L’importance de vivre au présent

Chaque instant présent contient la plénitude de force, de conscience, de lumière et d’amour du Grand Vivant sous une forme apothéotique, indivise et désanthropomorphisée. Un philosophe déclarait récemment que le divin est le « Grand Aventurier » !

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« Vivre nouménalement parmi les phénomènes : telle est la sagesse du Présent. »

Wei Wu Wei

Au cours des dernières années, le Zen, le Taoïsme, le Bouddhisme et le yoga ont connu un essor considérable. Nous en avions déjà signalé l’ampleur lors de la première édition de nos essais sur le Zen en 1960.

Depuis lors, certaines expressions, telles « vivre l’instant » ou « vivre intensément », sont devenues des slogans à la mode. Mais qu’en fait-on ! Nombreux sont ceux qui n’ont pas la moindre idée de l’inspiration profonde qui préside à des expressions telles que « être présent au présent » ou « vivre intensément », « vivre l’instant », etc. La « vie véritablement intense » n’est pas seulement extérieure. Certes, il n’est pas impossible d’exercer une qualité d’atten­tion d’une certaine acuité dans une vie active. Mais il est très probable que celle-ci soit « périphérique » et s’éloigne de la sérénité des profondeurs. Vivre intensément l’instant demande aussi le silence et une vacuité conférant à l’intensité un caractère intérieur.

L’Holomouvement fondamental, dont parlent David Bohm et Stan Grof, ne doit pas être confondu avec l’agitation superficielle ; il requiert un sens extraordinairement profond du présent.

Ainsi que l’exprimait Krishnamurti : le but de l’existence humaine consiste à « creuser le Présent pour trouver l’Eternel ».

La sagesse chinoise enseignait que l’infini réside dans le fini de chaque instant. Les êtres humains sont devenus tellement superficiels, agités, qu’ils sont incapables de vivre naturellement. Les progrès envahissants des fameuses « technologies de pointe » exercent une fascination considérable sur les nouvelles générations. Nous assistons à la glorification des conquêtes matérielles, de la vitesse, de la robotisation.

En cette fin du XXe siècle, l’homme n’a pas la maturité lui permettant une utilisation judicieuse et adéquate des conséquences de sa technologie. Le prestige grandissant de celle-ci tend à creuser un fossé qui le sépare d’une certaine sagesse naturelle. La disparité existant entre les progrès techniques et l’évolution psychologique est plus grande que jamais. Au seuil du IIIe millénaire, des centaines de millions d’êtres humains sont des « déracinés » et des « exilés ». Privés des énergies spirituelles que le monde intérieur leur destine, les êtres humains vivent sous le signe de l’angoisse, de la violence et du désespoir. La progression du nombre des suicides et drogués chez les jeunes est un fait symptomatique et inquiétant.

Comment faire comprendre et sentir que « l’infini est dans le fini de chaque instant » ? Par quels moyens pourra-t-on proclamer assez haut et faire comprendre qu’il est important de vivre et qu’en dépit de son désespoir immense l’être humain possède au fond de lui une source inépuisable de force et de lumière intérieure ? Mais veut-il la chercher ? En a-t-il encore la force ?

Un tel énoncé provoqua parfois des réactions négatives et compréhensibles : « La lumière intérieure ? Comprend pas ! Qu’est-ce que c’est ? De la poésie ? C’est le cadet de mes soucis ! On ne m’a jamais parlé de ça ! »

La « lumière intérieure » ? Elle commencera à filtrer, lentement mais sûrement quand nous commencerons à vivre au présent. Lorsque nous commencerons à nous délivrer des milliers de tensions et crispations inutiles en vue de posséder plus, de « devenir plus », d’aller plus vite, de produire plus, etc. En tout premier lieu, s’impose à nous la nécessité de ne plus fuir le présent, de rester là, muni de toutes les énergies d’une attention naturelle, entièrement concentrée dans la « momentanéité » de l’instant présent. Simplement, sans ne rien attendre. Sans évoquer le passé. Sans avoir recours aux habitudes faciles de ce qui a été vécue. Sans permettre à notre imagination de s’évader dans les projets d’avenir. En ceci réside l’exigence essentielle du Zen.

Il se peut que, lors de nos premières tentatives, nous éprouvions une impression de vide et que nous soyons déçus. S’il nous arrive d’être déçus c’est parce que nous attendions quelque chose. Mais en tout cas, uns chose est incontestable : aussi boiteuse et imparfaite que soit notre tentative de « présence au Présent », nous n’aurons plus masqué notre pauvreté intérieure par des échos imagés du passé, ni par des projec­tions vers le futur. Nous deviendrons conscients de nos multiples dépendances, du bruit, de la conversation, des spectacles, de la fumée, etc.

LA SAGESSE DU MIROIR

Le chemin qui nous conduit à la perception de la lumière intérieure passe par le moment présent. Nous ne vivons jamais au présent. Le présent est, pour la plupart d’entre nous, un simple passage complètement inaperçu. Nous rappellerons ici l’image du miroir évoquée par le maître chinois Tchouang Tzu : « Le parfait miroir, disait-il, voit tout mais il ne prend rien . » Il ne compare rien, ne juge rien, n’attend rien.

L’une des clés essentielles de l’Éveil intérieur réside en ceci : réaliser une attention parfaitement présente dans laquelle n’interviennent plus aucun élément du passé tels, images, souvenirs, jugements de valeurs, choix, approbations, rejets, automatismes de verbalisation, comparaisons. Dans uns telle attitude d’observation se réalise une convergence de toutes les énergies de la conscience dans la « momentanéité » de l’instant présent. Cette attitude d’attention ne comporte rien d’extraordinaire ni de mystérieux. Elle oriente l’être humain vers un état naturel de perception globale immédiate d’une grande clarté. Cet état est empreint d’une grande sérénité et permet à la conscience de pénétrer dans des niveaux d’énergie et des dimensions naturelles généralement ignorées. En ceci réside l’essentiel de ce que Krishnamurti et les Maîtres du bouddhisme appellent « la Vision pénétrante ».

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Il n’est pas inutile de signaler ici que les sagesses antiques enseignaient l’existence d’un univers pluridimensionnel formé de niveaux d’énergies infiniment plus variés et riches que ceux qui nous sont généralement accessibles. En 1988, de nombreux savants, tels le prix Nobel Abdus Salam, postulent l’existence d’un univers à sept dimensions. Pour David Bohm, nous vivons dans un univers pluridimension­nel mais il est important d’ajouter que les niveaux d’énergie la plus fondamentaux sont précisément ceux dont nous ignorons et nions en général l’existence.

L’HOLOMOUVEMENT SILENCIEUX SANS DIRECTION NI BUT

Pour quelles raisons le moment présent et le silence sont-ils importants? Parce que l’univers, dans sa totalité, doit être considéré comme l’unité organique d’un seul et même Vivant. Celui-ci est animé par un seul et même mouvement englobant et dominant tous les mouvements se déployant dans tous les niveaux d’énergies et toutes les dimensions. David Bohm le désigne par l’expression d’« Holomouvement ». L’Holomouvement est complètement différent de tous les mouvements que nous connaissons. Ceux-ci sont conditionnés par les coordonnées de temps, d’espace, de causalité. Ce sont des mouvements linéaires. L’Holomouvement est un mouvement de création, intemporel, a-causal, non-linéaire, sans direction. Il peut être considéré comme le battement de cœur du Grand Vivant, mais cette expression n’est pas adéquate parce que le mot « battement » implique des coordonnées de temps et d’espace.

Ceci nous montre l’importance de l’invention d’un nouveau langage. Nous nous heurtons ici, uns fois de plus à une impossibilité parce que de toute évidence les langages qui nous sont accessibles portent les empreintes indélébiles du temps, de l’espace, de la causalité. Telles sont les raisons pour lesquelles les formes les plus dépouillées de l’expérience mystique évoquent la nécessité du silence. De ce point de vue, l’accord est complet entre Krishnamurti, Maître Eckhart, la Ch’an, la Taoïsme, l’Advaïta Védanta, le Soufisme, etc.

Nous ne soupçonnons pas l’ampleur de la corruption qu’engendre l’emploi du langage commun dans notre vie intérieure. Un défilé constant de mots en trouble la quiétude. Il n’y a pas de pensée sans mot. Ces échos du passé, porteurs, la plupart, de valeurs absolument fausses font obstacle à la perception du Présent, Nous subissons presque tous, sans réagir, le vacarme d’un langage négatif qui se limite à la mesquinerie de nos auto-occupations.

David Bohm souligne le rôle nocif du langage et le rôle important qu’il joue dans l’obscurcissement de la vraie nature de la Réalité.

Selon Stan Grof, « le langage contribue à créer la fausse notion d’éléments statiques, non changeants dans un monde, qui, par nature, est lui-même un processus dynamique. En même temps, il soutient l’illusion d’entités séparées dans un monde de plénitude indivise.

La clé du rôle instrumental du langage, qui nourrit la perception fragmentée (fausse) du monde et la pensée en termes d’entités séparées interagissantes est la structure verbe/objet des phrases qui caractérisent le langage moderne. Bohm a développé un nouveau mode expérimental de langage : le Rhéomode, qui insiste sur le processus de Plénitude indivise, en donnant une fonction basique au verbe, de pré­férence au nom.

Nous trouvons ici uns tentative d’application dans le langage des deux aspects de l’Univers. D’abord le Vivant, ensuite le résiduel intervenant à titre second et dérivé. Tous deux sont englobés dans l’Holomouvement, mais le Verbe reste toujours prioritaire par rapport à l’objet. Il n’y a pas d’objet, pas de chose, pas d’entité. Il n’y a que des processus. Il n’y a que des événements. Nous devrons le répéter inlassablement. Il existe une véritable perfidie du langage. La presque totalité de l’espèce humaine actuelle est entièrement piégée dès la naissance, et même avant celle-ci.

Un exemple de la difficulté d’évoquer l’Holomouvement se trouve au cours des dialogues entre Krishnamurti et Devid Bohm.[1] Faute de terme adéquat ils n’ont d’autre possibilité que celle d’utiliser l’expression paradoxale d’un mouvement qui n’est pas du mouvement (semblable à celui qui nous est familier). C’est ce que nous avons désigné dans nos essais par « mouvement de création ». Celui-ci se situe au niveau de ce que David Bohm appelle la « source » ou l’ordre super-impliqué.

Mais le silence n’est pas l’absence de bruits extérieurs, de paroles. Le silence véritable est le Présent par excellence. Le seul obstacle au silence est formé par le vacarme permanent de la pensée. L’activité continuelle du mental a pour objet essentiel des éléments liés à notre auto-occupation. Ces éléments sont constitués par des échos résiduels de notre pensée. Ceux-ci sont eux-mêmes liés aux mémoires de l’inconscient collectif que Krishnamurti appelle l’« égo de l’humanité ».

En l’absence de ces mouvements habituels, mesquins, inutiles et destructeurs pour la plupart, nous accédons naturellement à l’état de silence créateur. Dès cet instant la nécessité d’avoir recours à une autre forme de langage disparaît. Pourquoi ?

Dans le silence véritable se révèle la présence d’une plénitude d’énergie, de conscience, d’amour éclipsant tout recours ou toute nécessité d’un langage.

L’Holomouvement se suffit à lui-même. Il englobe la dualité de l’expérimentateur et de l’expérience dans l’intimité d’une lumière dont la clarté révèle l’incomplétude du langage habituel.

Nous abreuvant d’instant en instant à la Source d’énergie et de lumière du Présent, nous sommes à tel point comblés de richesses intérieures qu’il est naturel que celles-ci débordent dans ce qui reste de nous physiquement et nous suggèrent le partage.

Nous nous heurtons dès lors à ces difficultés de communication inhérentes aux limites du langage habituel. Ceci est d’autant plus évident qu’il est indispensable d’associer dans notre commentaire le silence véritable au Vide. Nous avons insisté sur le fait paradoxal de la plénitude du Vide. Précisons ici que le Vide doit être compris comme l’absence complète de toutes nos valeurs habituelles, images, souvenirs, formes, mots, échos du passé. Le « vide » dont il est question ici ne peut être confondu avec le néant,

L’UNIVERS S’AUTOGÉNÈRE

En quoi chaque instant présent est-il unique ?

Chaque instant présent est unique parce que l’univers n’est pas une gigantesque mécanique dont les rouages tournent toujours de la même façon. Il n’y a jamais de répétitions. Au contraire ! L’Histoire de l’évolution est celle d’une prodigieuse aventure dont les rythmes se situent en dehors des lois connues du hasard ou de l’anti-hasard. Ainsi que le souligne I. Prigogine, les processus de la nature comportent une prédominance d’irréversibilité, de création et d’improvisation. Chaque instant présent comporte un patrimoine informationnel absolument unique qui ne se présentera plus jamais. Son contenu change constamment. En plus de ce qui précède, chaque instant est en inter­action avec les changements qui se produisent dans les autres dimensions ou plans de l’univers.

Les intuitions des sagesses antiques sont confirmées par les sciences nouvelles de 1988. Celles-ci enseignent que tous les événements illustrant l’histoire d’un univers sont mémorisés sous forme de champs indestructibles. Le patrimoine informationnel de l’univers s’accroît donc constamment en vertu de l’indestructibilité des enregistrements mémorisés. Chaque instant présent est donc différent et unique.

Ce processus de mémorisation constante constitue l’une des forces axiales présidant au devenir évolutif. L’énigme apparente des mutations est en voie de résolution. Les mutations sont plus apparentes que réelles.

La soudaineté des changements évolutifs est la manifestation d’un processus constant et lent de mémorisation se poursuivant dans d’autres dimensions de l’univers, invisibles à nos yeux, mais très réelles.

Ainsi que s’exprime H. Reeves, « la musique de l’univers s’improvise au fur et à mesure ». Il y a dans ce processus ni but, ni commencement ni fin, ni manifestation d’un projet quelconque, ni point terminal. Les découvertes d’importance historique dans le domaine de la biologie réalisées en 1987, tant en Chine (Dr Li de l’université de Pékin) qu’en URSS (par le Dr Vladimir Inyushine de l’université l’Alema Ata), qu’en République fédérale allemande, (le Dr F. A. Popp de l’université de Kaisesralautern), qu’en USA (le Dr P. S. Callahan de l’Institut agronomique de Floride) sur les micro-ondes laser accompagnant les divisions cellulaires, nous montrent le spectacle magnifique d’un univers qui s’autogénère constamment en fonction d’un patrimoine informationnel de plus en plus considérable. Il n’y a là, ni finalité, ni téléologie ni matérialisation d’un projet, mais expression libre et spontanée d’un processus cosmique de création constante dont les physiciens de pointe viennent d’entrevoir le rôle prioritaire. Nous retrouvons ici, une fois de plus, l’évocation d’un Jeu Cosmique, le lila de l’antique sagesse indienne.

Ceci montre l’ampleur de l’unicité de chaque instant présent et le caractère insondable de la Grande Aventure du Jeu cosmique. Nul besoin d’échafauder des hypothèses concernant un but, une station terminale que le processus cosmique se proposerait d’atteindre dans un avenir imaginaire. Ainsi que le souligne le savant rationaliste français Louis Rougier, « si nous croyons en Dieu, accordons-lui les caractères spécifiques de l’infinitude et ne le rapetissons pas aux limites de nos concepts anthropomorphiques de temps, d’espace, de but à atteindre. »

L’Univers, en tant que Grand Vivant, est immensément différent des constructions mentales sophistiquées élaborées par la plupart des théologiens. Chaque instant présent du Grand Vivant, considéré dans la totalité de ses dimensions et niveaux énergétiques, est une Plénitude.

Ceci est l’objet d’un renouvellement constant de caractère paradoxal échappant à toute possibilité de représentation mentale et de discussion. Il est plus adéquat de dire ce qu’elle n’est pas. Tout en étant l’Essence même de la Vie, elle n’est l’objet d’aucun mouvement tels que nous les connaissons. Alors que l’univers manifesté s’enrichit constamment des mémoires qui se forment à tous les niveaux, il serait dangereux et inadéquat de parler d’enrichissement au niveau de la Source cosmique. Dans le domaine du Suprême, il n’y a pas d’accumulation.

Nous avons tenté au cours de nos essais (La Danse Cosmique) de parler du mouvement de création, mais dans la mesure où nous souhai­tons trouver un langage plus adéquat que celui utilisant les mots habituels, nous nous heurtons à des obstacles infranchissables. Un exemple frappant de l’inadéquacité des mots habituels se révèle lors des discussions entre Krishnamurti et David Bohm concernant le temps et le mouvement. Évoquant le caractère vivant du « Fondamental », ils déclarent qu’il n’est pas statique. C’est une évidence. Finalement, ils sont dans l’obligation de formuler un énoncé très paradoxal : « le Fondamental est un mouvement qui n’est pas un mouvement » !!!

L’absence d’un nouveau langage entraîne des situations embarrassantes. Ce sont de telles difficultés qui montrent l’utilité des tentatives de David Bohm dans ses recherches d’un nouveau langage : le Rhéomode.

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Le sens de la Plénitude se trouve admirablement évoqué par Radha Burnier dans le commentaire d’un texte chinois :

« A quoi bon regarder vers l’extérieur ? Tout ce que vous voyez ce sont des objets !! Retournez-vous ! Regardez vers l’intérieur.

« Verrai-je alors le sujet au lieu de l’objet ?

« Si c’était cela, vous regarderiez de nouveau un objet. Un objet est un objet, quelle que soit la direction où vous regardiez.

« Ainsi, je ne peux pas me voir moi-même ?

« Vous ne pouvez pas voir ce qui n’est pas là !!

« Que verrai-je donc ?

« Vous verrez peut-être l’absence de vous-même. C’est Cela qui regarde. On l’a appelé le « Vide ».

« Le « Vide », c’est le Nirvana, mais ce n’est pas le vide. C’est la Plénitude, cette plénitude qui est amour, béatitude, la Paix qui dépasse l’entendement. La connaissance absolue n’est que l’amour absolu. »

LA GRANDEVOLUTION COSMOLOGIQUE DE 1988

Contrairement à ce qu’ont enseigné beaucoup de philosophies, l’univers n’a ni commencement, ni fin, ni point de départ, ni point d’arrivée. Les physiciens ont toujours reconnu dans la présence d’une singularité (Big-Bang) l’inadéquation d’une théorie. Les équations qui tentent de rendre compte des processus irréversibles présidant au devenir constant de l’univers sont ouvertes. Elles ne peuvent que représenter des tranches provisoires d’une vie infinie, tranches qui sont artificiellement abstraites d’une totalité indivise par la pensée humaine, victime d’un processus de fragmentation.

Il n’y a pas de « Big-Bang » unique ! Bien sûr, l’Univers est actuellement en expansion depuis 15 ou 20 milliards d’années. L’effet Doppler-Fizeau et diverses mesures le prouvent. Mais il s’agit d’un événement englobé dans un ensemble de fluctuations immenses impliquées dans une totalité multidimensionnelle inson­dable dont on ne pourra peut-être jamais définir l’étendue ou la grandeur.

Ilya Prigogine, reprenant les travaux de J. Géhéniau, E. Gunzi et P. Nardone, lauréats du Gravity Research Foundation, a élaboré un modèle nouveau et cohérent du processus de l’Univers. Il est basé sur la complémentarité de la Relativité générale et certains concepts essentiels de ta nouvelle physique quantique permettent de définir correctement la nature de la matière.

