Out-of-body experience et autoscopie d’origine neurologique

Dans le domaine des sciences, les phénomènes qui constituent un défi des plus difficiles à relever sont souvent ceux qui nous semblent normaux dans notre vie quotidienne. Le soi et l’unité spatiale connue (entre le soi et le corps) en sont d’excellents exemples.

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Au cours d’une out of-body experience (OBE, expérience extra-corporelle), une personne semble être éveillée et voir son corps et le monde environnant depuis un endroit extérieur à son propre corps. Les sujets rapportent la chose suivante: « J’étais dans mon lit et sur le point de m’endormir lorsque j’ai eu la très nette impression de me trouver au niveau du plafond et de regarder vers le bas, mon corps dans le lit. J’étais très troublé et effrayé; j’ai senti immédiatement [après], que j’étais consciemment retourné dans le [corps sur le] lit ». De temps immémorial, les OBE ont fasciné les hommes et sont caractérisés par1 une localisation du soi (ou de son centre de conscience) à l’extérieur de son corps2, l’impression de voir le monde à partir d’une perspective extracorporelle en hauteur, et3 l’impression de voir son propre corps depuis cette perspective. Les OBE surviennent chez environ 10% de la population, dans la majorité des cultures à travers le monde et dans divers états pathologiques. Ce sont des phénomènes étonnants car ils remettent en question l’unité spatiale connue du soi et du corps ou l’expérience d’un « moi réel » qui réside dans son corps et qui est le sujet de l’expérience et de l’action.
À ce jour, il n’y a eu que peu d’investigations scientifiques relatives aux OBE, probablement parce qu’elles surviennent généralement de manière spontanée, sont de courte durée et ne surviennent qu’une ou deux fois au cours d’une vie. Des recherches conduites auprès de patients neurologiques avec des OBE sont également rares, mais elles ont plusieurs avantages. Chez ces patients, les OBE peuvent survenir de manière répétitive, parfois sous forme de successions courtes, permettant de poser des questions plus détaillées en ce qui concerne les OBE et les sensations qui y sont associées et ce, peu de temps après leur survenue. De plus, les résultats neurologiques, étiologiques et anatomiques associés peuvent être analysés. Nous avons récemment observé plusieurs patients avec des OBE dues à des crises d’épilepsie, une migraine et des lésions vasculaires cérébrales. Par ailleurs, nous avons noté l’importance des mécanismes vestibulaires et multisensoriels dans la production d’OBE du fait de leur présence chez plusieurs patients OBE et du fait que les illusions vestibulaires (d’élévation, de rotation, de vol, de légèreté) et les illusions multisensorielles (de vision du raccourcissement et du mouvement d’un membre) pouvaient également être suscitées par la stimulation électrique de la même aire corticale que celle où des courants stimulateurs plus intenses ont induit des OBE. Ces données ont suggéré que les illusions vestibulaires, les illusions multisensorielles de parties du corps (telles que la vision du raccourcissement et du mouvement de membres et de membres fantômes) et les illusions multisensorielles du corps entier (telles que des OBE) peuvent partager des mécanismes fonctionnels et anatomiques similaires. Des auteurs ont précédemment décrit plusieurs patients avec des OBE dues à des lésions cérébrales circonscrites et ont trouvé que ces lésions touchaient essentiellement le lobe temporal. Notre analyse des lésions de plusieurs patients avec des OBE a montré que la jonction temporo-pariétale (TPJ) était impliquée chez tous les patients. En se basant sur ces résultats, nous avons proposé un modèle cognitif pour les OBE suggérant que les OBE étaient liées à un échec d’intégration de l’information proprioceptive, tactile et visuelle de son corps (espace personnel). Ceci peut avoir pour conséquence que l’on en arrive à voir son corps dans une position (c.-à-d. sur le lit) qui ne coïncide pas avec celle dans laquelle on ressent son corps (c.-à-d. sous le plafond). Dans ce modèle, on suppose que la désincarnation et la perspective visio-spatiale en hauteur au cours des OBE sont reliées à un dysfonctionnement vestibulaire supplémentaire. En résumé, la preuve neurologique suggère que les OBE sont liées à une désintégration au sein de l’espace personnel (dysfonctionnement multisensoriel) et à une désintégration entre l’espace (vestibulaire) personnel et l’espace (visuel) extrapersonnel dues à des interférences avec la TPJ.

