno Ribes

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  2. Le réel demeure voilé
    Drôle d’époque : d’un côté il semble bien que tout aille de plus en plus mal – en bonne partie, au départ, du fait de la déferlante technologique, donc de la science – ; de l’autre, voilà tout un aréopage d’éminents savants qui suggère que nous serions au bord d’un grand réenchantement. Mais concrètement, se demande le citoyen, qu’ai-je à voir avec ces grandes questions ?
    Les trois âges
    À en croire nos savants, l’humanité aurait connu, et connaîtrait encore, trois âges :

    Au premier âge règne une vision magique du monde. L’homme pense qu’il lui est intrinsèquement impossible d’expliquer le réel qu’il perçoit. Sa puissante intuition l’autorise à élaborer des visions et à réussir des actions qu’il ne mentalise pas. À cet âge correspond une vision littérale des textes religieux, qui apportent une explication satisfaisante des origines et des fins.

    Par exemple, chaque mot de la Bible – ou du Coran – est censé dire strictement la vérité. Rappelons qu’aujourd’hui des centaines de millions d’humains, voire des milliards, vivent encore, au moins partiellement, à cet âge-là – dont chacun de nous porte la profonde empreinte au fond de son inconscient.

    Mais voilà que, progressivement, avec la Renaissance et l’âge de raison, l’homme se rend compte qu’il peut expliquer ce qui se passe autour de lui. Et ça marche ! Il entre alors dans un « âge scientifique », où il s’imagine qu’il va pouvoir intégralement expliquer le monde, sans le moindre besoin d’un recours à une quelconque transcendance. Une analyse rationnelle des textes religieux de l’âge magique lui montre en effet qu’il s’agit essentiellement de mythes, d’arrangements de symboles sans rapport avec des événements historiques ou physiques. Aujourd’hui, la plupart des institutions – y compris une part des Églises et des théologiens – en sont à cet âge où, comme dit Jean Staune, « Dieu est désormais en option comme la climatisation dans une voiture. » Et pourtant…

    À mesure que s’écoule le xxe siècle, toutes les sciences de pointe débouchent, l’une après l’autre, sur une radicale « incomplétude », c’est-à-dire sur une incapacité ontologique à s’autodéterminer entièrement. Toutes présentent une tâche aveugle, un trou noir, un ombilic qui les oblige à se référer à « autre chose ». Six grandes incomplétudes s’imposent, béantes, au centre du paysage scientifique et intellectuel du tournant du siècle, détaillons-les.

    • Incomplétude de la physique : selon le principe de Heisenberg, il n’est, en soi, pas possible d’attribuer précisément à une particule à la fois une position et une vitesse – et la force dont cette particule est porteuse se présentera soit sous forme corpusculaire, soit sous forme ondulatoire, selon le mode d’observation, mais jamais sous les deux formes en même temps.

    • Incomplétude des sciences de l’évolution : vieux darwinisme et jeune théorie du chaos se montrent incapables d’expliquer l’émergence des espèces nouvelles par le simple jeu du hasard et de la nécessité.

    • Incomplétude du modèle de l’« homme neuronal » cher à J.-P. Changeux, inapte à embrasser la globalité de la vie psychique – les travaux d’Eccles et surtout de Libet seraient sur le point de provoquer en neurologie une révolution comparable à celle de la mécanique quantique en physique. Dans le nouveau modèle, écrit le neurologue (et épistémologue) J.-F. Lambert, « les neurones ne sont pas la cause de la pensée, mais la condition de son actualisation. Le cerveau façonne la pensée, mais ne la produit pas ».

    • Incomplétude de l’approche psychologique, à propos de laquelle le même J.-F. Lambert écrit : « Il est tout à fait remarquable de constater que Lacan se situe dans cette même logique de l’incomplétude. Le sujet, selon Jacques Lacan, est un sujet divisé, un sujet barré. Précédé par le langage, il ne peut se structurer qu’autour d’un manque. On est toujours obligé de présupposer quelque chose dont on n’est pas le maître. Quelque chose échappe – qui est de l’ordre de l’origine – et c’est pourquoi il convient de n’enfermer le sujet dans aucune forme d’objectivité ».

    • Mais l’incomplétude s’étend, en amont de toutes les disciplines, à la logique elle-même : en effet, selon le théorème de Gödel, l’autodescription complète d’un système est logiquement impossible – tout système contient forcément au moins une proposition indémontrable par lui-même.