La matière est considérée comme un état particulier d’activation du « vide » du champ primordial. Mais encore faut-il préciser que ce « vide » n’est pas le néant. En lui, résident les plus hautes formes de l’énergie correspondant vraisemblablement à l’« ordre impliqué » évoqué dans le modèle du physicien David Bohm.

Dans cette perspective, l’énergie primordiale, non manifestée, se manifeste par des phases d’excitation périodiques au cours desquelles le processus irréversible de la matière, du temps, de la dilatation de l’espace explose. L’univers surgit avec les champs formant la « pré-matière » qui vont déterminer les interactions de l’espace-temps au cours de multiples réactions en chaîne laissant, à titre résiduel, la quantité totale de la matière actuelle. Mais rien n’est statique ici, car la matière se crée et se détruit constamment. Les 15 ou 20 milliards d’années dont nous sommes l’aboutissement provisoire ne constituent qu’une phase englobée dans une multitude d’autres phases.

Seule émerge, en lumineuse certitude, l’élan irréversible d’un processus de création immense, incroyable, infiniment plus vaste que tout ce que les scientifiques et les poètes auraient pu imaginer jusqu’à ce jour. C’est bien ici qu’il faut souligner l’importance de vivre au Présent et le caractère unique de chaque instant.

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Un contraste saisissant se révèle entre les deux approches liées aux modèles concernant la création et la nature de l’Univers. En accord avec l’ancienne hypothèse du Big-Bang unique, la première approche présente l’univers et l’espèce humaine évoluant dans le temps selon une trajectoire linéaire conduisant à une plénitude ou perfection, sorte de point Oméga considéré comme but ou motivation essentielle du devenir évolutif. Il s’agit d’un anthropomorphisme rencontré dans beaucoup de philosophies judéo-chrétiennes. Il conduit l’être humain dans une avidité de devenir, souvent obsessionnelle, en vue d’atteindre dans l’avenir une certaine perfection ou l’acquisition de biens spirituels imaginaires. Il n’y a pas de pires obstacles à la perception des richesses intérieures du Présent.

La seconde approche s’oppose à toute hypothèse de commencement absolu ou de Big-Bang unique. La Plénitude de l’Univers est présente en chaque instant. Chaque seconde contient le caractère unique d’un processus de création irréversible qui n’a ni commencement ni fin. Toute singularité absolue et fixe est exclue.

Une erreur fondamentale de perception fragmentaire prive la plupart des êtres humains d’une vision holistique et pénétrante leur révélant la plénitude du Présent et l’infinitude d’une conscience universelle. Telle était la vision des sagesses taoïstes, bouddhistes, zennistes, entièrement libérés du temps et de l’avidité de devenir.

Sur le plan scientifique, les travaux do David Bohm, de F. Capra, de B. Nicolescu et tout récemment ceux d’Ilya Prigogine tendent à confirmer avec force la vision d’un univers qui s’autogénère spontanément dans le sillage irréversible d’une plénitude créatrice qui n’a, ni commencement, ni fin.

Les sagesses anciennes et, récemment Krishnamurti, nous donnent les clés permettant une participation intérieure et supra-mentale des êtres humains à cette insondable et mystérieuse aventure.

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L’absence presque généralisée de cette perception holistique fondamentale est la cause principale de toutes les crises déchirant l’humanité depuis des siècles.

Ainsi que le déclare le physicien Henry P. Stapp, Professeur à l’Université de Berkeley : « L’idée (fausse) que l’homme se fait de sa place dans la nature a été dans l’histoire de l’humanité une force qu’aucune autre n’a surpassée : la vie de millions d’individus lui a été sacrifiée et des civilisations entières ont péri par son emprise. Vu les effets destruc­teurs de la vision mécaniste issue de la physique classique, il y a lieu de penser que l’instauration et la diffusion de la vision quantique holistique pourraient être à l’origine d’une force puissante mais bénéfique au service de l’homme. »[2]

LA GRANDE AVENTURE

Chaque instant présent contient la plénitude de force, de conscience, de lumière et d’amour du Grand Vivant sous une forme apothéotique, indivise et désanthropomorphisée. Un philosophe déclarait récemment que le divin est le « Grand Aventurier » !

Dieu est le Suprême Aventurier, intensément actif et silencieux. L’activité mystérieuse et supra-mentale du Noumène laisse, pour les observateurs ignorants que nous sommes, des traces résiduelles. Elles sont nettement cumulatives à nos yeux. Mais ce mouvement vers le plus n’a rien de commun avec les activités cumulatives qui résultent de nos intérêts et activités égoïstes.

La pleine connaissance de nous-même nous permet une participation sans limite aux merveilles cachées de la Grande Aventure.

Ceci requiert le dépassement de l’égo. Nous devons nous affranchir de la pesanteur des mémoires accumulées. Nous sommes des milliardaires du temps et de la mémoire. La pleine connaissance de nous-même nous révèle l’emprise considérable de ce que Krishnamurti appelle l’« égo de l’humanité ». Libérés de cette chape de plomb formée par les échos résiduels du passé, c’est dans le ravissement et l’extase qu’est vécu la participation à l’incroyable aventure du Grand Vivant.

Nous sommes dès lors en mesure ce donner la seule réponse valable – et surtout efficiente – aux problèmes immenses de la souffrance, de la cruauté, de la violence et de la décadence du monde. Efficiente ? Oui. Cela veut dire « qui entraîne des effets durables », tel que l’enseignaient les anciens maîtres taoïstes, tel que l’enseignent David Bohm et Krishnamurti.

Une science de l’efficience des énergies spirituelles a toujours existé. Le fait nouveau réside dans sa confirmation inattendue par un physicien de réputation mondiale tel que David Bohm. Rien au monde n’est plus simple et naturel qu’une ouverture complète et constante à la flamme toujours renaissante et vive du Présent. Mais attention ici ! Sachons bien qu’il s’agit d’une Présence au niveau de laquelle se situe la plus haute concentration d’énergie du Cosmos. L’Eveil est la réalisation d’un vécu de l’Holomouvement réalisant une simultanéité entre le présent spatio-temporel phénoménal et le Présent intemporel nouménal.

Notre instructeur dans le Zen (Wei Wu Wei) appelait cela : « Vivre nouménalement parmi les phénomènes. » Tout est là.

Dans le vécu authentique de ce processus naturel, « la conscience, déclarait le Dr Roger Godel, renaît comme naît chaque matin le feu du soleil dans sa montée sur l’horizon. Cette aube est une pointe sans dimension ; cependant son éventail se déploie invisiblement et annihile les ombres du ciel ambiant. Si intense est l’éclat de cet unique moment de conscience que tout sentiment de durée s’évanouit : le passé, la mémoire, la pensée du moi et son futur sont consumés dans la fulguration de l’éclat naissant. »

Ce qui précède donne réponse aux questions « Qu’est-ce que vivre ? » et « Qui vit ? » Mais ces réponses n’ont de valeur pour autant que nous ne les érigions pas en concepts fossilisés et que nous plongions sans réserve ni crainte et que nous vivions la transsubstantiation du résiduel que nous croyons être, en termes du feu intérieur que nous sommes.

« QUI » VIT ?

Les questions les plus essentielles de la vie se posent rarement.

Qu’est-ce que vivre ? Et surtout : « Qui » vit ? Pour Monsieur et Madame Toutlemonde, vivre consiste à boire, manger, dormir, jouir des plaisirs de l’amour, affronter las souffrances de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Vivre consiste, pour la plupart, à se débrouiller au cours de toutes les circonstances en luttant pour s’assurer des possessions matérielles conférant non seulement la sécurité mais aussi le pouvoir, la prestige, la renommée. Pour d’autres, déjà moins nombreux, vivre consiste à se comprendre et percer les mystères de la nature par l’étude, la recherche scientifique, philosophique ou religieuse.

Très rares sont ceux qui se posent les questions : « Qui » vit ? « Qui » voit ? « Qui » écoute ? Nous nous sommes à tel point identifiés exclusivement au corps, à l’image que nous avons de nous mêmes, à l’égo, que ces questions sont considérées comme absurdes, inutiles. Beaucoup d’intellectuels, répétant solennellement l’affirmation cartésienne du « Je pense, donc je suis », hausseront les épaules. Carlo Suarès, incomparablement, plus profond et perspicace déclarait : « Je pense… donc je détruis. » C’est exact, sauf si l’on pense correctement. Ce qui n’arrive presque jamais. Nous avons tenté d’en exposer les raisons ailleurs.[3]

Les questions fondamentales évoquées précédemment impliquent un autre « Qui suis-je ? » Depuis des millénaires, la spiritualité orientale pose cette question essentielle. Elle y a donné des réponses riches d’enseignement. Un contraste saisissant existe entre ces réponses et celles, pleines de suffisance, données par de nombreux intellectuels. « Je vis, cela me suffit. Je pense donc je suis et je suis bien dans ma peau. La programmation des gènes, chromosomes, des informations d’ARN et d’ADN que m’ont léguées mes parents me suffisent et permettent de répondre amplement à mes interrogations. »

***

Monsieur et Madame Toutlemonde ne se doutent guère de l’imposture consistant à proclamer « Je pense, donc je suis ». Car chacun de nous est tout autre chose que ce corps né il y a quelques années et mourant dans quelques années après avoir manifesté et épuisé le potentiel légué par ses géniteurs !

Ainsi que l’exprime Stanislav Grof :[4]

La pensée humaine, en tant que telle, est une réponse active de la mémoire qui inclut des éléments intellectuels, émotionnels, sensoriels et somatiques, dans un processus unifié et inextricable ; celle-ci ne fait que nous répéter quelques vieux souvenirs ou bien, recombine et organise leurs éléments en de nouvelles structures dynamiques. Il est impossible de créer quoi que ce soit de nouveau dans son principe. Dans ce contexte, même la nouveauté est mécanique.

Vue de cette perspective, la pensée est inséparable de l’activité physiologique, biochimique et électrique du cerveau. Il n’y a pas de raisons inhérentes qui fassent que la pensée soit pertinente et appropriée par rapport à la véritable situation qui l’évoque.

Tout ce qui précède peut être résumé en un mot. Il signifie à la fois tout ou rien suivant l’angle sous lequel on l’examine. Et l’angle sous lequel on l’examinera au cours des lignes qui suivent est TOUT parce que pour révéler la plénitude de ce qu’il est et de ce qu’il contient, un mouvement doit être vécu. C’est l’Holomouvement évoqué par David Bohm. Nous le désignons comme lui par « mouvement de création ». Ce mouvement constitue le « battement de cœur » du Grand Vivant qu’est l’univers. La Plénitude de la Vie consiste à nous rendre disponibles à l’énergie de ce mouvement de création et de LE laisser opérer en nous, à tous les niveaux. Telle est la véritable richesse du Présent.

***

Source : http://maaber.50megs.com/

[1] The Ending of Time, Ed. Gollancz, London, 1985.

[2] H. P. Stapp, Amer. Journal of Physics, 1972.

[3] R. Linssen, Krishnamurti, précurseur du IIIe millénaire, La Courrier du Livre, Paris.

[4] St. Grof, Préface au livre La plénitude de l’Univers de David Bohm.

Animisme et espace-temps – 2/2

Chacun naît avec une configuration affective unique ; et la signification de chaque existence consiste à inventer sur cette base un rêve impossible qu’il faudra pourtant matérialiser — Beaucoup de gens renoncent à leur destin en confiant à une entité supérieure (Dieu ou la Société, i.e. un pseudo-Soi ou un pseudo-Autrui) ce travail de matérialisation — D’autre part, on fait toujours des erreurs, la vie consiste à en faire ; mais jamais deux fois la même ! Il faut donc toujours incurver sa ligne de vie, infléchir sa route — jusqu‘à faire retour : voie du Tao, voie de la Voie — Ceux qui renoncent à leur destin répètent les mêmes fautes, acceptent l’existence de contraintes absolues — Ils fabriquent du rectiligne, de l’horizontal — Ils se croient vivants, ils sont déjà morts.

QUELQUES NOTIONS DE PHILO ET DE PSYCHO

Avant de présenter des solutions aux problèmes que nous avons exposés, quelques notions de base d’ordre métaphysique, épistémologique et psychologique sont à préciser, notions qui sont non seulement ignorées des expérimentalistes et des théoriciens de sciences exactes, mais aussi escamotées par les épistémologues :

[ Autrement dit, divers préjugés – très répandus – interdisent toute solution globale à ces différents problèmes. Il faut donc préalablement les balayer. ]

A. Le monisme n’est pas plus défendable que le dualisme : la matière et l’esprit sont les deux pôles complémentaires de la nature. Un moi corporel (celui qui est perçu réellement : le “Moi réel” du schéma cybernétique 1) dissocié d’un moi spirituel (celui dont on se représente les aspirations : le “Moi imaginaire”) n’a pas la moindre pertinence métaphysique. Cette évidence remonte à la nuit des temps : dans l’animisme primitif, dans toute la philosophie chinoise (yin/yang, Lao-tseu 16 ) et dès les origines de la civilisation occidentale moderne, avec Montaigne. Niels Bohr, en physique quantique, n’a fait que redécouvrir cette notion.

On peut distinguer dans le fonctionnement du Moi un régime objectif et un régime subjectif : de même que nous percevons les actions (Moi réel) par leurs effets (par des objets mouvants), de même nous représentons-nous les idées (Moi imaginaire) par leurs moyens (par des désirs, i.e. des pulsions imagées).

Si on se limite au seul régime subjectif, on peut dire que tout sujet modèle le passé selon le futur qu’il imagine. [ Sujet et finalité s’impliquent donc mutuellement, comme nous allons le voir au paragraphe suivant. ] Nous allons analyser en détail ces notions générales.

B. De même qu’un physicien, pour raisonner sur la réalité objective (quadrant I), explore les relations entre les notions d’objectivité, de causalité, de contrainte déterministe et de divergence, de façon strictement symétrique, quand on veut étudier l’imaginaire subjectif (quadrant III), c’est-à-dire les pulsions, on découvre des corrélations évidentes entre les notions de subjectivité, de finalité, de liberté et de convergence. Il ne saurait donc y avoir de science de l’imaginaire subjectif sans une axiomatisation de ces notions. [ Autrement dit, tous les modèles réalistes (“causalistes”, i.e. imitant les modèles physiques classiques) de l’imaginaire subjectif que nous dispensent les neurosciences et tant de “sciences humaines” sont des absurdités. ]

L’Occidental contemporain, scientiste, raisonne comme les physiciens : “on meurt parce qu’on vit”. L’Oriental raisonne comme les mystiques : “il faut mourir pour vivre”. Contrairement aux apparences, c’est, touchant l’imaginaire subjectif, la position orientale qui est scientifique. C’est en effet la mort, la certitude d’une clôture, qui peut donner du sens à la vie ; l’immortalité, grand rêve technocratique, ne peut en donner, par définition, puisqu’on pourrait alors faire n’importe quoi. La réincarnation, c’est l’obligation morale par excellence.[ Dans les termes vitalistes de ma logique de la signification, dans ma “pathique”, l’immortalité est physiquement impossible parce qu’elle est moralement interdite. ]

C. La réalité subjective (quadrant II) est le domaine de la simplification, de l’induction, de la conceptualisation, de la théorisation qui, modélisant la réalité objectivement observée, permet après coup les représentations imaginaires (quadrant III). Le concept de cheval, par exemple, (signifié “réaliste”) sera représenté par une image générique (signifiant “imaginiste”) qui renvoie à tous les chevaux et à aucun en particulier.

[ La finalité des technosciences, qui portent sur la réalité (logiques classiques, mathématiques algorithmiques, physique, chimie, biologie), est la prédiction, la reproductibilité. Les modèles miment donc une réalité prédécoupée : les axiomes (concepts-clés) symbolisent les causes et la déduction symbolise le déterminisme causal, qu’il soit mécanique (réversibilité) ou entropique (divergence, probabilités). Ces axiomes sont induits (quadrant II) ; et c’est l’imagination, contrainte par les règles du système, qui en tire des déductions (quadrant III). Un ensemble dynamique de concepts peut être symbolisé et servir alors de moyen de communication (signaux ; signes linguistiques ; formes mathématiques et logiques). Le passage du statut de “concept” (signifié réel) à celui de “désir” (signifiant imaginaire) peut être symbolisé par une boîte noire, “anti-lumineuse”, le Soi. La dynamique subjective intéresse enfin les systèmes métaphysiques, qu’ils soient matérialistes ou spiritualistes, individuels ou collectifs ; les concepts/désirs du Soi peuvent être alors appelés archétypes : ils constituent en effet peu ou prou une structure autonome (d’où cette appellation de Soi) .

Quel que soit son niveau de généralité, on remarquera qu’un archétype est un pari sur la nature du monde objectif : croyance “passive” dans les sciences dures (“Qu’est-ce que la réalité ?”) et/ou croyance “active” dans l’expérimentation, les techniques, les rituels, en morale, en politique ou en art (“Comment changer cette réalité ?”) .

(…) A propos du Soi, ce point aveugle, Michel Serres faisait très justement remarquer qu’ “il n’y a de mythe pur que le savoir pur de tout mythe. Les mythes sont pleins de savoir ; et le savoir, de rêves et d’illusions”. Dit en termes cybernétiques : “La science n’est pas l’exorcisme de l’imaginaire : elle utilise l’imaginaire en même temps qu’elle l’excite” (Etienne Klein). ]

D. Seul le présent est réel. C’est une évidence immédiate. L’imaginaire est donc constitué à la fois du passé et du futur ; c’est le domaine du virtuel, de la valeur morale ou esthétique. Et c’est avec ces valeurs imaginaires que le créateur percute la réalité objective (toujours collective, socialement ou physiquement).

Très généralement, ce que le Moi appelle réalité, c’est le défilement temporel obligé de l’actuel ; et ce qu’il appelle imaginaire, c’est le défilement spatial voulu du virtuel.

[ Distinguons le passé pur (imaginaire) de ce qui appartient à la fois au présent et au passé, c’est-à-dire les traces. Notre corps qui est aussi trace du passé existe dans le présent. Les traces sont donc ambivalentes, elles ont un double statut, passé et présent ; ce sont des signifiants “réalistes” (ils représentent quelque chose d’autre, passé et réel). Il en va de même pour les prémisses du futur : notre corps est vivant en tant que prémisse.

Pour la pensée orientale, le passé est strictement imaginaire. On est alors, par exemple, fondé à croire que la divinité a créé la terre récemment avec des fossiles illusoires. Pour la pensée occidentale, au contraire, passé et futur sont considérés comme réels de droit même en l’absence de traces ou de prémisses. Ce principe vaut en cosmologie ou en paléontologie parce que nous sommes impuissants à modifier des traces (donc des prémisses) à cette échelle ; il n’en va pas de même à l‘échelle de notre corps. Et, comme nous le verrons plus loin, contrôler sa destinée consiste précisément à modifier autour de soi de façon pertinente et à très long terme des traces/prémisses. ]

E. Dans l’imaginaire subjectif, à ce niveau où se déploie le “désir en soi”, où naissent les tendances, nous trouvons des structures dont la désignation varie selon la discipline et le niveau hiérarchique considéré : pulsions, schèmes, instincts (analogues temporels des objets spatiaux, c’est-à-dire tendances organisées et toujours en mouvement), ensembles d’antimatière tachyonique (qui, par définition, se déplacent toujours quelle que soit la position d’un observateur réel), complexes inconscients, moi secondaires, etc.