Importance de l’ouvrage

Dans le domaine des sciences, les phénomènes qui constituent un défi des plus difficiles à relever sont souvent ceux qui nous semblent normaux dans notre vie quotidienne. Le soi et l’unité spatiale connue (entre le soi et le corps) en sont d’excellents exemples. D’autres diront que les deux représentations psychologiques populaires sont remises en question par les OBE. L’examen de la preuve apportée par des patients neurologiques qui ont vécu cette dissociation entre le soi et le corps suggère que les OBE sont des phénomènes culturels invariants qui peuvent faire l’objet d’une analyse scientifique. L’étude neuroscientifique du soi en est à ses balbutiements et il n’existe actuellement aucun modèle établi, très peu de données et il manque souvent même le vocabulaire pour décrire ces représentations neuroscientifiques du soi. Des études approfondies des OBE et des mécanismes connexes au niveau de la TPJ pourraient ainsi améliorer nos modèles neuroscientifiques du soi et de la conscience corporelle. Bien que de nombreuses autres aires corticales soient impliquées dans le traitement du soi, des données récentes de neuro-imagerie suggèrent que la TPJ joue un rôle-clé.
Ceci est non seulement vrai pour les OBE, mais également pour de nombreux aspects du traitement du corps et du soi, tels que l’intégration d’informations corporelles multisensorielles, la perception visuelle de corps humains, la perception biologique du mouvement, la distinction entre le soi et l’autre, l’action et l’appréhension de la perspective. On espère que les investigations expérimentales des interactions entre ces mécanismes multisensoriels et cognitifs dans les OBE et illusion associées, combinées avec la neuro-imagerie et les techniques comportementales favoriseront notre compréhension des mécanismes centraux du soi et de la conscience corporelle autant que des recherches antérieures ont réussi à élucider les mécanismes centraux des membres fantômes.

Prof. Olaf Blanke, Genève; PD Dr Margitta Seeck, Genève

Source

1 Blanke O, Ortigue S, Landis T, Seeck M. Stimulating illusory own-body perceptions. Nature 2002;419:269-270.

2 Blanke O, Landis T, Spinelli L, Seeck M. Out-of-body experience and autoscopy of neurological origin. Brain 2004;127:243-258.

3 Blanke O, Arzy S. The out-of body experience. Disturbed self processing at the temporo-parietal junction. The Neuroscientist (in press).

One thought on “Out-of-body experience et autoscopie d’origine neurologique”

  1. En utilisant des lunettes de simulation de la réalité pour duper les signaux sensoriels arrivant au cerveau, des scientifiques ont pu induire des expériences extracorporelles et trouvé là une piste pour expliquer scientifiquement un phénomène longtemps attribué à l’imagination.

    La vue de leur corps situé ailleurs grâce aux lunettes combiné au fait d’être touché simultanément a fait expérimenter à des volontaires un corps virtuel selon deux études à paraître dans le Science du 24 août, la revue éditée par l’AAAS, la société scientifique à but non lucratif.

    Une déconnexion entre les circuits cérébraux qui traitent ces deux types d’information sensorielle pourrait ainsi être responsable de certaines expériences extracorporelles indiquent les chercheurs.

    Les expériences extracorporelles, qui impliquent généralement la sensation de détachement du corps et de se voir d’un endroit externe à son propre corps peuvent se produire en partie avec l’usage de la drogue, au cours de crises épileptiques ou d’autres perturbations du cerveau.

    En projetant la conscience d’une personne dans un corps virtuel, les techniques utilisées dans ces études pourraient être utilisées pour entraîner les gens à faire des tâches délicates de travail à distance, comme par exemple des opérations chirurgicales. Ces résultats vont peut-être aussi soulager la crainte que certains patients ayant des troubles neurologiques peuvent avoir lorsqu’ils font de telles expériences, souvent attribuées à l’imagination ou à des phénomènes de type paranormal.

    Ces études seront aussi utiles pour résoudre la question immémoriale de la manière dont nous percevons notre corps.