    • Enfin, comble de l’incomplétude, tout langage serait, en soi, bâti autour d’une béance. Comme l’écrit Lambert – encore lui ! – « la prétention à la complétude du discours scientifique, qui va de pair avec la revendication de certitude, suppose l’existence d’un langage susceptible de refléter la totalité du réel. Or, Il ressort de l’œuvre [du philosophe] Wittgenstein que la structure logique du langage ne peut être décrite à l’intérieur du langage lui-même. Autrement dit, ce dans quoi ou grâce à quoi on représente n’est pas représentable (est inexprimable). Le sens se montre dans la structure même de l’énoncé mais ne se dit pas. »

    Et l’épistémologue de conclure : « Qu’il y ait de l’indicible, c’est finalement la condition pour qu’il y ait du sens. Le langage ne peut pas refléter adéquatement la totalité ».

    Bref, voilà six grands domaines où se trouve finalement remise en cause, crescendo, l’idée que l’homme pourrait, par sa seule raison raisonnante, épuiser les questions que la science l’amène à se poser. S’il veut avoir la moindre chance, sinon de trouver des réponses absolues, du moins de poursuivre sa quête, il lui faut, chaque fois, admettre que le monde qu’il décrit fait référence à « autre chose », à un « autre réel », à un « ailleurs », dont la transcendance s’impose – ce qui le rend définitivement impossible à cerner – et par rapport auquel toutes les grandes traditions spirituelles ont su se situer. L’émergence de ce très fort courant nouveau, que l’on pourrait dire néo-platonicien – puisqu’il suppose une dualité du réel, avec un monde premier, insaisissable, et un monde second, où nous vivons -, suscite différents types de réaction. Soit un haussement d’épaule à la rude manière d’Albert Jacquard, qui affirme un agnosticisme narquois et un humanisme empirique – se déclarant mordicus darwinien, tout en s’insurgeant contre les applications racistes et eugénistes qui, régulièrement depuis plus d’un siècle, prétendent se fonder sur la théorie darwinienne de la « sélection naturelle des plus aptes » pour asseoir leurs prétentions. Sans trop se soucier de théorie, ni de complexité croissante, Jacquard, lui, intègre Darwin à un autre genre de militantisme : « Ce sont les ratés de la nature, dit-il, qui expliquent l’évolution. Le premier reptile était un poisson raté. Le premier oiseau un reptile raté. Et moi, mon ancêtre a forcément été un grand singe raté à un moment donné ! » Et de conclure, en paraphrasant le Sermon sur la Montagne : ne touchez pas aux mal fichus et aux handicapés, ils sont porteurs d’avenir !

    L’autre critique, beaucoup plus virulent, du mouvement néo-platonicien sus-mentionné se réclame du penseur chrétien René Girard. Il s’agit du psychiatre Guy Lefort, qui fut l’un des deux intervieweurs de Girard dans le célèbre Des Choses cachées depuis la fondation du monde. S’appuyant en somme sur l’incomplétude en amont de toutes les autres, celle du langage, Girard s’interroge sur les risques d’usurpation totalitaire de tout discours explicatif du monde, surtout quand ce discours passe au stade écrit. On le sait : jadis, tous les humains chantaient ; puis est venu le solfège, l’écriture musicale, et seule une corporation de professionnels s’est mise à chanter pour tous, laissant la grand masse aliénée et muette.

    Rêve d’un retour à l’« âge magique » ? Ou intuition encore floue de la suite du Grand Jeu ?

    Que penser de ces grands chambardements ?

    Toutes ces visions ne se rejoignent-elles pas quelque part, puisque même l’« ultra-monde-voilé-et-implicitement-replié-au-fond-des-choses » de la mécanique quantique est censé m’être accessible quand un flot de musique m’emporte ? Que cette danse puisse perdurer, dans un ordre primordial au-delà de l’espace-temps, ne saurait que me ravir !

    Mais attention : que personne ne s’avise, sous ce prétexte, de vouloir me faire mépriser la terre, la matière, l’incarnation… Elle sont bien aussi belles et mystérieuses que toutes les éternités ! D’ailleurs, la troublante paléontologue Anne Dambricourt-Malassé, qui défraye la chronique depuis le printemps dernier, ne suggère-t-elle pas qu’une poussée – amoureuse ! – venue du hors-temps se manifeste, en ce moment-même, dans nos mâchoires ?

    Par Patrice van Eersel

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