Très généralement, l‘énergie qui y circule est finale par définition, aussi bien au sens physique (le futur détermine le passé) que psychique (le but détermine le moyen) ou philosophique (transmission d’intentions). L’aspect “négatif” de cette énergie, déjà formulé par Dirac, a été clairement souligné par le psychanalyste Lucien Israël : “Si on était comblé, il n’y aurait plus de désirs. Nous sommes vivants parce que nous n’avons pas tout. L’incomplétude est notre moteur vital”.

[ Cette énergie subjective, que Lacan qualifiait justement de “mythe fluidique”, a été étudiée et décrite par Freud (sous le nom de libido) et par Jung (sous celui d‘énergie psychique) à partir d’un matériel pathologique et selon des optiques monistes (matérialiste chez le premier et spiritualiste chez le second) qui les rendent incompatibles avec le modèle complémentariste, “physiologique” et immanentiste, que je propose ici. ]

Dans la réalité objective, l‘énergie est un travail en cours (actuel) de réalisation ; dans l’imaginaire subjectif, l‘énergie est un travail en cours (virtuel) de fantasmatisation.

Le désir, comme chacun sait, c’est du plaisir imaginé. Et c’est aussi la représentation d’un en-soi (d’un inconscient) constitué de tendances, virtuelles (par définition) et subjectives. [ Le mot désir désigne en français la prise de conscience d’une tendance : c’est, au sens le plus large, l’image libre que l’on se fait de soi. Les tendances sont à l’imaginaire ce que les états sont à la réalité : on peut donc distinguer des tendances subjectives (pulsions mentales) et objectives (impulsions physiques). Le désir se représente des pulsions comme la perception se représente des objets.

Comme le dit très bien la psychanalyste Michèle Montrelay, l’imagination fabrique à partir de la matière brute de nos pulsions de la matière à pensée, de la représentation, c’est-à-dire de la vie symbolique. Sur les différences entre le vocabulaire ici utilisé et celui de Freud , que F .Lesourd s’est efforcé de résumer,voir le tableau 1. ]

tableau1

Le sens exige la liberté (cf. critique de Costa en IV.B.2) ; les pulsions doivent donc naître par principe ex nihilo (d’un manque originel absolu, du cosmos en tant que trou noir : c’est la propriété fondamentale par quoi je définirai le Moi imaginaire). D’autre part, l’inconscient ne se limite pas empiriquement à la subjectivité ; il est aussi tout ce que je n’agis ou ne perçois pas dans le monde objectif, un “hors-soi” pourrait-on dire, une boîte anti-noire, solaire, “aveuglante” ; inversement, un rêve – même ordinaire (non “lucide”) – est toujours une représentation consciente de mes tendances (le Moi imaginaire met en scène les acteurs de théâtre que sont ses complexes inconscients).

[ Subjectivement, le Soi est un vide ressenti par le Moi réel comme de l’ignorance (d’où la raison) et par le Moi imaginaire comme de la peur (d’où l’espérance). “Dans les choses de l’esprit, disait Jacques Maritain, c’est la virginité qui est féconde.” ]

Quand les physiciens étudient empiriquement la réalité objective, ils mettent d’abord de côté leurs désirs ; et c’est pourquoi ils trouvent des modèles pertinents. De même, un modèle pertinent de l’imaginaire subjectif doit faire abstraction de la réalité objective, la “forclore”. Le désir (conscient) choisit les prémisses qui lui plaisent et fabrique son propre big bang . En tant que tel, l’imaginaire subjectif est sans contrainte aucune, totalement libre – non en tant qu‘état bien sûr mais en tant que tendance. Et cette liberté est le fondement du sens : dans l’imaginaire, même si cela débouche sur de l’angoisse, on va toujours dans le sens choisi par soi-même. Le Manque, strictement personnel, est source subjective d’angoisse (d’où les pulsions) et source objective d’agitation (d’où les impulsions).

[ La science de l’imaginaire subjectif, c’est l’heuristique et non une quelconque herméneutique. Nous naissons tous esclaves de l’idéologie de notre milieu ; il s’agit de mourir libre. ]

Ce n’est pas ici le lieu de polémiquer en développant toutes les raisons qui me font rejeter le modèle freudien. J’insisterai seulement sur un point, sans l’argumenter pleinement, qui me paraît scientifiquement et moralement crucial. La psychanalyse, comme l’astrologie ou les médecines parallèles, croit utiliser une technique alors qu’elle pratique un rituel [ En général, une technique reproduit un événement dans la mesure où utilisateurs et bénéficiaires n’interviennent pas dans son déroulement ; un rituel au contraire ne produit l‘événement escompté (improbable a priori) que si utilisateurs et bénéficiaires interviennent dans son déroulement. L‘événement rituel, objectivement improbable, symbolique d’un processus créatif, n’est pas toujours escompté : ainsi de l’effet d’expérimentateur en psycho expérimentale ou de l’effet nocebo en médecine. La discipline qui fait de ces déviances psychophysiques (ou “effets psi”) son champ même est la parapsychologie. ] ; tant donc que cette illusion scientiste ne sera pas dissipée, ces disciplines ne seront pas des sciences. Mais un rituel peut être efficace et l’on trouve de fait d’excellents praticiens. Toute psychothérapie est à la fois un art et une morale. Je ne reproche donc pas du tout aux psychanalystes leurs résultats aléatoires. Je reproche à Freud d’aspirer, en théorie, à la reproductibilité, au statut “réaliste” de technoscience, autrement dit à la négation de l’imaginaire (créatif) individuel.

[ Je ne reproche pas à la psychanalyse d‘être une idéologie (nous en avons tous besoin dans notre jeunesse ou en période de crise) ; je lui reproche de le nier et d‘être donc une religion qui veut se faire passer pour une science. L’illusions scientiste, bien sûr, n’est pas l’apanage des psychanalystes. Mais elle n’est pas de même nature dans les sciences dures, qui constituent la référence même de l’activité scientifique : l’illusion vient alors d’une confusion (fréquente) entre efficacité méthodologique et matérialisme philosophique. La science peut certes “épuiser” la réalité objective ; mais elle nous tuera du même coup. ]

F. En tant que telle, une cause, comme une action, n’est jamais observable (quadrant IV). On dit qu’un paralysé n’agit pas. C’est faux : il agit, mais ça ne donne aucun effet externe. D’autre part, une action est toujours en mouvement, par définition ; elle est polydirectionnelle, elle peut se situer en même temps à deux endroits différents (par exemple un travail avec mes deux mains) ; elle est donc irreprésentable en tant qu’objet par un observateur réel. On est là encore, par définition, dans le domaine tachyonique.

[ Dans la réalité, le tiers exclu ne s’applique qu‘à des états macroscopiques, tels les objets qu’on observe ; dans l’imaginaire, qu‘à des macro-tendances. Cf. II.C. ]

Qui a jamais vu une cause, sinon celui qui l’a désirée ? Une cause s‘éprouve. Et c’est la raison pour laquelle les physiciens n’observent pas d’effets tachyoniques indirects dans la réalité objective : les cherchant dans des expériences dénuées de toute finalité intrinsèque (strictement entropiques), ils ne les y trouveront jamais. L’image réelle d’une cause ne peut être par nature qu’improbable. [ L’idée n’est pas de moi, mais du physicien russe Terletsky, dans un article princeps de 1960. ]

Dernière remarque, une action symbolise dynamiquement un concept, un signifié réel : c’est un but objectivé, autrement dit — puisqu’inobservable directement — un signifié imaginaire.

G. Tous les problèmes de morale et de créativité sont des problèmes de passage de l’imaginaire dans le réel. “Je dois donc je peux”, disait Kant. Ce qui donc est impossible (dans la réalité objective) doit pouvoir être transgressé ; en fait, la moindre action intentionnelle réussie modifie irréversiblement le réel et de manière imprévisible pour un observateur strictement objectif. La catégorie de l’impossible intéresse non seulement la morale (anarchisme, contestation sociale), mais aussi la création scientifique ou artistique et, bien sûr, les phénomènes paranormaux (qui contestent les lois physiques, “causales”, quelles qu’elles soient).

Qu’elle soit personnelle (morale, esthétique, logique), sociologique, biologique ou physique, toute loi nie un désir, toute loi est une instance de mort. Mais inversement : tout désir (qu’il soit personnel, social ou biotique, qu’il émane d’une particule ou du cosmos) nie une loi, tout désir est un miracle en puissance. L’imagination fraie son propre espace-temps.

[ Plus précisément : l’imagination (même rationnelle) sans le réel, c’est la folie ; mais l’efficacité sans le rêve, c’est la mort. La vie consiste à marier l’une à l’autre.

(…) Noter, en passant, que le langage courant parle de sens esthétique ou moral, d’intuition, de clairvoyance : il s’agit bien là d’un sixième sens, du sens imaginaire ou plutôt de tous les sens a priori fantaisistes et superflus que ne cessent d’inventer, d’utiliser et de proposer les originaux. Seconde remarque, elle générale : tout être vivant, tout ensemble organisé (qu’il s’agisse d’un atome ou d’une société) peut être considéré comme un producteur interne d’antimatière dont le coeur, le Vide central, constitue ses croyances fondamentales, le Soi archétypique, qui s’affirmera en actes (symboliques ou physiques) destructeurs partiels d’Autrui. Chacun à sa manière, le terroriste, le prophète, le savant, l’artiste, en fait tout être humain non réduit à l‘état de zombie percute (matériellement ou spirituellement) la masse sociale, l’idéologie dominante avec son intentionnalité propre. Et, inversement, une société coercitive agit de même sur les individus qui la composent. Rappelons-nous qu’un système subjectif quelconque, qu’il soit intellectuel ou pragmatique, n’est pas fait pour être compris mais pour faire comprendre. ]

H. A la suite des physiciens, tout le monde considère qu’il y a trois dimensions d’espace (3D-E) et une dimension de temps (1D-T). Or, dans la vie réelle, à un instant donné, nous voyons obligatoirement un plan, au pour-tour flou, avec des surfaces, des lignes et/ou des points, i.e. un espace à deux dimensions centré sur un ici :

  • l’ici/vertical (±, i.e. haut-bas) ;
  • l’ici/horizontal (±, i.e. droite-gauche).

La présence, ici, d’un observateur réel suppose une perspective (la profondeur) externe à ce plan spatial et qui s’avère bien temporelle, puisque modifiable : l’espace actuel implique une réalité des mouvements (du changement). Cette profondeur, centrale et nette, est une libre conception synthétique de mon passé (“Derrière”) et/ou de mon futur (“Devant”) ; c’est une dimension spatiale subjective, la conscience en quelque sorte de ce plan, qui permet à la fois son objectivation (en 2D) et l’illusion éventuelle de volume (3D).

[ Cette modélisation est évidement très sommaire a priori. Je me limite d’abord à une vision “monoculaire”. Ensuite, dans la réalité, nous percevons en fait à chaque instant une surface sphérique. La géométrie plane euclidienne résulte de l’abstraction d’un observateur temporel particulier. Une géométrie du vécu personnel implique au contraire des conversions permanentes et complexes entre espace et temps : faire dix kilomètres à pied ou en avion comme passager, ce n’est pas du tout la même chose. ]

Le même raisonnement peut s’appliquer à la vie imaginaire : nous imaginons d’un lieu choisi (d’un destin) une histoire anecdotique, au noyau flou, avec des tendances causales (le décor) et finales (les personnages), c’est-à-dire un temps à deux dimensions centré sur un maintenant :

  • le maintenant/passé (” ) ou “Derrière” ;
  • le maintenant/futur (” ) ou “Devant”.

La localisation, maintenant, d’un observateur imaginaire suppose une perspective (l’actualisation) externe à ce plan temporel et qui s’avère spatialement contraignante : le temps local, “en profondeur”, exige une illusion de persistance (des images). Cette actualisation, globale et précise, est une suite d’actions différenciées soumises aux contingences spatiales ambiantes (verticales et/ou horizontales) ; c’est une dimension temporelle objective, la volition de ce plan, qui permet à la fois sa représentation (en 2D) et la réalisation éventuelle de désirs (en 3D).

Dans le cadre de ma logique de la signification, il est justifié de conclure de ces deux raisonnements symétriques que, touchant le vécu, on peut et l’on doit distinguer (localement et momentanément) deux dimensions spatiales associées complémentairement à deux dimensions temporelles.

Il est possible alors d’envisager une hiérarchie dimensionnelle. En associant les points de vue du Moi réel et du Moi imaginaire, le Moi total fabriquerait -à partir de son substrat affectif une dimension supplémentaire, spatio-temporellement indifférenciée, “tactile”, et se constituerait ainsi globalement en tant qu’unité. A l’inverse, on peut supposer l’existence d‘êtres inférieurs dont les représentations soient de dimensionnalité (paire) inférieure.

[ Aucun être humain, même géomètre, ne parvient à se représenter un volume spatial quadridimensionnel, bien qu’on puisse sans difficulté tracer en perspective un “hypervolume” sur un tableau à trois dimensions.

La physique relativiste conçoit l’univers comme un bloc spatial quadridimensionnel, déjà écrit, que nous avons l’illusion de parcourir temporellement (schéma 6.a) : le Moi y est totalement escamoté. Mon modèle est centré sur le vécu individuel, sur l’absolu du Moi. Et je prétends qu’un individu “complet” peut arriver à se représenter un hypervolume fait de 2D spatiales et de 2D temporelles, et qui n’est autre -comme nous le verrons ultérieurement — que sa destinée propre. Le modèle complémentariste et transdisciplinaire que je présente est une tentative en ce sens.

tableau2

Formellement, mon modèle a globalement une dimension (la boucle fermée du schéma 1, le “circuit psi”) et localement quatre, dont on peut donner l‘équivalence en physique relativiste (tableau 2).

On peut alors estimer que le point de vue affectif du Moi total consiste à tordre le circuit psi “en huit” jusqu‘à ce que le Moi total sente tactilement les Moi réel et imaginaire se superposer, puis se fondre (cf. schémas 1 et 6.c).

_(…) Effectivement, la verticalité se rapporte à la gravitation. Il est possible que l’horizontalité s’appareille à l‘électrodynamique, le passé à l’interaction faible (la radioactivité) et le futur à la chromodynamique ( la cohésion du noyau) ; mais je n’ai pas réfléchi à cette question ! _ ]

***

En résumé , on peut dire que la réalité (l’espace personnel actualisé, qu’il soit physique ou mental) a une propriété fondamentale : c’est son inertie, i.e. de l‘énergie fixée, localisée, symbole à la fois d’une contrainte (par les objets perçus, par la sensation du corps propre) et d’une libération (par les concepts, par la réflexion personnelle). L’imaginaire (le temps localisé, personnel) se caractérise au contraire par son impulsion ex nihilo, que nous symbolisons péniblement en désirs ou sans effort en actes.

[ Pour imaginer, il faut se donner des contraintes. Pas pour agir. Un acte n’est contraignant qu’en cas d’effets visés.

(…) Du point de vue d’un observateur réel, la masse au repos d’un tachyon est forcément imaginaire puisque le tachyon est toujours en mouvement (mo = i.µ). A vitesse infinie (±), l‘énergie du tachyon est nulle et son impulsion, réelle, égale à µ.c. Lorsqu’un système tachyonique absorbe de l‘énergie négative (subjective), il se trouve accéléré : c’est le cas pour un désir. Lorsqu’il absorbe de l‘énergie positive, il se trouve freiné : c’est le cas pour un acte.

Question : “Pourquoi les concepts ne pourraient-ils pas nous contraindre et les objets nous céder?”. Ils le peuvent , mais seulement de façon imaginaire : cf. la circularité du modèle caractérisée par un espace orienté, du dehors vers le dedans pour le Réel et inversement pour l’Imaginaire. ]

On agit à la fois pour résister au milieu et pour céder à ses propres aspirations. Et l’on crée quand l’intelligence de notre conduite l’emporte sur celle du milieu : on efface alors le passé en changeant l’environnement. Le déterminisme en histoire ne peut donc être que rétroactif et intentionnel.

Dans la réalité objective, le temps s‘écoule malgré nous : nous percevons à cause du temps. Dans l’imaginaire subjectif, l’espace se déroule à cause de nous : nous imaginons librement de l’espace. Mais, en signifiant, nous créons du temps (puisque nous contraignons de l’espace objectif) et, en comprenant, nous inventons de l’espace (puisque nous anéantissons du temps).

[ De façon moins absconse, on peut opposer la loi (rationnelle), symbolisation réaliste d’un changement spatial, à la règle (éthique), symbolisation imaginiste d’une persistance temporelle.

Le plus important à retenir de ce chapitre, c’est que seul le présent est réel. C’est, en ontologie, un abus de droit que de dire que le passé et le futur sont réels. Je critique le droit métaphysique occidental, de même qu’un anarchiste critique le droit de l’Etat. Comment, par exemple, pourrais-je croire qu’on accepte mon existence tout en refusant celle des phénomènes paranormaux, puisque le Moi est une signification et qu’une signification est une coïncidence psi?

schéma10

LES SOLUTIONS PROPOSÉES

A. L’INTERPRETATION ANIMISTE EN PHYSIQUE QUANTIQUE

[ Définissons d’abord l’animisme. Tout système ouvert, qu’il soit ou non classé dans le règne vivant, est imprévisible ; l’animisme consiste à le supposer alors doué de libre arbitre, il attribue un Soi à Autrui. Un système, c’est des parties qui visent une fin commune. Une approche systémique complète, prenant en compte le temps en tant que tel (c’est-à-dire non pas spatialisé, mais à la fois causal et final), implique l’animisme. Tout systémisme est un cas particulier de la conception métaphysique animiste. ]

L’un des livres les plus brillants sur la physique quantique et ses interprétations philosophiques reste A la recherche du réel de d’Espagnat. Cet auteur juge l’interprétation animiste (chaque quanton est un tout organisé et donc doué de libre arbitre) plus plausible a priori, concernant la réduction de la fonction d’onde en l’absence d’observateurs humains, que l’hypothèse démiurgique. Mais il y objecte en définitive la non-localité microphysique : dans une expérience de fentes de Young avec interférences (cf. schéma 11), le quanton ne peut avoir conscience de passer par l’un ou l’autre trou puisque précisément on observe ultérieurement des interférences (donc qu’il est passé par les deux trous à la fois). L’expérience prouvant ainsi qu’une fonction d’onde n’est pas réduite tant qu’on ne l’observe pas, il ne peut exister durant cette période de particule consciente d’elle-même. Autrement dit, la non-localité est incompatible avec une conscience de soi.

schéma11

[ Je ferai d’abord remarquer que le terme de conscience est équivoque. En psychologie, ce terme est rattaché à l’observation de veille ; mais il existe certainement une conscience de rêver ou de rêvasser comme il peut exister une conscience de jouer. Plutôt donc que de conscient et d’inconscient, il vaudrait mieux parler à ce propos de consciences incompatibles. Utilisé ici en physique, ce terme désignerait plutôt de la pensée (et même un esprit) en interaction avec la matière. L’objection de d’Espagnat ne tient alors pas. ]

Assujettir la conscience à l’existence simultanée d’un objet qui en serait le “garant” me semble relever d’un objectivisme contestable. Comme chacun sait, la fonction d’onde exprime une probabilité de présence ; elle se réfère donc à un monde à la fois subjectif et potentiel, c’est-à-dire à l’imagination. Or, quand je rêve ou je rêvasse, le fait est que je m’affranchis totalement de la réalité ambiante (y compris celle de mon corps), que l’univers mental où je baigne est certes soumis à une irréversibilité spatiale (je dois construire un récit avec un début et une fin) mais que le temps y est réversible et que le tiers exclu réaliste ne s’y applique pas, que j’en ai conscience et que je suis donc capable d’y produire des phénomènes psi (c’est la magie onirique), en particulier d‘être “objectivement” (de mon point de vue onirique) non-local. Tandis qu‘éveillé à la réalité objective (me heurtant à elle), j’ai de fait conscience de l’actualisation locale de mon corps et d’un entropie globale inéluctable. Autrement dit, l’onde n’est réduite (“ne se réveille”) qu’au moment de l’impact ; mais il faut en plus que l’Observateur humain (qui a conçu cette onde) lise la trace (soit donc lui aussi réveillé) pour conclure à une réduction.