    « Cela m’intéresse de savoir pourquoi nous ressentons que notre soi est à l’intérieur de notre corps, pourquoi nous avons une « expérience interne de notre corps » si vous voulez. Le sujet a été discuté pendant des siècles par les philosophes mais il est difficile à aborder expérimentalement » dit Henrik Ehrsson, l’un des auteurs, à la fois de l’University College London à Londres et de l’Institut Karolinska à Stockholm.

    Ehrsson et une autre équipe de recherche dirigée par Olaf Blanke de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) et de l’Hôpital Universitaire de Genève en Suisse ont utilisé des caméras vidéo ainsi que des lunettes de réalité virtuelle pour montrer à des volontaires des images de leur propre corps tel que vu par quelqu’un situé derrière eux. Les chercheurs ont touché le corps des volontaires, physiquement et virtuellement, créant ainsi l’illusion que ces derniers pouvaient sentir leur corps virtuel.

    Dans l’étude d’Ehrsson, les volontaires ont en fait vu des enregistrements vidéo plutôt que des simulations vraiment « virtuelles » faites par ordinateur.

    Dans les expériences rapportées dans son article Brevium pour Science, Ehrsson a fait regarder aux volontaires une tige de plastique se déplaçant vers un point juste au-dessous des caméras tandis que leur poitrine était en même temps touchée à l’endroit correspondant. Les réponses données par la suite à un questionnaire indiquent que les volontaires se sont sentis placés derrière l’endroit où étaient les caméras, à deux mètres derrière leur position réelle.

    « Mon expérience suggère que la perspective visuelle que nous avons de nous est d’une importance critique pour notre sensation interne du corps. En d’autres termes, nous sentons que notre soi est situé là où sont nos yeux » ajoute Ehrsson.

    Le chercheur a aussi fait regarder aux volontaires un marteau lancé vers le bas de la caméra, comme s’il allait « blesser » une partie non visible du corps virtuel. Les mesures de la conductance de la peau, qui sont le reflet de réponses émotionnelles telles que la peur, indiquent que les volontaires réagissaient comme s’ils avaient quitté leur corps physique et investit leur corps virtuel.

    L’équipe de Blanke qui décrit ses expériences dans un article Report plus long, a utilisé un système similaire pour créer une sensation de type extracorporelle. Dans ce cas, les images vidéo ont été converties en simulations en trois dimensions de type holographique.

    Après l’expérience de réalité virtuelle, un chercheur masquait les sujets et les raccompagnait. Quand il était demandé aux volontaires de retourner à leur position de départ, ils avaient tendance à se diriger vers l’endroit où ils avaient vu leur corps virtuel.

    Les deux études concluent qu’un « conflit multisensoriel » est le mécanisme clé à la base de l’expérience extracorporelle.

    « Les dysfonctionnements du cerveau qui interfèrent avec les signaux d’interprétation sensoriels pourraient être à l’origine de certains cas cliniques d’expérience extracorporelle » dit Ehrsson. « Malgré tout, il reste à savoir si toutes ces expériences procèdent des mêmes causes. »

    Outre les signaux sensoriels, la conscience du corps pourrait aussi impliquer une dimension cognitive, la capacité à distinguer son propre corps des autres objets, proposent Blanke et ses collègues.

    Pour étayer cette idée, les auteurs rapportent que lorsque des volontaires ont vu une colonne de taille humaine plutôt que l’image d’un corps humain ils sont retournés à leur place de départ et ne se sont plus tournés vers l’endroit où avait été leur corps virtuel.

    « La conscience du corps semble demander non seulement le processus « ascendant » de corréler les informations sensorielles mais aussi la connaissance « descendante » du corps humain » dit Blanke.

    Certaines expériences extracorporelles qui avaient auparavant échappé à toute explication scientifique pourraient être mises en rapport avec une perception du corps entier déformée selon Blanke. Les systèmes de réalité virtuelle vont peut-être encore apporter de nouvelles réponses.

    « Nous avons eu des décennies de recherche intense sur la perception visuelle mais pas encore beaucoup de choses sur la perception du corps. Toutefois, cela pourrait changer maintenant que la réalité virtuelle nous offre le moyen plus systématique de manipuler la perception du corps entier et de tester d’une nouvelle manière les expériences extracorporelles ainsi que la conscience de notre corps » dit Blanke.

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