[ On sait par ailleurs que dans le modèle quantique, la fonction d’onde occupe la totalité de l’univers. Or c’est précisement ce qui caractérise un processus imaginaire : le moi y est alors global, il est un monde. Si la non-localité exclut présentement une conscience éveillée , elle exige une conscience universelle onirique ; et occuper un monde en imagination, c’est toujours se représenter symboliquement un monde qui pourrait (a pu et/ou pourra) exister. De son point de vue cosmique, cette conscience globale ne peut par définition communiquer (transmettre extérieurement des informations) avec personne de réel : elle transmet seulement des intentions internes, fait communier entre elles les parties qui la composent. Mais, parmi celles-ci, peuvent se trouver des représentations de son moi réel (passé ou futur) ou d’autres moi du même type, ce qui peut engendrer des interférences avec la réalité (que les parapsychologues qualifient de psi). Cette communion interne et ces interférences sont une manière de définir l’animisme a . ]

D’Espagnat à qui j’ai soumis cette interprétation de l’animisme n’y a pas trouvé d’objection (lettre du 16.2.89), d’autant qu’il insiste à plusieurs reprises sur le fait que la non-localité n’autorise certainement pas la transmission d’informations (pp. 42-43, 86).

On en déduira que la réalité objective n’est pas un absolu, un “en-soi”, mais un “pour-soi” : elle se réfère nécessairement à un moi particulier.

[ Pour d’Espagnat, la conscience exige un support matériel. Mais quand je rêve, je n’ai pas de mon propre point de vue de corps réel (même si ce corps continue à exister pour un observateur objectif qui, éveillé, regarde ce corps). De plus, l’expérimentation quantique prouve que si un corps n’est pas observé ou observable, il n’est pas localisé. Et c’est précisément parce que je n’ai plus, de mon propre point de vue, de corps réel que je peux consciemment imaginer être à deux endroits à la fois et que je peux donc ultérieurement, parfois, en apporter une preuve réelle (par exemple, avec la confirmation d’une clairvoyance ou d’un effet PK). Ajoutons enfin qu’en général (ectoplasmie et expérimentations LaBerge exclues) un rêve ne peut être directement observé par un tiers : seul donc le rêveur peut en parler et après coup.

(…) Le problème des fentes de Young est doublement compliqué : a) le quanton ne peut parler de son “rêve psi” (sa duplication, sa dilution), b) un organisme macroscopique a une probabilité de localisation qui confine à la certitude (d’où, vraisemblablement, l’impossibilité, même pour un médium exceptionnel, de se diluer et de réapparaître ailleurs).

En somme, je considère la réduction de la fonction d’onde comme l’expression même de la volonté, qui réduit l’infini des possibles à la certitude du fini par passage de la puissance à l’acte. L’aspect non local microphysique doit donc se retrouver chez l’homme dans le fonctionnement moteur ordinaire de son cerveau. ]

Ainsi s’interprètent à mon avis la discontinuité corpusculaire et la continuité ondulatoire : la complémentarité est un absolu “personnaliste”.

[ Les parties d’un système sont par définition incompatibles entre elles (en logique du tiers exclu) : onde/particule, objet/sujet, réel/imaginaire, etc. Un tout (en logique du tiers inclus) est donc forcément libre et doué de raison, c’est-à-dire vivant. On peut décomposer les parties d’un être vivant ; mais, ce faisant, on le tue.

(…) Continu et discontinu (global et local) dépendent de l’observateur : pour un observateur réel regardant un objet réel, cet objet est discontinu, tandis que toutes les tendances seront simultanément pour lui continues, non limitées, non localisées. Pour un observateur imaginaire, toujours en déplacement, les pulsions peuvent être immobiles par rapport à lui (d’où la figuration onirique, l’obsession, etc.), alors que les états (réels) lui paraîtront continus.

Quand on rêve (i.e. quand on est un observateur tachyonique), la vie de veille prend un statut d’inconscient. Et inversement. C’est là un aspect de ce qu’on peut appeler la relativité psychophysique. Il n’y a d’absolu que le complémentaire : continu et discontinu ne peuvent exister l’un sans l’autre et dépendent en plus de l’observateur, selon qu’il est bradyonique ou tachyonique (réel ou imaginaire). On se déprend ainsi du point de vue transcendantal qui est le point de vue de toute théorie occidentale; ce qui reste alors d’absolu, c’est moi. Il n’y a pas de monde sans un Moi. Il n’y a d’absolu que le relatif, mais un relatif centré sur un Moi.

Selon le dualisme ou le matérialisme, la réalité objective est un en-soi. Selon moi, non. Plus concrètement, les sciences découpent dans l’univers des domaines initialement étanches (symbolisés par les quatre quadrants du schéma 1) ; ce découpage leur est nécessaire pour être opérationnelles ; mais, ontologiquement ou existentiellement, on ne peut pas séparer. Une fois que je suis mort, la Réalité n’existe plus. Si on essaie de raisonner avec les quatre quadrants, le seul point commun, c’est moi.

Le lecteur néanmoins ne doit pas se laisser égarer par cette formulation : le personnalisme impliqué par le modèle complémentariste que j’expose ici ne saurait se réduire au solipsisme des modèles idéalistes. ]

Les physiciens s’illusionnent quand ils croient à une réalité en soi alors qu’il n’y a de réalité que pour soi, pour quelqu’un de particulier (qu’il s’agisse d’un individu ou d’un groupe) : moi, la particule, moi et la particule, etc. Raisonner strictement, c’est ne raisonner que par rapport à une (ou des) personne(s), qu’il s’agisse d’organismes vivants, “inertes” (les atomes, par exemple) ou symboliques (l‘Église, l‘État, la Société, etc.).

[ Les mathématiciens, les physiciens et les biologistes — ces nouveaux riches de la technocratie — détestent qu’on parle de leur imaginaire ou de leur inconscient professionnel comme s’ils étaient les seuls à n’en point avoir. Croire à l’animisme (cette conviction enfantine et anti-impérialiste, ce “sentiment aristocratique de l‘égalité avec tout ce qui vit” comme disait Pasternak) dépasse donc totalement leurs forces, et mon modèle ne peut leur apparaître au mieux que diabolique.

En résumé, contrairement à la conception occidentale dominante, il n’y a pas d’observateur anonyme, impersonnel. Dès qu’on traite de significations ou d’affects (qui sont par définition les constituants du monde dans son entier), on doit en traiter en fonction d’un Moi situé spatio-temporellement, à la fois actif et passif, et non en fonction d’un absolu, par exemple le Soi transcendantal des monothéismes (Dieu) ou le strictement Autre (la réalité objective); il n’y a que des observateurs particuliers, personnalisés. Par ailleurs, il y a deux types d’observateurs : les imaginaires (tachyoniques) et les réels (bradyoniques). Enfin, il y a un problème hiérarchique d’observateurs relatif aux niveaux d’organisation (particule, atome, molécule, cellule, organe, individu, société, espèce, planète, galaxie, etc.).

schéma12

B. LE PROBLEME DE LA TELEPATHIE

Pour qu’il y ait télépathie, il faut une sorte de complémentarité significative, de consensus affectif. Le médium se met à la place de l’autre.

L’existence d’antimatière tachyonique (de tachyons subjectifs) est bien démontrée expérimentalement par l’intuition prémonitoire, représentation instantanée d’un futur qui pourrait se produire. La notion de Moi imaginaire (tachyonique), “l’image de soi”, que vous voyez représenté sur le schéma 1 implique qu’il peut se trouver en même temps à deux endroits différents (pour un observateur objectif contre-factuel). D’où l’impression de télépathie, de clairvoyance ou de PK instantané.

[ _Je peux également citer le fait que Mozart, qui en remerciait Dieu, se représentait finalement ses créations musicales, même étendues, comme des objets spatiaux (“tableaux ou statues”) et qu’il n’avait plus alors qu‘à les décrire.

(…) On me rétorque souvent que je ne prends pour exemples que des cas extraordinaires et donc douteux. Oui, tout le problème est là : la preuve de l’imaginaire, sa règle, ce sont les exceptions. Et je ne peux rien pour ceux, majoritaires, qui préfèrent la télévision au cinéma, le rock au jazz, la BD à la peinture, la SF à la poésie ou la pornographie à l‘érotisme.

(…) Elitiste ? Ah oui… mais pas élitaire. Ressembler à quiconque constitue pour moi un sûr garant de lâcheté et de laideur. Il faut être élitiste pour créer, comme F.Brown l’est en SF ou E.Baudoin en BD. La transcendance prônée par les élitaires – qu’elle soit matérialiste ou spiritualiste – n’est que la quintessence du fascisme. Je défends la vie, je suis animiste et, à ce titre, anarchiste : faire partie de toutes les majorités est un signe évident de décomposition avancée.

La transdisciplinarité, pour être créatrice, doit travailler aux marges de la science, au coeur de l’art et contre notre civilisation du spectacle. Un modèle donc qui courrait après le succès (technique, social ou économique) — ce Dieu unaniment respecté des morts et des objets, paradigme de l’Occident moderne — serait à coup sûr une escroquerie. La transdisciplinarité ne permet que d’acquérir un Moi complet : qui cela intéresse ?

(…) Les effets PK (par définition improbables) — qu’ils soient cérébraux, somatiques ou extracorporels — présentent tous les caractères d’effets tachyoniques indirects dont Terletsky avait formulé la théorie dès 1962. C‘était un Russe, marxiste donc et suspect de lyssenkisme (ce lamarckisme prolétarien). Les écoles de physique et de parapsychologie américaines, à dominante “libérale”, l’ont emporté à travers le monde … et n’ont rien rapporté sauf de l’argent. ]

La transmission de base dans la subjectivité est purement intentionnelle. Les buts qu’on se donne sont en effet toujours sémantiques : on cherche à donner un sens (occasionnel, durable ou permanent) à sa vie. Et la représentation de ce sens (le désir) est convertie en actes qui permettent de le signifier concrètement. Une preuve expérimentale de cette transmission intentionnelle est fournie par la parapsychologie : ce sont les cas avérés de compréhension d’une langue étrangère par un médium. Cette compréhension ne s’avère d’ailleurs pas télépathique, mais autoprémonitoire : le médium se souvient de l’explication future qu’on pourra ou pourrait lui donner.

En fait, on peut démontrer que toutes les ESP (clairvoyance, télépathie et rétrocognition) sont réductibles à la seule autoprémonition 15 . “Se voir soi-même, c’est être voyant” ont dit pareillement, à vingt-trois siècles de distance, Lao-tseu et Rimbaud. Toutes les voyances en effet consistent à se voir soi-même (en inhérence, en compréhension, en intention ; donc dans le temps) au travers d’un autre (i.e. d’une forme spatiale). En définitive, le médium voit l’avenir parce qu’il modifie le passé ; mais c’est toujours et seulement vis-à-vis de son temps propre, personnel qu’il opère.

[ L’hypothèse de la clairvoyance ou de la télépathie en tant que transmission approximativement instantanée d’information, est certainement fausse. Et tout ce qui s’apparente à une télépathie collective (rumeurs, coïncidences multiples, champs morpho-génétiques, etc.) relève donc en fait d’une convergence finaliste : c’est le but ultérieur commun qui détermine les effets symboliques présents.

“Tachyons subjectifs” (quadrant III) : l’observateur voit directement de l’imaginaire, des tendances et, indirectement, de la réalité subjective (la mienne ou celle des autres, via l’autoprémonition de perceptions, i.e. de témoignages objectifs d’autrui). Cet observateur imaginaire produit lui-même des tachyons objectifs, devenant ainsi acteur. L’excitation cérébrale qui précède une action corporelle n’est pas localisable, elle intéresse simultanément toute une partie du cerveau. Certains effets PK extracorporels, “extraordinaires” (tels ceux du poltergeist, de la hantise) montrent à l‘évidence que des événements réels peuvent obéir à la logique “imaginiste”. L’imaginaire du sujet occupe l’ensemble de l’univers qu’il conçoit. La capacité d’un médium, c’est de faire coïncider son imaginaire subjectif avec la réalité objective.(…) L’idée d’interpréter la prémonition comme une réception de tachyons subjectifs a été avancée par le physicien américain Dobbs, en 1965.

Que signifie “en intention, donc dans le temps”? Reportons-nous au schéma principal : dans le quadrant I, le Moi réel observe des objets, des formes spatiales (des signifiants réels, informatifs) ; dans le quadrant III, le Moi imaginaire se représente des pulsions, des formes temporelles (des signifiants imaginaires, intentionnels).

Que signifie “voit l’avenir parce qu’il modifie le passé” ? Cette formule est en effet beaucoup trop dense. Considérons d’abord une vision réelle. Quand je vois un cendrier, je ne vois pas à proprement parler du passé, mais des traces présentes du passé, i.e. un souvenir ; de plus, puisque j’appelle cet objet “cendrier”, je fais une projection, un pari sémantique sur l’avenir : j’ai la conviction prémonitoire qu’on pourrait continuer à utiliser cet objet comme cendrier. Je vois le passé dans la mesure où je projette des actions dans le futur. Considérons maintenant une vision imaginaire, i.e. un certain désir : j’ai par exemple envie d’un éclair au chocolat. Je ne vois pas du futur stricto sensu, mais ses prémisses : j‘ébauche un projet. Je fais le pari concret que si j’avais déjà mangé cet éclair, je n’aurais présentement plus cette envie. Le désir est précisément cette satisfaction imaginée. C’est une situation “contre-factuelle”. Je vois le futur dans la mesure ou je rétrojette des agences dans le passé. Un médium ne peut réussir une voyance que dans la mesure où, de concert avec son client, il modifie quelque part un passé qui leur est commun. On ne peut imaginer un avenir (ouvert) qu’en renonçant à l’idée d’un passé irréversible, définitivement écrit. Il faut casser quelque chose du passé. Toute psychothérapie obéit au même mécanisme.

Cf. également ce que j’ai dit en conclusion de V. ]

Dans le monde réel objectif, nous sommes une partie d’un tout ; dans le monde imaginaire subjectif, nous sommes au contraire le tout des parties, notre peau englobe le monde. [ Nous sommes donc à la fois contenus et contenants. ]

C. PARADOXE DU RETRO-PK

Symétriquement, on peut démontrer que tous les PK sont en fait des rétro-PK : on agence l’espace via son propre passé. Une expérience de Libet, en 1985, a d’ailleurs secoué le milieu des psychophysiologistes : le signal cérébral correspondant à un acte volontaire se déclenche avant le passage conscient à l’acte 17 . Physiquement parlant, il s’agit d’une cause ex nihilo , autrement dit d’un effet rétro-PK reproductible.

[ L’expérience de Libet montre que lors d’une tension volontaire, la décision d’agir immédiatement précède bien la contraction musculaire, mais succède au début de l’excitation cérébrale correspondante, ce qui confirme mon modèle selon lequel l’agencement volontaire d’un acte consiste à modifier son passé personnel.

Il va de soi que la quasi totalité des scientifiques rejette la possibilité même du rétro-PK, comme si la liberté était toujours d’ordre intellectuel et jamais physique. L’une pourtant ne va pas sans l’autre puisque leur preuve est réciproque ! Sommes-nous libres en actes ? Une réponse négative ne peut rien signifier puisque la réponse est alors elle-même conditionnée. Affirmer donc que l’expérience de Libet n’est pas rétro-causale, c’est simplement manifester son imbécillité. Nous touchons ici au fondement même, à la justification du circuit psi : puisqu’il ne peut y avoir de signification sans liberté, il s’ensuit que toute signification est nécessairement circulaire et centrée sur un Moi.

Cette expérience fait le pendant aux études sur les perceptions subliminales. Pour les psychologues et les parapsychologues, ces perceptions peuvent engendrer “causalement” de fausses ESP. Cette interprétation n’est pas pertinente dans mon modèle : une représentation ou un acte involontaires relatifs à un stimulus subliminal sont toujours autoprémonitoires. A ma connaissance, l’expérience symétrique à celle de Libet n’a pas été faite, parce qu’elle paraît absurde ; faite, elle confirmerait mon modèle (l’excitation cérébrale motrice précédera l’excitation cérébrale sensorielle) et interdirait aux réductionnistes, comme dans l’expérience de Libet, d’invoquer quelque mystérieuse “cause cérébrale inconsciente”. Pourtant, on connaît déjà beaucoup de cas de rêves symbolisant par une longue mise en scène un événement réel désagréable (par exemple du bruit) qui déclenche très brutalement le réveil. Rappelons-nous le fameux rêve de la guillotine, de Maury. Les psychologues ont par ailleurs montré que le temps de réaction est d’autant plus court que la perception, même subliminale, est désagréable. Or il est parfois si court que l’action précède la perception : c’est le cas pour les actes préventifs consécutifs à une autoprémonition (consciente ou non) d’accident.

Les rationalistes distinguent classiquement quatre phases dans l’action volontaire : la conception, la délibération, la décision, l’exécution. Cette vision intellectualiste, causaliste, analytique est parfaitement contraire à l’expérience vécue de l’action. La délibération, pour un homme de caractère, pour un Moi fort, n’est le plus souvent qu’un leurre servant à entériner une décision déjà prise (Qu’on songe aux parlements-croupion, pour qui le gouvernement est tout et le peuple rien ). L’expérience de Libet est encore plus radicale puisqu’elle prouve que l’exécution cérébrale précède toujours la décision consciente correspondante.

Les réductionnistes expliquent ce genre d’expérience par le primat de l’inconscient ; et sans libre arbitre, bien sûr, le Moi n’est qu’une illusion. Mais traduit en termes éthiques, cela signifie qu’il n’existe en fait que des gouvernements démagogiques et qu’on n’en saurait trouver qui prennent des mesures impopulaires afin de protéger les plus faibles, les plus improbables, et d’ouvrir ainsi l’avenir. [La morale, comme toute démarche créatrice, consiste d’abord à inventer un Soi (indépendamment ou non d’Autrui), puis lui obéir et n‘être finalement jamais, quoi qu’il arrive, du côté du plus fort. La morale est naturellement maternelle et donc rarement masculine. C’est une foi inébranlable en son devenir intérieur et sa puissance effectrice, socialement incarnée aujourd’hui par l’abbé Pierre, hier par Lincoln, jadis — et pour toujours — par Diogène.]

Psychologiquement, Ricœur a justement fait remarquer que l’acte volontaire comportait moins des phases (“bradyoniques”) que des aspects (“tachyoniques”). On retrouve ici l’opposition entre la conscience , qui synthétise dans la durée diverses sensations (spatiales) , et la volonté , qui synthétise dans l‘étendue diverses pulsions (temporelles) et dont la réduction de la fonction d’onde, en physique quantique, est une signification élémentaire (cf. schémas 1 et 11). ]

Il n’y a paradoxe, impossibilité logique que parce qu’on croit à tort que le passé est écrit et inéchangeable. Il est pourtant évident que la moindre action, en changeant le présent, efface la réalité du passé (qui se réduit à des traces). Quand on conteste la possibilité du voyage dans le temps, on suppose le temps réel. On ne pourrait par exemple tuer son ancêtre enfant puisqu’on disparaîtrait du même coup. Eh bien, les logiciens “réalistes” (les rationalistes, les théologiens scientistes) ont tort : cela est possible (puisque le temps est imaginaire) et s’appelle en biologie une mutation.

[ C’est la perspective lamarckienne. Je soulève ici le problème très général du déterminisme historique. La complexification objective, localement observée (quadrant I), de l’univers physique, biotique, social et psychique est une suite de coïncidences inexplicables tant qu’on n’admet pas un déterminisme final (le futur modifie intentionnellement le passé). D’où le bien-fondé théorique du principe anthropique en cosmologie, du lamarckisme en biologie et du jungisme en psychanalyse. Et qui doute que le progrès technique de la société occidentale soit dû à l’intention consciente de la majorité de ses membres ? Ce n’est pas le caractère finaliste de ces théories qui est discutable, mais leur interprétation transcendantale. La finalité est “naturellement” intrinsèque, immanente (monde intérieur imaginé : quadrant III) de même que la causalité est “naturellement” extrinsèque et transcendante (monde extérieur perçu : quadrant I). ]

Autre exemple : dans le poltergeist (“l’esprit frappeur”, la maison hantée), un objet disparaît parfois d’une armoire fermée à clef et reparaît ailleurs. Dématérialisation dans l’espace et rematérialisation instantanée ? Pas du tout : l’objet n’ a plus été mis dans l’armoire.

“La musique crée un passé qui n’est pas dans le nôtre”, disait Oscar Wilde. Et un révolutionnaire chinois : “Qui change la mémoire change le monde“ (je souligne).

[ Le rapport complexe entre probabilités, signification et spatio-temporalité peut être illustré par l’exemple suivant, que je tire de l’actualité :

Supposons que l‘état de mon compte bancaire soit créditeur de 5.000 F un lundi, et de 15.000 F le lendemain. A priori, je peux prélever mercredi 10.000 F. Mais comme les banques françaises antidatent de deux jours les prélèvements, je devrai payer en fait un intérêt sur 5.000 F. “Objectivement”, mon action présente détermine un nouveau passé. Pour les banques, l’intention d’escroquer a déterminé ce moyen qui, actualisé en règle, permet d’atteindre un effet prévisible à terme ; “subjectivement”, c’est le futur (la richesse matérielle) qui a déterminé cet effet présent (le vol). Une décision récente de justice vient enfin d’interdire ces pratiques.

Contrairement à la loi physique, la règle est localement révocable mais pas globalement : avec le temps, les lois sont plus générales et moins nombreuses, tandis que les règles sont de plus en plus personnalisées. A la limite, la Loi — unique — ne fait plus que formaliser le but commun d’individus entièrement responsables. C’est cette utopie-là qu’on appelle démocratie en politique, Dieu en philosophie occidentale, théorie unifiée de l’univers en physique et sagesse en mystique. Sans elle, l’univers ne se fût jamais complexifié. ]

D. LES MONDES PARALLÈLES

Il suit de B et C que les mondes parallèles relèvent d’une théorie parfaitement valable, mais qu’il s’agit de mondes imaginaires, purement virtuels.

[ Résumés de B, C et D : schéma 13. ]

schéma13

E. LA HIERARCHIE STRUCTURELLE EN PHYSIQUE

Les idées de Feynman sur la possibilité d’un va-et-vient des particules dans l’espace-temps (cf. schéma 2.a) lui furent suggérées par une extraordinaire hypothèse émise par Wheeler : “Si tous les électrons de l’univers ont exactement les mêmes propriétés, c’est tout simplement qu’il s’agit d’un seul et même électron qui zigzague dans l’espace-temps. Nous observons en pratique un très grand nombre d‘électrons parce que, en tant qu’observateurs macroscopiques, le temps se déroule obligatoirement pour nous du passé vers le futur.” Feynman avait alors rejeté l’hypothèse en déclarant qu’on observait spontanément beaucoup plus d‘électrons que de positrons (les antiparticules correspondantes). Mais il avait négligé le fait qu’un photon est susceptible de se transformer en un couple de particules antagonistes (électron/positron par exemple) et vice versa. Et comme le photon est à lui-même son antiparticule, on peut admettre que l’univers n’est constitué à la limite que d’un seul et unique photon, sous réserve qu’il existe d’une certaine manière une barrière spatio-temporelle sélective pour la matière et l’antimatière (au sens, toujours employé par moi, de Dirac).

Or, dans l’univers du physicien, la simplicité structurelle s’accompagne d’indifférenciation (matière/antimatière et espace/temps). Les photons, par exemple, sont sans masse (pure énergie) et n’ont pas d’identité propre ; on peut en empiler autant qu’on veut au même endroit/moment (d’où les lasers). A un niveau supérieur, on trouve les fermions (électron, proton et leurs dérivés instables) ; ils sont indiscernables entre eux (du fait de leur aspect en partie ondulatoire : en mélangeant temporairement deux “vagues” de fermions, on ne peut plus dire, lorsqu’elles sont de nouveau séparées, laquelle avait le numéro 1 et laquelle le numéro 2) ; mais ils sont dénombrables et ne sont plus à eux-mêmes leurs antiparticules, comme l‘étaient les photons ; ainsi, du fait de leur relative permanence, ils ont un certain vécu donc une certaine “personnalité”. Au troisième et dernier niveau, on trouve les objets ordinaires : les molécules d’un gaz de même que les objets macroscopiques sont discernables et dénombrables, et l’on n’observe pas spontanément, au moins sur Terre, d’anti-molécule ou d’anti-objet. Tout ceci amène à conclure que, dans l’univers, l’individuation est certainement liée à l’installation d’une barrière matière/antimatière (i.e. à leur coexistence significative, symbolisée dans le schéma 1 par le couple Moi réel/Moi imaginaire).

Si donc l’univers n’est constitué que d’un seul photon, il s’agit assurément alors d’une monade dont les moi de chaque existant ne seraient qu’une expression, une “transition virtuelle”, le photon s’identifiant alors au principe affectif ontologique, au Pathos dont nous parlions en début d’article (cf. “l’horizon lumineux” du schéma 1 et les boucles du schéma 2).

[ Dutheil a proposé un référentiel “luxonique” (de lux : lumière) qui permet de décrire à la fois les bradyons et les tachyons, et de prouver leur équivalence formelle. Ce référentiel me semble une bonne approximation de la situation ontologique où je place le Moi total (réel + imaginaire), centre quintidimensionnel de l’univers 4D.

Si je privilégie l’ “aristocratique “photon parmi les bosons (quantons obéissant tous à la même statistique), c’est que les sciences “dures” , anonymes, sont fondées sur l’observation visuelle tandis que les êtres mystiques produisent des visions fondatrices (accompagnées d’ailleurs parfois de luminosités objectives). Les sciences “molles” se situent entre les deux et privilégient la parole, le clair-obscur, i.e. le Moi.

A mon avis, une théorie complète de la signification doit essentiellement relever du toucher (plutôt que de l’odorat), avec ses coïncidences possibles conscience/volonté, son immédiateté spatio-temporelle et sa charge affective (cf. Section V.h). Mais c’est là une préoccupation féminine qui intéresse très peu les scientifiques mâles et donc, pour l’instant, la transdisciplinarité.

Un modèle animiste de l’univers suppose que chaque participant symbolise tous les autres (passivement et activement ; en pensée, en paroles et en actes), qu’il y a donc entre eux solidarité dans l’espace et le temps, liens “démocratiques”, “en boucle fermée” — termes du physicien Chew — et non “hiérarchiques.” D’où l’auto-consistance prévisible de l’univers, sa cohérence significative (effectivement observées). Et si les participants sont égaux, il ne peut y avoir d’origine spatiale ou temporelle privilégiée, et pas plus de terme absolu : l’univers observable serait donc, devra être en expansion/rétraction infinie (modèle à rayon de courbure imaginaire, dit “hyperbolique” par les cosmologistes). ]

Une autre manière d’aborder la hiérarchie structurelle est de s’interroger sur le nombre de dimensions dans lesquelles vivent, de leur point de vue , les systèmes physiques.

En reprenant le raisonnement développé en V.h., on peut supposer que certains êtres ne voient à un instant donné qu’une ligne (avec des segments et/ou des points), ce qui implique une “profondeur” temporelle ; d’où l’illusion possible de surfaces (2D), mais l’incapacité de produire de l’asymétrie tridimensionnelle (propre au règne vivant). Ce pourrait être le cas de certains systèmes dissipatifs.

A l‘échelon inférieur (OD), on peut envisager des êtres incapables de concevoir la ligne mais qui verraient des points/segments : ce seraient les fermions. Enfin, à l‘échelon le plus bas, il ne saurait y avoir ni vu ni voyant, ni espace ni temps. Mais comme, dans un modèle complémentariste, le néant ne peut exister (une virtualisation absolue est impossible), il existe nécessairement là des êtres élémentaires en indifférenciation chaotique : ce serait le cas de tous les photons lesquels, de leur propre point de vue affectif , n’en formeraient qu’un seul (la Lumière en soi).

L’invention dimensionnelle (2nD, n étant un entier quelconque) constitue des interdits fondateurs : elle différencie. Cf. fin de V.

[ La logique formelle systématise la pensée opératoire, qui porte sur la causalité, elle-même symbole des relations objectives. Mais cette systématisation est auto-référentielle et ne peut donc rien dire du “contenu”, de la finalité, des intentions de cette pensée, d’où ses limites (syntaxiques et sémantiques) : la vérité n’y est jamais palpable, comme l’horizon lumineux. Dans mon modèle au contraire, en boucle fermée, une signification (logique, morale ou esthétique) n’est que palpable (les extrêmes se touchent) ; ou alors elle n’existe pas. Et la signification absolue, c’est l’affectivité, cette chair de la lumière : sans peau (puisque le dedans y équivaut au dehors) et sans âge (puisque le passé y équivaut au futur). Confer le schéma 14.

(…) En logique complémentariste, les questions d’un avant du big bang, de limites de l’univers ne se posent plus.

(…) A propos de l’invention dimensionnelle par un Moi total, on peut citer le cas intéressant des quasi-cristaux. La nature recherche toujours la configuration qui ait l‘énergie la plus basse, la plus économique (d’où le défaut de masse, décrit en II.B). Un cristal ordinaire se constitue par assemblage local, chaque atome résolvant seul son problème de minimisation. Mais un quasi-cristal ne peut se former que par une coopération non locale (quantique) des atomes. Il en va de même pour la phylo- et l’ontogenèse, où l’assemblage se fait par apprentissage réciproque, i.e. selon une procédure démocratique.

schéma14

F. L’ESPACETEMPS CIRCULAIRE

Le temps rectiligne et spatialisé est un mythe occidental, parce que l’Occident identifie l’univers avec la réalité objective. Ce temps-là n’est en fait qu’un point de vue tronqué, une approximation, une illusion de perspective.

Le régime du Moi total (réel + imaginaire) est complémentariste, à la fois causal et final 18 , temporel et spatial. En régime normal (à mi-chemin entre la créativité et la pathologie), le Moi total assimile du matériel objectif qui lui permettra de faire fonctionner sa raison et son imagination, la première de façon “néguentropique” (simplification sémantique : quadrant II) et la seconde de façon “entropique” (la folle du logis et ses errances symboliques : quadrant III). L’action modifie ensuite le monde objectif, etc.

[ La circularité, c’est l’approche métaphysique quand elle est centrée sur un Moi. “Le plus court chemin de soi à soi passe par autrui”, disait Paul Ricœur. Et Swedenborg : “Chaque esprit (chaque Soi) pense non d’après lui-même, mais d’après tous les autres”. Par exemple, si j‘étudie les pulsions en elles-mêmes (quadrant III), je fais de la science ; si j‘étudie ensuite leurs tenants (quadrants II puis I) et leurs aboutissants (quadrants IV puis I), je fais de l‘épistémologie ; si j‘étudie enfin les relations réciproques des ensembles I, II, III et IV, je fais alors nécessairement une métaphysique animiste. Mais si je ne m’appuie pas sur une science, je délire à vide -comme Lacan. ]

1. EN PHYSIQUE

[J’appelle donc circuit psi ma modélisation topologique de l’espace-temps, en bande de Moebius, du point de vue d’un Moi. Cette modélisation s’applique indifféremment à l’affectivité, à la psychosomatique, à l’hypnose, à l‘évolution, à une existence ou aux événements psi. On peut diviser cette boucle orientée en quatre segments : perception de la réalité objective (I), agencement d’une réalité subjective (II), projection d’un imaginaire subjectif (III) et actualisation objective de cet imaginaire (IV).]

Dans un espace-temps circulaire, il n’y a ni début ni terme absolus ; ils sont toujours arbitraires ; passé et futur, dedans et dehors, dépendent en partie de ma propre attitude. Ensuite, chaque segment se caractérise par un régime dominant ; mais le régime inverse est toujours présent. Par exemple l’entropie perçue en I est globale ; mais il y a de l’ordre qui croît localement. Si la néguentropie était dominante en I, plus rien ne serait prévisible et nous mourrions très rapidement ; mais si l’entropie était absolue, la complexification n’aurait pu se développer ( “Matière sans conscience n’est que ruine de l’univers” , constatait Jean Guitton). Dans les deux cas, il n’y aurait pas d’histoire. Or il y a une histoire. On peut faire le même raisonnement pour le segment III : il y a de l’avenir, du rêve actualisable parce que l’imagination y est dominante, mais pas toute-puissante (l’univers sinon ne serait qu’un rêve solipsiste, parfaitement gratuit). [Et si l’entropie (la raison déductive) dominait, il n’y aurait plus d’imagination, partant plus de désir ni d’avenir.]

a. Le modèle cosmologique standard (qui porte sur la réalité objective) s’est constitué progressivement, en choisissant parmi les multiples solutions des équations de la relativité générale celles qui s’adaptaient le mieux aux observations astronomiques.

L’univers est en expansion. La lumière résiduelle d’une explosion originelle ( du “big bang”) étant uniformément répartie à l’horizon, on a admis qu’un observateur extraterrestre quelconque verrait l’univers de la même manière que nous : on a donc posé un “principe cosmologique” selon lequel l’univers est isotrope et homogène, ce qui permettait de définir un temps cosmique absolu (que n’autorisait pas la relativité restreinte), et donc l‘âge et les dimensions de cet univers (le big bang se serait ainsi produit au bout d’un million d’années). A l‘échelle gigantesque du cosmos, c’est — parmi les quatre forces fondamentales de la nature — la gravité qui, de beaucoup, est la plus déterminante. Et comme cette force équivaut à une accélération, on peut la décrire comme une propriété géométrique du continuum spatio-temporel.

Dans les équations d’Einstein, la densité de matière (quadrivecteur impulsion/énergie) est égale à la courbure spatio-temporelle (quadrivecteur métrique). “Plein” matériel et “vide” spatio-temporel se déterminent l’un l’autre. Du point de vue thermodynamique, le modèle stipule que l’entropie reste constante et que la masse/énergie, de valeur positive, est conservée (il n’y pas de création ex nihilo). L’origine de l’univers, assimilable à un point de densité et de chaleur infinies, est donc une singularité initiale que n’explique pas le modèle. C’est pourquoi, vers 1950, le physicien allemand Jordan proposa d’attribuer dans les équations une valeur négative à l‘énergie (potentielle) gravifique : la masse/énergie totale de l’univers devient alors nulle et une “création” de matière positive ne contredit plus le premier principe de la thermodynamique (conservation de la masse/énergie).

[ Jordan s‘était beaucoup intéressé à l’inversion temporelle, à la complémentarité des systèmes biologiques et au refoulement psychanalytique. Il fut aussi un parapsychologue renommé. ]

La topologie globale de l’univers semble actuellement plane, mais on ignore quelle sera son évolution. Si la densité de matière est forte, il se rétractera (rayon de courbure réel) ; sinon, l’expansion s‘étendra à l’infini (rayon imaginaire). [ Même dans ce second cas, l’univers, à partir de l’infini, se contractera. On parle à ce propos d’univers apériodique, par opposition à l’hypothèse précédente. ]

b. Les physiciens estiment achevé l‘édifice de la relativité (restreinte) quantique et s’attaquent maintenant à une théorie unitaire, la gravitation quantique, qui permettrait de décrire toute l’histoire de l’univers et parachèverait leur entreprise. Vont-ils enfin traiter de la finalité, ce fondement même de la pertinence de leurs propos, et cesser ainsi de régresser à l’infini ? J’en doute fortement.

[ La philosophie et la science occidentales ont en commun de refouler tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la finalité. On rationalise, on formalise à outrance dans l’espoir monstrueux, proprement psychotique, que la Vie enfin va rendre gorge. Mais la vie résiste. Alors on enferme le Grand Pan dans une métaphysique quelconque, l’essentiel étant qu’on ne l’entende plus, qu’on le croie mort et que des grands prêtres puissent parler à sa place, qui expliqueront au peuple comment mourir vieux sans avoir jamais vécu et pourquoi l’assurance collective de l’esclavage techno-scientifique vaut infiniment mieux que le risque individuel de la Résurrection. ]

c. Gunzig et Prigogine rejettent le modèle standard pour la raison justifiée que si l’univers a un âge, s’il va en se complexifiant, c’est que le temps cosmique est nécessairement irréversible. Ils proposent donc un nouveau modèle cosmologique qui s’inspire à la fois de Jordan, de Boltzmann (l’univers comme fluctuation de l‘équilibre thermodynamique) et des propriétés du vide quantique relativiste. Ce vide est typiquement complémentariste en ce sens qu’il correspond à un état minimal d‘énergie (et non à un néant), susceptible de fluctuations brèves, dites “virtuelles” (avec production de fermions légers tels les électrons), ou durables (par production de fermions lourds). Confer le schéma 2.d.

Le modèle consiste à supposer qu’une macro-fluctuation du vide quanto-gravifique engendrerait des mini-trous noirs d’où s‘échapperaient, par saut quantique, des fermions qui rétroagiraient sur le vide ; d’où un processus irréversible en boucle jusqu‘à épuisement des trous noirs. Il s’agit d’un mécanisme typiquement dissipatif où le système accède à l’existence par dégradation de l‘énergie. Et c’est ainsi que durant cette période très brève (10 -37 sec.) se constituerait (par production photonique) toute l’entropie de l’univers. Le scénario est ensuite classique : avec la chute progressive de la température, des atomes se constituent, de moins en moins éphémères. Les électrons libres disparaissant, l’univers devient transparent (et c’est de cette époque que date le rayonnement fossile).

Quel sera, selon ce modèle, le destin de l’univers ? Pour Prigogine, la densité deviendra si faible qu’on se retrouvera comme au début dans une situation instable et qu’une nouvelle création ex nihilo se produira. [ C’est donc une modélisation apériodique. ]

d. Nous l’avons dit à plusieurs reprises : spatialiser le temps, c’est ignorer son versant sémantique, sa dimension morale et détruire ainsi sa signification. C’est très précisément cette critique que le mathématicien Gödel, en 1950, fit au modèle standard : la notion d’un temps absolu est incompatible avec la sensation existentielle de vivre toujours dans le présent. Gödel proposa alors des solutions aux équations de la relativité générale où le temps absolu n’est défini qu’en référence à un observateur unique. Dans ce cas, la distinction entre espace et temps ne vaut évidemment que localement. La courbure de cet univers est négative (rayon imaginaire). Le modèle prédit d’une part une rotation globale de l’univers par rapport au repère d’inertie local (ce qui définit une direction spatio-temporelle et suppose l’existence d’une force centrifuge antagoniste de la gravité) et d’autre part la possibilité pour l’observateur de revenir localement dans son passé sans parcourir le temps à l’envers, c’est-à-dire en continuant à vivre. On voit donc que ce modèle formalise en partie notre circuit psi.

[ A l’autre extrême, j’ai été stupéfait — et, pour tout dire, très honoré — de découvrir que le circuit psi modélisait, sommairement mais adéquatement, la conception de l’univers des Indiens hopis, d’une exceptionnelle sagacité. ]

e. Le modèle du circuit psi entend rendre compte des tenants et des aboutissants de l’univers réel que nous observons. Il impose en retour des normes à toute systématisation cosmologique. Je me contenterai d’insister sur quelques points, déjà traités en partie.

Il y a d’abord deux repères absolus : le Moi réel et le Moi imaginaire. Le modèle porte donc sur des mondes irréductiblement personnels, mais peut s’appliquer à toute entité existante quel que soit son niveau hiérarchique (et donc quel que soit celui de l’observateur). Il peut s’appliquer à un fermion, à un être humain ou à l’univers réel tel que nous l’observons.

La complémentarité réel/imaginaire (ou état/tendance), quand elle est appréhendée à partir du Moi réel, s’identifie à celle du discontinu et du continu. Elle est à mettre en parallèle avec la relativité générale (densité de matière/courbure du continuum spatio-temporel) et avec la physique quantique (matière/onde ; quantons/champs quantiques de création et d’annihilation). Mais ma conception d’un vide quantique gravifique se démarque des conceptions dominantes puisque je lui donne les attributs de la lumière et seulement d’elle, en l’assimilant ontologiquement à l’affectivité.

La notion de dimensionalité ne s’applique temporellement qu’au couple objet/sujet. L’existence hypothétique, idéale d’un Moi total implique une symétrie temporelle absolue. Si le monde observé (objectif) commence par un plein et se termine par un vide (modèle de Gunzig-Prigogine), c’est que le monde subjectif part d’un plein (l’océan de Dirac) et aboutit, en remontant le temps, à un vide. L’entropie globale de l’univers est alors nulle ; dans sa partie observée, la complexification néguentropique se traduit simultanément par une production entropique d’espace. Il s’agit d’ailleurs moins de deux mondes complémentaires que d’un unique univers (celui de l’existence, de la signification personnelle) appréhendé de deux manières antagonistes : l’une informative et l’autre intentionnelle. Le big bang serait alors une fontaine blanche objective (“Autrui”) symbolisant une infinité de trous noirs subjectifs (“les Soi”). Si l’on parcourt le circuit psi en observateur, on dira alors d’un point de vue seulement informatif que l’univers commence en fontaine blanche et se termine en trous noirs.

[ Un trou noir n’anéantit pas la lumière, il la capture. A l’intérieur de ce tourbillon, la gravitation est si forte que toute la matière est réduite en bouillie lumineuse. C’est une bonne symbolisation physique du Soi, séjour des morts rendus à la poussière originelle. De cette pompe aspirante surgiront ex nihilo les impulsions, à l’inverse de la pompe foulante d’une fontaine blanche, productrice d‘énergie, symbole d’Autrui et du Fiat Lux biblique. (Cf. V.C et V.E ). Certaines personnes à l’agonie, mais retournées à la vie, déclarent avoir vécu une telle “impérience”. ]

f. Le vide “photonique” correspond dans mon modèle à l‘état d’indifférenciation affective. Une fluctuation aléatoire peut l’amener (il a toute l‘éternité pour cela) à un état d’excitation qui se traduira à la fois par une action matérielle (celle qui précède le big bang) et un but subjectif, les deux étant reliés par un Moi “bosonique”. [ Les bosons sont les particules d’interaction, i.e. véhiculant les quatre grandes forces de la nature. ] Quand la boucle est bouclée, la signification est accomplie et l’excitation résorbée (cf. schéma 2.b).

Les physiciens connaissent bien l’effet Blackett : une planète en rotation dans son propre champ de gravitation donne naissance à un champ magnétique. Mon modèle décrirait le processus inverse : le champ, le vide photonique engendre du réel (une masse d’inertie) et de l’imaginaire (un espace-temps rotatif).

g. Pour terminer cet aperçu cosmologique, il me reste à décrire quelques implications du “présent comme seule réalité”. La première est que passé et futur sont soumis à une morale, i.e. à une création ex nihilo permanente (faute de quoi, c’est le hasard qui gouvernera…). On ne peut dissocier création, facultés psi et liberté. [ Rappelons-nous la discussion sur l’expérience de Libet. Etre physiquement libre implique qu’on puisse modifier le passé (ou deviner l’avenir). La matérialisation d’un souhait correspond toujours à une improbabilité objective. Mais pour en juger ainsi faut-il encore un observateur indépendant, intellectuellement libre. ] L’on comprend alors pourquoi notre univers actuel semble avoir une géométrie plane : c’est que ni l’enfer (la rétraction “réelle” obligée) ni le paradis (l’expansion “imaginaire” infinie) ne sont donnés d’avance. Autrement dit, nous ne pouvons pas ne pas être en situation instable puisque nous sommes des êtres vivants, c’est-à-dire libres. Et si la destinée humaine individuelle se traduit ainsi directement dans les structures de l’univers , c’est que nous sommes tous solidaires. Dans l’espace d’abord, comme l’illustrent à l‘échelle microscopique la démocratie quantique (modèle de Chew) et à l‘échelle macroscopique le fait que l’inertie n’est pas tant une propriété intrinsèque de la matière réelle que l’expression locale d’une solidarité imaginaire, tachyonique, avec le reste de l’univers (pendule de Foucault, principe de Mach). Dans le temps ensuite, selon l’interprétation rétro-temporelle de la réduction de la fonction d’onde ou de l’homéostasie et, plus généralement, selon le principe dit à tort “anthropique” (puisque c’est tout l’univers qui rétroagit sur son propre passé pour accomplir l’avenir qu’il projette). Conclusion : l’expansion infinie n’est pas donnée au départ ni à l’arrivée, chaque instant en décide, l’univers sera ce que ses membres en feront.

Bien entendu, chaque individu peut concevoir l’univers à sa manière, fabriquer localement les preuves qui le convainquent et vivre ainsi conformément à son modèle. S’inventer, se complexifier (par défaut de masse inertielle, au sens propre ou figuré), c’est bien s’individualiser en fabriquant un espace actuel et un temps virtuel spécifiques, ce qui suppose donc une relative plasticité de l’univers. On peut même vivre (en apparence) et mourir (avec certitude) dans une coquille. Mais la question globale soulevée dans cet article est de savoir quel modèle scientifique est à même de rendre compte du plus grand nombre de phénomènes significatifs. Si l’on assimile la complémentarité à l’approche d’un Moi total, c’est-à-dire à la tentative d’acquérir vis-à-vis du monde une dimension supplémentaire, alors on peut affirmer que tous les êtres actuels doivent leur existence à des ancêtres qui se sont battus pour acquérir cette complémentarité et qu’ils n’auront de descendants que s’ils se battent à leur tour.

[ Quels que soient le sens ou la forme d’une signification, existe-t-il une topologie spatio-temporelle unique qui puisse à la fois la décrire, expliquer d’où lui vient son énergie/impulsion, sa “masse”, et où celle-ci la mène ? J’ai donné une réponse affirmative en proposant le circuit psi en début même d’article. Et tout au long de celui-ci, j’ai essayé à la fois de tester cette hypothèse et d’en tirer des conséquences afin de persuader le lecteur de sa cohérence. Le procédé utilisé le plus simple aura consisté à montrer l‘équivalence entre l’ensemble des créations individuelles et la loi objective commune.

(…) J’ai déjà signalé que, dans ce modèle animiste, la réduction de la fonction d’onde n’est rien d’autre qu’un processus d’homéostasie obéissant au principe (finaliste pour le sujet) de minimisation de sa dépense énergétique. Ce modèle étant localement à deux dimensions temporelles et deux dimensions spatiales orientées, la temporalité et la spatialité s’inversent d’un niveau hiérarchique d’observateurs à l’autre. La créativité végétale, par exemple, est perçue de façon causaliste par les animaux herbivores, sans quoi ils n’existeraient pas. Les “sauts quantiques” enfin, dus au principe d’incertitude de la physique des particules, signifient selon mon modèle l’existence immédiate d’un libre arbitre.

Celui-ci peut opérer dans la réalité lors du passage de l’objectivité à la subjectivité (quadrants I puis II) : ainsi les zigzags de Feynman, ou mieux de Dirac, sont aux âmes des bradyons, à leur conscience, ce que le big bang est à la conscience de l’univers. [On sait d’ailleurs produire en laboratoire des photons à très haute énergie qui se transforment en fermions, simulant ainsi un mini-big bang.] L’observateur humain animiste rapportera scientifiquement l’effet du big bang à l’action première, intentionnelle, d’ “Autrui” et les zigzags à de libres conceptions de divers “Soi”.

Le libre arbitre opère également dans l’imaginaire lors du passage inverse de la subjectivité à l’objectivité (quadrants III puis IV) : ainsi les réductions de fonctions d’onde sont à la volition des tachyons ce que le “big scruntch” (l’implosion) est à la volition de l’univers. Le rêveur animiste rapportera scientifiquement sa représentation de l’implosion comme moyen à la fin dernière de son propre Soi, et celle des réductions à de libres actions de divers Autrui.

Le Moi total éprouvera alors le besoin ou non de synthétiser ces faits épars en une signification unique, sa propre destinée (schématisée par le circuit psi). ]

2. EN PATHOLOGIE

Lacan a bien raison de dire que l’inconscient fonctionne comme un langage, un système sémiologique, mais — à mon avis — seulement lorsque le moi est pathologique. Une pathologie apparaît en effet quand il y a prépondérance de la causalité dans la subjectivité (traumatismes physiques, infections, contraintes psychiques entraînant phobies, compulsions, stéréotypies, etc.), autrement dit prépondérance de l’information sur l’intention.

A ce propos, vous avez peut-être remarqué que dans mon modèle, toutes les représentations mentales proviennent de l’avenir. Quid alors du souvenir ? Eh bien, il s’agit d’un jugement partial, objectiviste du Moi réel. Toute image mentale se sert bien de formes passées (qu’elle combine ou non), mais ne signifie que de l’avenir. Seul l’avenir a un sens. Ce qui n’en a pas est oublié. Et c’est précisément, comme le disait Santayana, quand on est incapable de comprendre son passé qu’on se condamne à le revivre.

[Ce qui vaut pour le souvenir individuel vaut également pour la mémoire collective, qu’on l’aborde sous l’angle mental (l’idéologie, les mythes), biologique (les instincts, les gènes) ou physique (les systèmes dissipatifs, les partons en cosmologie, les galaxies, etc.).

(…) Le signifiant, en tant que fondement de la subjectivité, ne peut fonder qu’une pathologie puisque le sémantique, le “nouménal”, devient alors épiphénoménal. “Les pensées meurent dès qu’elles sont incarnées par des mots”, disait Schopenhauer.

Par ailleurs, et pour être plus terre à terre, chacun sait que le propre d’une intuition est d‘être instantanée, mais que sa description peut demander beaucoup de temps, sans même parfois épuiser son contenu. Il y a également de nombreux faits empiriques qui amènent à penser que le rêve est lui aussi parfois instantané et toujours prémonitoire d’une prise de conscience “réelle” ultérieure (Cas le plus simple : la mise en scène d’un bruit qui nous réveille). Quand le rêve ou la pensée créatrice s‘étalent dans le temps , c’est en le remontant.

Si le temps est circulaire, passé et futur sont inextricablement mêlés. Un jugement linéaire (partiel et partial) sur la source du rêve privilégiera le passé ou le futur selon l’endroit où l’on aura effectué la coupure et selon la direction de lecture. ]

A cette pathologie individuelle, on peut faire correspondre une pathologie sociale, le schéma 1 pouvant s’appliquer aussi bien à un “complexe inconscient” (à un Moi secondaire, voire à Soi) qu‘à la société (à Autrui), mais avec inversion temporelle (causal/final) et spatiale (introjection/projection) par rapport au moi individuel. Cf. schéma 4.

[Une décision intentionnelle (finale) de l’Etat est un déterminisme causal pour moi (interdiction de fumer dans le métro) ; de même, dans la mesure où je décide (finalement) de mon destin, cela pèse causalement, entropiquement, sur l’Etat. Entre partie et tout, le temps – comme l’espace – s’inverse. On peut à ce propos citer cette profonde remarque de Malraux : “Ne voit-on jamais que la fatalité des autres ?” ]

Ainsi, notre société se caractérise à la fois par son hyperfinalité [néguentropie dominante dans le quadrant I], c’est-à-dire un changement technocratique constant (d’où pollution excessive) et par son aspect hyposémiologique, comme le montre très bien Virilio 19 , c’est-à-dire un appauvrissement de l’information réelle, une virtualisation de l’environnement (le monde médiatisé perd à la fois son objectivité et sa réalité, devient compréhension immédiate, pur spectacle, rêve passif). En d’autres termes, le temps n’ayant plus de sens, l’histoire étant terminée, le destin individuel se déroule maintenant uniquement dans l’espace, dans l’imaginaire : subjectivement avec la drogue télévisuelle (i.e. le rêve permanent et sans effort), objectivement avec l’activisme (on ne veut plus comprendre mais seulement faire, avec des résultats immédiats). En détruisant l’avenir, la technocratie incarne un désir de suicide collectif.

3. EN ECOLOGIE

Dans un fanzine de Rouen, Génotype XXY , on pouvait lire en 1993 : “Capitaliste, n.m. : le parasite le plus perfectionné de la Création. Son don d’ubiquité lui permet de pomper la force de plusieurs milliers d’humains en même temps”. Ce don “tachyonique” s’exerce d’abord sur les plus faibles. Voici ce que Smohalla, un Indien de l’Ouest américain, déclarait au siècle dernier :

“Vous me demandez de labourer la terre. Dois-je prendre un couteau et déchirer le sein de ma mère ? Mais quand je mourrai, qui me prendra dans son sein pour reposer ?

Vous me demandez de creuser la terre pour chercher du minerai. Dois-je aller sous sa peau chercher ses os ? Mais quand je mourrai, dans quel corps pourrai-je entrer pour renaître ?

Vous me demandez de couper l’herbe, de la faner et de la revendre pour devenir riche comme vous, les hommes blancs. Allons ! Comment oserais-je couper les cheveux de ma mère !

Les hommes qui travaillent ne peuvent rêver et la sagesse vient des rêves. Mon peuple ne travaillera jamais !”

Il ne travailla jamais : il fut massacré.

[ L’animisme ne consiste pas à pleurer pour les chimpanzés ni même avec eux, mais à résister tous à la technocratie sans craindre la mort. ]

Le conflit de l’animiste face à l’Occidental, c’est celui de l’immanence face à toutes les sortes de transcendance, qu’elles soient matérialistes ou spiritualistes. A la fin du xviie siècle, au Canada, le baron de Lahontan expliquait à un Huron que sans le châtiment des coupables et la récompense des justes, le mal se répandrait sur la terre. L’Indien lui répondit : “Je suis le maître de ma condition, je suis le premier et le dernier de ma nation, je ne veux et n’ai rien ici à craindre de personne. Mais toi, ton corps comme ton âme dépendez d’une infinité de chefs ; et tu as peur des menteurs, des voleurs et des assassins”. Tous les Hurons furent massacrés.

Le modèle d’un espace-temps circulaire rend parfaitement compte des problèmes écologiques. Il a conduit certains chercheurs (Lovelock, Margulis) à déclarer dans les années 80 que la Terre était certainement un organisme vivant (l’hypothèse Gaïa ) puisqu’elle était douée d’homéostasie, i.e. capable de conserver un équilibre instable (taux d’O 2 , température, acidité du sol, etc.) tout en se complexifiant. La technocratie cependant engendre actuellement une telle pollution que la Terre n’arrive plus à s‘équilibrer (notamment à absorber le CO 2 ) : la culture occidentale est devenue la maladie mortelle de la Terre.

[_ Quand l’espace-temps disponible semble infini, la pollution — l’entropie — est sans conséquence et les systèmes se caractérisent par leur gigantisme. Quand l’espace-temps est presque entièrement occupé, l’entropie se retourne sur le producteur et risque de le détruire. D’où l’orientation de cet espace-temps (le circuit psi), puis la miniaturisation des systèmes (symbolisés par les Moi réel et imaginaire)._

Cette modélisation physicaliste de l’histoire peut s’appliquer au capitalisme occidental, qui commença par piller sauvagement le Tiers Monde et s’achève avec les outils policés de l’informatique. Elle s’applique évidemment à la cosmologie : nuages galactiques qui se spiralisent et se condensent en étoiles. A l‘évolution des espèces : extension territoriale et nomadisme puis sédentarisation ou migrations régulières avec constitution de cycles écologiques.

L’aboutissement sera la mort (naines blanches, extinction des espèces et des civilisations) et, parfois, la résurrection (pulsars se transformant en trous noirs puis en fontaines blanches, mutations des espèces ou des civilisations). ]

“Peut-être découvrirons-nous qu’avant de restaurer la pureté des rivières, il convient de retrouver l’esprit qui jadis les habitait. Ce n’est pas une image. Je veux dire que dans certains lieux pollués, rien — littéralement rien — ne poussera tant que ne sera pas ressuscité l’esprit des lieux” (N.Mailer).

[ Le XXIe siècle sera religieux, hélas. Le téléphone remplaçant avantageusement la télépathie comme le réductionnisme la morale, l’avenir ne nous réserve probablement que le meilleur des mondes, cette mort très lente, sous les auspices d’un écolo-fascisme que G.Béney 20 , écologiste militant, a jusqu’ici en vain dénoncé parmi les “Verts”.

La technocratie, que notre société révère, n’est au fond qu’une gérontique réservée à la race des plus forts ; c’est le nazisme enfin triomphant.

(..) L’existence d’un espace-temps ambivalent et complémentaire (à la fois signifiant et signifié, 2D-E et 2D-T) implique nécessairement une structure circulaire de la Signification, du Moi et, en définitive, de la Destinée. C’est cette bande de Möbius que nous allons décrire succinctement pour conclure.

Résumé : schéma 15 ]

schéma15

LA DESTINEE ET LE DETERMINISME

Cet exposé n’avait pour but que d’arriver au problème le plus général, celui du déterminisme personnel, de la destinée.

Dans le cas d’une prémonition préventive d’accident, celle-ci permet parfois d‘éviter l’accident. Mais cela n’implique en rien un changement de la signification de notre destinée. L’avenir n’est pas écrit formellement, mais en tant que signification. [ Le futur comme le passé sont par contre écrits formellement. Personne ne conteste l’existence de Louis XIV. Dans le cas d’une prémonition, le médium décrit formellement le futur. Le futur est donc mécaniquement déterminé à cet instant. Mais comme l’accident est parfois évité, il est clair que cette mécanique a été cassée entre temps. Le même raisonnement s’applique au passé : il ne tient qu‘à nous de le changer et de modifier notre mémoire. Tous les créateurs — petits ou grands, connus ou pas — se fabriquent au fur et à mesure un passé nouveau qui contraint mécaniquement leur avenir. Exemples simples : Fellini ou Malraux, qui falsifièrent très volontairement et très lucidement leur biographie. ] Untel évitera peut-être un accident, mais n’en tirera aucune conclusion sur la nouvelle direction à donner à sa destinée : il répétera cet accident sous d’autres formes : maladie, divorce, etc. 15

[ Ce qui est une évidence d’instinct pour le premier psychothérapeute venu ne l’est pas pour la technocratie qui nous écrase. Un vaccin supprimera peut-être le sida dans ses effets, certainement pas dans ses causes sociales qui relèvent d’une fin suicidaire. On trouve encore des universitaires convaincus que la chute de l’Empire romain tint plus à l’intoxication de l‘élite par le plomb qu‘à une décadence morale généralisée. Mais, inversement, il est tout aussi illusoire de croire que c’est Dieu qui détruisit Sodome pour ses péchés, puisque cette ville ne vivait plus que pour l’actuel : elle ne se voulait plus d’avenir, elle s’est donc tout simplement suicidée. Il n’y a aucun mystère, aucun hasard, aucune fatalité dans notre destinée dès lors que notre Moi entend en maîtriser complémentairement (circulairement, i.e. de façon obligatoirement équilibrée) les tenants et les aboutissants. ]

Ce mécanisme de prémonition préventive semble extrêmement fréquent, mais le plus souvent inconscient. Une étude américaine a montré que les jours où il y avait un accident mortel de train, le nombre de voyageurs qui prenaient leur billet pour ce train était significativement inférieur à la moyenne 21 .

S’il y a un déterminisme mécanique, il n’est ni physique (matérialiste, causal ; i.e. Autrui) ni spirituel (i.e. Dieu transcendant, Soi). Il est affectif, il diffère selon chaque personne et ne vaut formellement (objectivement, socialement, intersubjectivement) qu’en un endroit et à un instant donné. Il nous arrive non ce qu’on croit mériter, mais ce qui nous ressemble.

[ Il serait bien naïf de croire que mort soit synonyme d’arrêt organique. La plupart des adultes sur cette terre malade vivent comme des zombies, esclaves de rêves qu’ils refusent de maîtriser, i.e. d’inventer. D’où l’intérêt, pour se libérer de cette errance, d’une herméneutique existentielle : la vie de toute existant peut être interprétée comme un rêve. Mais l’animisme ne se borne pas à ça : c’est aussi une heuristique qui concilie de fait la réalisation de son propre rêve, son auto-création, avec celles des autres. ]

La seule manière, pour nous Occidentaux, d’accomplir pleinement notre destin, d’incarner la Signification potentielle que nous sommes est sans doute, comme le suggérait Gœthe, de savoir mourir pour devenir.

Quoi que l’on fasse, la mort est une réalité objective inéluctable (entropie). Mais il ne dépend que de nous de naître (c’est une pure question d’imagination). Puisque la cause détermine l’effet comme la fin le moyen, on peut être assuré qu’on meurt d‘être né tout autant qu’on naît de mourir. Il est donc faux de dire que l’enfance détermine la vie adulte ; à moins d’admettre aussi que l’adulte choisit l’enfance qui lui convient ; et le mourant, sa naissance… Etre libre, c’est inventer un soi et lui obéir ; être esclave, c’est accepter la réalité objective telle qu’elle est, physiquement ou socialement, qu’on soit cause (comme le patron), effet (comme l’ouvrier) ou les deux à la fois (comme le bourgeois).

On ne saurait néanmoins dissocier libre arbitre et fatalisme. La liberté se nourrit d’obstacles, d’où le développement spatial des âmes (la vie), mais aussi la dégradation temporelle des corps (la mort) : tout corps vieillit parce que toutes les âmes rajeunissent.

[ L’entropie est le prix de toute action néguentropique. Vieillissement physique et rajeunissement spirituel vont ainsi nécessairement de pair, même si l’individu zombie, l’ultra-conservateur ou le vieillard de cœur refuse de changer : les autres l’y contraindront par leur seule existence. Le rajeunissement spirituel, c’est la créativité ; mais elle peut se limiter au seul instinct de survie. D’ailleurs, quand je dis “les autres”, je fais allusion à l’ensemble de la réalité objective : que la vie disparaisse de la Terre n’empêchera pas le reste du monde de continuer à évoluer. ]

Il faut également admettre qu’on n’agit jamais que sur sa propre destinée, contrairement à ce que prône depuis toujours l’idéologie occidentale. Chaque Moi est seul à fabriquer des significations. Croire qu’on agit sur la destinée d’autrui ou la subit, c’est prendre des significations voulues par un tel couple pour un surdéterminisme causal, et non pour ce qu’elles sont : les moyens d’une fin commune. Point de bourreau sans victime séductrice. Et croire que personne ne contrôle le destin, c’est de même nier la finalité en faisant d’absurdités voulues par soi-même de simples traductions du Hasard.

[ Je parais simplifier la relation à autrui en ne l’envisageant que “spatialement”, entre égaux supposés. Mais la filiation, réelle ou symbolique, familiale ou sociale, est aussi une relation de couple -et beaucoup plus générale : les parents doivent armer leurs enfants sans les enrôler, et les enfants s’armer contre tout enrôlement. C’est ça, la démocratie. Le contraire du consensus : personne n’est “égal” à quelqu’un d’autre, chacun est unique.

(…) Bourreau et victime sont des significations, et non des faits objectifs ainsi que l’affirme le manichéisme occidental – qui se justifie ainsi de toutes ses interventions impérialistes. C’est Chevènement, alors ministre des Armées, qui disait avec justesse que la guerre du Golfe n‘était en fait qu’une gigantesque ratonnade. Rony Brauman, président à la même époque de Médecins Sans Frontières, déclarait sans embages qu’une politique humanitaire est une pure hypocrisie ; ce sont les individus (au moins quelques-uns) qui défendent des principes universalistes, non les Etats actuels (qui ne défendent que leur propre intérêt). L’idéologie de la victime (et donc du bourreau), ajoutait-il, déréalise l’autre en vue d’un bénéfice narcissique ; un être humain ou un groupe social ne doit jamais être réduit à un statut de victime. Ou alors on est un salaud, puisqu’on entretient le dualisme (bourreau/victime, riche/pauvre, aryen/juif, etc.).

(…) Quoi qu’il arrive, un être responsable est forcément courageux et ne sera jamais, malgré les apparences, ni bourreau ni victime des autres ou de lui-même. Mais il y a des destins de tigre et des destins de gazelle. Se révolter contre l’inéluctable, faire de la mort le Diable en personne et de tous ses désirs des Dieux constituent des preuves absolues de crétinisme moral. ]

Le monde est rond ; qui l’ignore se cogne toujours et partout à soi-même. Ainsi de Dieu pour les croyants, pour les agnostiques du Hasard et pour les plus bêtes, du “big bang”, du gros boum matérialiste. Les premiers s’excusent d’une fin et les derniers d’un début. Les agnostiques, eux, s’en lavent les mains.

De l’amour, de la beauté, du courage, nous ne devons attendre ni plaisir, ni bonheur, ni extase : seulement qu’ils nous changent.

[ De la roue du schéma 1, on sort par le centre, le moyeu, l’affectivité. Il s’agit de réinventer la roue, d’un point de vue psychophysique. C’est d’ailleurs la base même de l’hindouisme, qui est l’une des multiples façons de formuler un animisme ouvert (et non fermé comme le définit l’Occident). Circularité n’est pas fatalisme ou absurdité. Chacun naît avec une configuration affective unique ; et la signification de chaque existence consiste à inventer sur cette base un rêve impossible qu’il faudra pourtant matérialiser. Beaucoup de gens renoncent à leur destin en confiant à une entité supérieure (Dieu ou la Société, i.e. un pseudo-Soi ou un pseudo-Autrui) ce travail de matérialisation. D’autre part, on fait toujours des erreurs, la vie consiste à en faire ; mais jamais deux fois la même ! Il faut donc toujours incurver sa ligne de vie, infléchir sa route… jusqu‘à faire retour : voie du Tao, voie de la Voie. Ceux qui renoncent à leur destin répètent les mêmes fautes, acceptent l’existence de contraintes absolues. Ils fabriquent du rectiligne, de l’horizontal. Ils se croient vivants, ils sont déjà morts.

On peut aussi se représenter la circularité en termes d’action/réaction. La notion de réaction objective est parfaitement acceptée en Occident, en physique ou en sociologie. La notion de réincarnation (“le retour de bâton”) est, en Orient, son exact équivalent moral. Notre destinée consiste selon moi à faire coïncider, en tant que signification, notre naissance avec notre mort (c’est l’aspect temporel du cercle), mais aussi notre monde intérieur choisi – le Soi – avec le monde extérieur imposé – Autrui – (c’est l’aspect spatial du cercle). ]

François Favre : épistémologue, formation médicale, a fait vingt ans de recherches en parapsychologie scientifique.

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BIBLIOGRAPHIE

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schéma 1 : LES QUATRE CHAMPS DE LA RECHERCHE ET LE CIRCUIT PSI

schéma 2 : GRAPHES DE FEYNMAN

A. · Conception orthodoxe (du passé vers le futur) : Soit en 3 la création d’une paire particule A / antiparticule A’ à partir d‘énergie. A’ se dirige vers 2 et rencontre une autre particule A, d’où annihilation et dégagement d‘énergie ;

· Conception bitemporelle (Dirac et Feynman) : Il s’agit en fait d’une seule particule qui va d’abord de 1 vers 2, puis remonte le temps de 2 en 3, puis repart vers 4.

[Remarquer que ces deux interprétations rentrent intuitivement dans le cadre de la logique habituelle.]

B. Schéma d’une “transition virtuelle”, en boucle fermée causale/finale. Un photon n’a pas de masse : c’est de l‘énergie pure qui, par définition (dans mon modèle), n’a pas d’orientation spatio-temporelle et dont la vitesse est donc constante quelle que soit celle de l’observateur. Il arrive qu’un photon disparaisse très brièvement (en 5) par émission de matière, d’un “plein causal”, en l’occurrence d’une particule (par ex. d’un électron) et réception simultanée d’un trou final d’antimatière, i.e. de l’antiparticule correspondante (par ex. d’un positron). En 6, l’inverse se produit (réception causale d’un plein et émission finale d’un vide) de telle sorte que le photon se reconstitue.

C. Deux particules massives (ou “fermions”) échangent un boson virtuel tachyonique.

D. “Diagramme du vide” : apparition et disparition spontanées de matière et d’antimatière reliées par un boson virtuel.

schéma 3 : L’ANTIMATIERE

L’antiparticule s’approche du présent, d’où choc présent possible. L’antimatière quitte le présent, d’où choc présent impossible.

schéma 4 : LA COMPLEXITE

schéma 5 : PARTICULE TACHYONIQUE ET INVERSION APPARENTE DE LA RELATION CAUSE/EFFET

Soit un observateur immobile (“ligne d’univers” 1), une source A émettant des tachyons et des bradyons, enfin une cible immobile (“ligne d’univers” 2). L’observateur voit, grâce à la lumière, l‘émission de la source en C (c’est la “cause”) et l’impact du bradyon sur la cible en D (c’est “l’effet”) : la cause précède l’effet. Mais l’observateur voit l’impact du tachyon en B (effet) avant l‘émission de la source en C (cause).

schéma 6 :

A. Le bloc spatio-temporel relativiste à quatre dimensions (coordonnées d’un hypervolume).

B. L’interprétation dominante (physiciens et public confondus), à tiers exclu, de la relativité quantique.

C. Le circuit spatio-temporel (boucle en 8), à tiers inclus, du modèle de l’auteur (“circuit psi”).

schéma 7 : TACHYONS ET BRADYONS

schéma 8 : EXPERIENCE DE RETRO-PK (JANIN)

Un générateur produit une série aléatoire en 2 (qui ne sera lue qu’en 5). Trois jours plus tard, en 4, un médium (sujet psi) tente de rétro-agencer le générateur conformément à une série de températures (en 3) relevées dans la rubrique météo d’un journal du jour et que le médium n’est pas censé avoir pu agencer. En 5, la lecture comparée de la série du générateur et de celle de la météo montre une similitude qu’on interprète comme un effet rétro-PK.

On peut critiquer cette expérience en supposant, par exemple, que le médium aurait fait inconsciemment en 1 une clairvoyance prémonitoire de la rubrique météo, puis un PK “ordinaire” (causal) sur le générateur ; la clairvoyance prémonitoire néanmoins, démontrée sans conteste par d’autres expériences, prouve à elle seule un effet rétro-PK sur le corps du médium.

schéma 9 : L’EXPERIENCE EPR

Emission en 1 de deux quantons A corrélés et indéterminés. L’expérimentateur observe en 2 une particule A+, ce qui semble déterminer immédiatement en 3 le second quanton, désormais A-.

· Selon Costa de Beauregard, l’expérimentateur, du fait même d’observer (par sa “conscience”), rétroagence (par une “information-organisation”) l’onde de probabilité, qui remonte alors le temps jusqu‘à la source, puis repart de l’autre côté.

· Suivant Duneau, également physicien et parapsychologue, l’aspect paradoxal de la problématique EPR est une illusion : a] même sans observateur, un appareil de mesure réduit la fonction d’onde, b] l’hypothèse d’une influence instantanée ou rétro-temporelle est absurde puisque les quantons ne sont que des représentations complémentaires (les “particules corrélées”) d’un formalisme unique (la fonction d’onde). La complémentarité est une propriété fondamentale des systèmes microphysiques et non une situation contingente.

· Mon interprétation animiste, intermédiaire, est que le couple fusionnel de quantons est doué de psychisme et en situation virtuelle (étant imaginaire, ce couple occupe tout l’univers et s’y considère seul). La rencontre avec un appareil de mesure (réel), en 2, force le couple à se réaliser, i.e. à se différencier. Et puisque l’une des moitiés, seule, est devenue particule (est née ou s’est réveillée, a pris conscience de son individualité), elle engendre ipso facto un ricochet de l’onde probabiliste vers le passé (“notre fusion n’est plus”), avec une nouvelle probabilité (reconstruction mnémique) menant à la certitude, pour l’autre quanton, d‘être A- quand il s‘éveillera lui-même.

tableau 1 : TERMINOLOGIE COMPAREE EN PSYCHOLOGIE DE L’IMAGINAIRE

tableau 2 : COMPARAISON DES REFERENTIELS

schéma 10 : LA COMPLEMENTARITE PSYCHOPHYSIQUE

schéma 11 : L’EXPERIENCE DES FENTES DE YOUNG

Soit une source lumineuse monochromatique S (émettant des photons), un écran percé de fentes A et B, une plaque photographique C. L’impact de la lumière sur la plaque en une multitude de points (particules) dessine une figure d’interférences qui démontre que la lumière s’est comportée, de la source à la plaque, de manière ondulatoire.

Si l’on réduit l’intensité de la source au point d‘émettre des photons un par un, la figure d’interférences est toujours la même. Mais si l’on obture alternativement les fentes, la superposition des deux figures obtenues est différente de celle obtenue lorsque les fentes sont ouvertes simultanément. Les photons n’ont donc pas le même comportement dans les deux situations. Tout se passe, dans le second cas, comme si chaque photon faisait une sorte de clairvoyance sur l‘état (ouvert ou fermé) de l’autre fente. On retombe ainsi dans la discussion du paradoxe EPR à propos d’influence instantanée à distance.

On signalera que l’expérience marche aussi bien avec des électrons, et même avec des molécules d’hydrogène.

schéma 12 : ONDE ET PARTICULE

schéma 13 : LE CIRCUIT PSI EN PARAPSYCHOLOGIE

schéma 14 : COSMOGENESE

schéma 15 : TEMPS CIRCULAIRE ET DESTINEE

Animisme et espace-temps – 1/2

Particule et onde, discontinu et continu, objet et sujet, réel et imaginaire, causal et final, information et intention, local et global, tous ces couples significatifs, ces “coïncidences”, évoquent chacun à leur manière le fondement métaphysique de la complémentarité.

INTRODUCTION

Une remarque préalable s’impose : on ne peut pas dissocier le temps de l’espace, aussi bien en physique qu’en psychologie, puisque l’existant suppose de l’espace ( des choses ) et du temps ( du changement ).

Pour essayer de rendre clair un exposé difficile et trop bref, je propose de le symboliser par un circuit cybernétique (schéma 1) que j’expliciterai au fur et à mesure. Chaque quadrant correspond à un champ d‘études scientifiques :

  • I : La réalité objective. C’est le domaine de l’observation physique et biologique ;
  • II : La réalité subjective. C’est le domaine où fonctionne la raison, où l’esprit agence. C’est ce qu’explore la psychologie expérimentale et à partir de quoi travaille presque exclusivement la philosophie occidentale ;
  • III : L’imaginaire subjectif. C’est le domaine des représentations, des images, du désir. C’est le champ privilégié de la psychanalyse et de la psychosociologie de l’imaginaire au sens large (Bachelard, Carroll, Lévi-Strauss, Borges, etc.) ;
  • IV : L’imaginaire objectif. Ce terme, qui peut choquer de prime abord, désigne le domaine de la psychosociologie dynamique (conduites objectives), de la pragmatique linguistique (actes d‘énonciation), de l‘éthique ou de l’art (actualisations de valeurs).

psi

[ Grosso modo, les champs I et II contiennent des variations d‘états qu’on cherche à décrire et à prédire. Les champs III et IV contiennent des variations de tendances qu’on cherche à comprendre et à expliquer .]

Ces quatre champs sont isolés dans l’enseignement et la recherche. Je vous propose d‘étudier leurs corrélations par des approches transdisciplinaires 1 . Mais pour bien me faire comprendre, je dois au préalable dire deux mots d’une logique de la signification que j’utiliserai (qui est un cocktail maison de Lao-tseu, Hegel et Lupasco).

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Dans la logique habituelle , dite du tiers exclu, quand une affirmation est vraie, son contraire est faux (il n’y a pas de tierce solution : si un nombre est pair, il ne peut être impair). La réunion d’une classe — par exemple les nombres pairs — et d’un de ses contraires possibles ou “négat” — les impairs — constitue un univers de discours — ici, les nombres entiers naturels —. Ainsi, dans ce cadre et seulement dans ce cadre, la négation d’un nombre pair est un nombre impair ; classe et négat sont dits alors complémentaires. Considérons maintenant un espace constitué seulement d’un vase et d’une table. Selon cette logique, la négation du vase (noté V, V’ ou encore V- qu’on énonce non-V, anti-V ou V négatif) est alors l‘équivalent de la table ; le non-être est un vide défini par ce qui l’entoure, “c’est l’infini moins l‘être “ disait Hegel. Si l‘être est ce qui est objectif, on dira que le vase subjectif (V’) est l‘équivalent de la table objective (T) -ce qui paraît assez étrange, mais le paraîtra moins dans la suite de l’exposé. Envisageons maintenant des faits temporels : le négat d’une action (cause déterminant un effet ultérieur) peut être un désir (moyen déterminé par une fin ultérieure) ; le négat d’une perception (effet) peut être un concept (fin).

La logique est censée étudier les règles auxquelles la pensée doit obéir pour être en accord avec elle-même. La logique moderne de référence, algébrisée, obéit au tiers exclu et opère déductivement. On peut honnêtement s’interroger sur sa pertinence générale puisque la pensée est également inductive, qu’une vérité peut être contradictoire ou contingente, et que ses applications se limitent à des domaines très restreints ou très élémentaires, comme l’informatique : son formalisme s’avère en effet inadéquat au langage ordinaire, à l’expérience vécue et même à l’ensemble des mathématiques (par exemple à la topologie).

D’où la nécessité d’envisager une logique du tiers inclus, moins puissante mais certainement beaucoup plus générale. La logique complémentaire que je propose entend opérer dialectiquement sur des significations. Ainsi le signifiant linguistique “vase” (V), perception phonétique, a pour signifié V’, pour concept (subjectif), tous les emplois (objectifs) de ce mot dans la langue, autrement dit le contexte linguistique qui l’entoure (les causes virtuelles “T”). De même, l’objet “vase” a pour signifié non linguistique tous ses emplois matériels dans notre univers objectif. Il faut donc distinguer dans le signifié ce qui est statique et subjectif (le concept V’) de ce qui est dynamique et objectif (le contexte pratique T i ).

Dans cette perspective, la signification est le lien complémentariste, structuré, affectivement assimilé qui unit signifiant et signifié. Elle n’est donc pas un lien anonyme entre une forme et un usage ; elle est quelque chose de vivant dont un individu fait paradoxalement cohabiter l‘être (une information) et le non-être (une intention). Le principe métaphysique de cette complémentarité n’est donc plus le Logos (la Révélation, la Loi) mais le “Pathos” (l’affectivité personnelle) ; autrement dit, aucune parole, aucun raisonnement classique, aucun fait objectif ou subjectif ne peut y avoir un caractère absolu, transcendant.

Lorsque les relations de signification cessent, il n’y a plus que des objets “en soi” et des idées “en soi”. Le Moi étant supprimé, on fait alors de la science classique ; et de même que les objets macroscopiques peuvent être ramenés à une combinaison de particules élémentaires, de même on peut considérer avec les structuralistes que les idées résultent d’une combinaison de sèmes (ou archétypes).

[ Nous appliquons tous le `principe du tiers exclu à la réalité en réduisant l’aléatoire, le continu, le mobile à de l’inerte, à de l’objectal. Pour raisonner en effet, il est obligatoire de spatialiser, de digitaliser, de quantifier … même soi-même. Le vécu cependant est irréductible au rationnel parce qu’il relève de la signification. Un symbole par exemple, qu’il soit ou non conventionnel, peut être ici en tant qu’objet sonore ou visuel ; mais il est certainement aussi ailleurs en tant que représentant d’un signifié. Autrement dit, le raisonnement complémentariste n’est pas dissociable d’une morale ou d’une esthétique : plutôt que de logique, il faudrait parler d’une “pathique”. ]

D’autre part, puisque l’affectivité (le plaisir ou la souffrance, dont Lupasco disait que, dans notre expérience générale, c‘était la seule chose qui ne pouvait se définir “en fonction de”), puisque l’affectivité donc est le principe ontologique de toute signification, il importe pour la suite de cet exposé transdisciplinaire d’en donner dès à présent une formulation physicaliste. On peut dire que l’affectivité est un effort chaotique , de l‘énergie pure, du “travail en soi”, l‘énergie physique classique étant alors du travail en cours actuel de réalisation (qu’on opposera au travail potentiel de l’imagination).

Enfin, il importe de souligner l’existence d’une hiérarchie des significations : un état affectif peut se traduire par une impulsion ou une sensation, des sensations par une perception d’objet, tel objet type constituer un indice, l’indice servir de signe conventionnel pour communiquer, ce signe devenir purement logique (abstrait) pour faciliter le raisonnement. Mais, à chaque niveau, des contradictions peuvent surgir qui créent un conflit émotionnel. Ainsi, dans ma logique complémentariste, les notions d’objet ou d’idée “en soi” ne sont plus pertinentes ; il n’y a que des signifiés et des signifiants, en relation statique et/ou dynamique.

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Contrairement aux apparences, un lecteur peu familiarisé avec la logique habituelle ou les sciences exactes est mieux armé que le scientifique ordinaire pour suivre cet exposé spéculatif sur le fonctionnement des significations puisque, précisément, son mode de pensée est intuitif, global et analogique, i.e. affectif.

[ Mon ambition, théorique, est de montrer d’une part que les modèles actuels de physique, a priori valables pour le seul quadrant I, s’appliquent en fait également aux trois autres, et d’autre part, complémentairement, que les phénomènes dits paranormaux (ou “psi”) cassent totalement la représentation occidentale classique d’un monde rationalisable et prédictible. Ce modèle, d’origine empirique, débouche sur une ontologie centrée sur l’affectivité et le Moi. Il vise à expliciter le lien entre réalité et rêve, i.e. en définitive la nature de la destinée. ]

LES PROBLÈMES POSÉS PAR LA PHYSIQUE MODERNE

Au début du xxe siècle, la physique a complètement bouleversé notre conception du monde 2 : la physique quantique d’une part, qui remettait en cause la distinction objet/sujet, et la relativité restreinte (propre aux mouvements uniformes) de l’autre, incompatible avec la précédente, qui rendait espace et temps indissociables, masse et énergie équivalentes ; la relativité générale ensuite (propre aux accélérations uniformes), qui affirmait la stricte équivalence de la gravité (l’attraction) et de l’accélération, ce qui entraîne une courbure locale obligée de l’espace-temps ; l’expansion de l’univers enfin, dont la topologie générale reste toujours problématique.

A. L’ANTIMATIERE

En 1929, Dirac ébaucha une théorie conciliant les deux premiers modèles : la physique quantique relativiste.

Constatant qu’on pouvait, dans les équations de la relativité restreinte, affecter du signe moins la masse (et donc l‘énergie), il émit l’hypothèse qu’il devait exister de l’antimatière. Il supposa que la réalité antimatérielle était entièrement remplie de particules ordinaires bien qu’on ne puisse les observer. Cependant, bien qu’on ne puisse les observer, on pouvait agir sur elles. En percutant très violemment de la matière (avec un rayon gamma), on peut en effet déloger une particule ordinaire de l’antimatière, cette “réalité subjective” (quadrant II du schéma). On voit alors (quadrant I) non seulement cette particule, mais aussi l’image matérielle (appelée antiparticule) du trou ainsi créé.

[ Explicitons la validité de l’emploi en physique de ce terme de “réalité subjective” dont nous avions dit en introduction qu’il concernait surtout la psychologie expérimentale et la philosophie occidentale. Ce qui appartient à cette réalité présente toutes les caractéristiques de la réalité objective sauf une : on ne peut l’observer. Or, si ce n’est pas observable, ce n’est pas objectif ; et si ce n’est pas objectif, c’est subjectif (logiques du tiers exclu). ]

Selon Dirac, l’antimatière est de la réalité subjective (inobservable), alors que les antiparticules, puisqu’observées, sont de la réalité objective.

[ On me reproche d’utiliser, avec l’océan d’antimatière de Dirac, une métaphore dépassée. Je ne partage pas du tout cet avis puisque je me représente cet océan comme le meilleur univers conceptuel pour comprendre la signification des antiparticules. Ensuite, le “vide quantique”, métaphore actuellement de mode, n’en est que l’extension. Enfin cette image d’océan a une forte dénotation mythique, à la fois spatiale et temporelle : océan de chaleur du big bang, mer de Fermi pour les sous-particules (les “partons”), soupe primitive en biologie, visions océaniques, sentiment océanique, etc., etc.

Pour conserver l’invariance des lois, les physiciens courent toujours après plus de symétrie formelle, cet ersatz de complémentarité. Ils s’attaquent maintenant à l’unification de la cosmologie (relativité générale) et de la physique des particules, à une théorie du Tout : ils n’y parviendront pas tant qu’ils n’auront pas de modèle sémantique de leur propre manière de penser. ]

Si l’on admet de plus qu’une particule (dont le comportement individuel est toujours imprévisible) est un tout “organique” (doué d’intentionnalité, de conscience, comme nous essaierons de le justifier plus loin), alors – comme tout organisme – une particule a une valeur symbolique et affective en soi (et pas seulement contingente, selon l’observateur). Une particule étant un signifiant dans ma logique complémentariste, son antiparticule est son “antisignifiant”. Or, quand une particule rencontre son antiparticule, il y a annihilation, explosion, retour à une indifférenciation primitive – qui est, dans ma perspective animiste, une manifestation de l’affectivité. Quand un signifiant rencontre son antisignifiant, il y a conflit, émotion, affect.

Ainsi, tant que le cheval n‘était pas domestiqué, signifiant et antisignifiant ne se rencontraient pas. Toute domestication commence bien par un conflit (et peut se terminer en signification, aspect dont je traiterai ultérieurement). Toujours à l‘échelle macroscopique mais cette fois symboliquement, c’est un conflit similaire que produit une véritable œuvre d’art, subversive par définition, dans le cerveau de celui qui tente de l’assimiler et qui constate que ses plus profondes certitudes s‘écroulent à ce contact. Pensez par exemple à Lautréamont, Céline ou Picasso.

[ Autrement dit, l’antiparticule serait la négation anarchiste d’une micro-idée reçue. L‘œuvre créatrice (º antiparticule) est la négation anarchiste en puissance (º retour possible à l’indifférenciation énergétique) d’une idée reçue (º particule). Le signe º indique ici une connaturalité, une équivalence structurelle de signification (et pas seulement une relation analogique, une métaphore ou même une homologie).

Ainsi, en revisitant à partir de la microphysique les catégories d’objet et de sujet, on repère des fonctionnements identiques, mais hiérarchiquement différents, en microphysique, en linguistique et en psychosociologie de l’art. ]

Feynman

La théorie de Dirac fut vérifiée : on a découvert et observé toutes les antiparticules des particules ordinaires. De plus, toujours d’après Dirac, les particules remontent le temps dans la “réalité subjective”, affirmation qui parut parfaitement fantaisiste à l‘époque (alors qu’elle n‘était que logique : cf. l’introduction). Il faut savoir par ailleurs que les calculs sont extrêmement ardus en physique quantique relativiste. Or, en 1949, Feynman propose un modèle de calcul très simple et qui implique que les particules remontent parfois le temps (d’où des trajets en zigzag : schéma 2.a).

Une découverte ultérieure, la non-conservation de la symétrie PC relativement au théorème d’invariance CPT, a permis de nuancer cette théorie. En effet, les physiciens considéraient auparavant que, pour la microphysique, il n’y avait vraisemblablement pas – en théorie – d’irréversibilité du temps. On sait maintenant que, comme en macrophysique (entropie/néguentropie), le temps positif, objectif (du passé vers le futur, “causal”) et le temps négatif, subjectif (du futur vers le passé, “final”) ne sont pas symétriques.

[ Le formalisme de la mécanique quantique implique que les lois restent les mêmes quand on inverse à la fois les directions de l’espace (P), celle du temps (T) et les conjugaisons de charge ©. Dans le diagramme de Feynman, on voit que l’apparition d’une particule équivaut à la disparition de son antiparticule. Le théorème CPT revient à poser que la réaction observée X ® Y + Z peut s‘écrire X + Y’ ® Z ou encore Y’ + Z’ ® X’.

De façon générale, l’usage d’une logique complémentariste (le recours à un principe de symétrie) a permis aux physiciens d’aboutir à une théorie quanto-relativiste satisfaisante. Mais ils n’en sont pas encore au stade topologique et personnaliste de la signification, dont la modélisation implique un présent absolu. Dans un tel cadre, l’antimatière n’est pas observable puisqu’elle va du présent vers le passé ; mais un trou d’antimatière l’est puisque son image pleine (ou “antiparticule”) va alors du futur vers le présent.

(… ) Les physiciens contemporains ont abandonné l’idée de Dirac d’une réalité subjective pleine dont les trous se manifesteraient par des antiparticules. J’ai repris cette idée dans mon modèle en faisant de la subjectivité le domaine plein des intentions, monde dont la forme spatio-temporelle choisie (par le “Soi”) détermine la nature des intentions, à l’inverse du monde extérieur où c’est la matière (“Autrui”) qui détermine l’espace-temps. Par principe, j’utilise des modèles physiques les interprétations, même caduques ou minoritaires, qui me paraissent de bonnes approximations de la métaphysique empirique que je développe dans cet article.

(…) La réalité subjective, c’est selon moi un savoir fondé sur la conscience de son ignorance. Plus une tête est vide, plus elle se croit pleine. ]

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On remarquera que la néguentropie (accroissement local d’ordre) se manifeste très visiblement dans la complexification de l’univers et que toutes les théories correspondantes ne permettent que de la rétrodiction (cosmologie classique, darwinisme, histoire et psychologie génétique).

[ Il ne peut en être autrement : ces sciences ne peuvent pas faire de prédictions puisque la néguentropie renvoie à un principe d’ordre (de convergence) exprimant une fonction créatrice dont les résultats ne peuvent, dans le détail, être prévisibles pour autrui. On ne peut que constater localement de la complexification. Toutes les sciences historiques donc dégagent du sens (en rétrodisant), mais s’avèrent incapables de prédire le moindre fait objectif. La situation est exactement inverse pour les sciences physiques ne traitant que de systèmes clos, inertes en puissance, déjà morts. ]

Dans le monde objectif (quadrants IV et I), la détermination va du passé vers le futur (c’est la causalité) ; seules des informations sont transmises (objectivement, nous cherchons à informer le monde et à en être informé) ; ces informations n’ont pas de sens en tant que telles ; enfin le bilan global observé (quadrant I) est toujours un accroissement de désordre (entropie). Dans le monde subjectif au contraire, les buts que l’on se donne (l’avenir : quadrant II) engendrent des moyens adéquats (les souvenirs : quadrant III) ; seules des intentions sont donc transmises et c’est le Moi imaginaire qui les convertit librement en multiples symboles imagés (les désirs) et/ou moteurs (les actions). Une action est en soi néguentropique (quadrant IV) et va engendrer localement de l’ordre (quadrant I).

[ D’où la grappe de notions : finalité, intentionnalité, subjectivité, à quoi on est fondé d’associer celle de néguentropie si on généralise par induction son expérience personnelle de créativité à tous les corps qui constituent l’univers. Autrement dit, la finalité est ici conçue, empiriquement et a priori, comme intérieure, intrinsèque, immanente et non comme extrinsèque, transcendantale, démiurgique.

On voit ainsi que finalité physique (antimatière remontant le temps) º finalité mentale (intentionnalité, valeurs, désir, subjectivité). ]

Notons également qu’un temps inversé associé à des informations est un temps absurde (pensez à un film qu’on projette à l’envers). Si l’on pouvait par exemple voir de l’antimatière mouvante se rapprocher de nous, notre jugement sémantique, notre interprétation de ce mouvement seraient totalement erronés puisque l’antimatière, remontant le temps, s‘éloignerait de nous.

Voici, pour démonstration, un passage de Lewis Carroll : “ Alice sciait avec ardeur le gâteau. “C’est exaspérant, finit-elle par dire. J’en ai déjà découpé plusieurs tranches, mais elles se recollent aussitôt ! – C’est que vous ne savez pas vous y prendre avec les gâteaux du miroir, constata la Licorne. Faites-le donc circuler d’abord et découpez-le ensuite”. Cela semblait absurde; mais Alice, obéissante, fit circuler le plat. Le gâteau alors, de lui-même, se divisa en trois morceaux. Et tandis qu’elle regagnait sa place avec le plat vide, le Lion lui dit: “A présent, découpez-le”.

[ On sait que Carroll était mathématicien et logicien. Cette anecdote démontre par l’absurde qu’un temps inversé ne peut être associé qu‘à une transmission d’intentions. Le temps physique inversé est donc nécessairement final, au sens psychologique et philosophique. ]

antimatière

B. COMPLEXITÉ ET INERTIE

Venons-en maintenant à la complexité (i.e. au bilan néguentropique). On sait qu’un organisme vivant est composé d’organes, les organes de cellules, les cellules de molécules, les molécules d’atomes et les atomes de particules.

L’aspect intéressant d’une structure, en physique élémentaire, est qu’elle pèse négativement : deux atomes isolés d’oxygène par exemple pèsent plus lourd que la molécule correspondante. On peut considérer, dans la perspective animiste qui est la nôtre, que ce défaut de masse est l’expression quantitative de sa qualité de structure : ce défaut de masse, c’est à la fois son savoir et sa “ferme intention”.

Explicitons cet aphorisme. En physique et en chimie, l‘énergie de liaison est, au signe près, égale au dégagement de chaleur (qu’il s’agisse d’agitation locale ou de rayonnement photonique) produite par la réaction : un système élémentaire se crée ou se complexifie en évacuant son entropie interne. Le gain d’ordre interne se paie d’un désordre externe.

L’animisme, au niveau des particules, peut se prévaloir de l’incertitude quantique. Mais la question pour l’instant n’est pas tant de savoir dans quelle mesure les réactions physico-chimiques sont dues à une conjoncture fortuite, à une finalité extrinsèque ou à une finalité intrinsèque que d’interpréter la complexification en termes complémentaristes. Les liaisons propres d’une structure réelle constituent sa signification : à la fois intention arrêtée pour elle-même (subjectivement) et forme stable pour autrui (objectivement). Le défaut de masse est à la fois trace et prémisse d’un travail improbable.

Si maintenant l’on compare les énergies de liaison des systèmes stables selon leur niveau de complexité, on constate qu’elles sont d’autant plus faibles qu’on monte dans la hiérarchie. Pour une biomolécule, le défaut de masse peut être d’un trillionième ; pour une molécule, d’un milliardième ; pour un atome, d’un cent millionième ; pour un noyau, d’un centième ; pour un nucléon, le rapport est presque égal à l’unité. En termes d‘évolution, cela signifie que les systèmes les plus simples et les plus stables peuvent servir de “briques” pour la construction d’un métasystème, à condition qu’un dynamisme créateur focalise l‘énergie ambiante et excite (déstabilise) ces systèmes. Autrement dit, plus l’on monte dans la hiérarchie, moins les systèmes sont stables ; différentes forces de liaison, en effet, entrent en concurrence. En s‘écartant de l‘équilibre, les systèmes deviennent de plus en plus improbables. Et ils ne maintiennent leur “métastabilité” (causalement et/ou finalement), éventuellement se complexifient, que grâce à un flux permanent d’entropie, source d‘énergie mais également facteur possible de destruction : c’est ce qu’on appelle les structures dissipatives. Si l’on considère le système le plus évolué, l’homme, il est bien évident que l‘équilibre mental ou corporel se situe à mi-chemin entre immobilisme et activisme.

A l’autre extrême de l’arbre évolutif, on a donc les noyaux atomiques, les nucléons, les quarks, toutes les particules élémentaires massives (les “fermions”) qui constituent à notre échelle la base même de la réalité objective et qu’on caractérise par leur masse au repos. L’aspect fondamental de la réalité matérielle, c’est son inertie.

[ D’un point de vue physique, il faut d’abord bien distinguer la masse objective ou “positive” (d’inertie, au repos) du poids (qui dépend des masses environnantes, de l’attraction gravitationnelle) ; le poids est une masse soumise à une accélération constante (m = P : g); ainsi une boule de fer est plus facile à soulever sur la Lune que sur la Terre (c’est le poids), mais nécessite le même effort, le même travail, pour la faire rouler (c’est la masse). Le défaut de masse est une propriété en soi de toute structure ; et il est d’autant plus grand, pour des composés de même formule brute, que la structure est complexe. Autrement dit, une structure échappe d’autant plus au monde environnant (à la gravitation) qu’elle est complexe.

Ceci précisé, on peut considérer qu’une structure résulte d’une perte de masse objective, autrement dit d’un gain de masse subjective, d’un accroissement d‘énergie interne. Or l‘énergie subjective est précisément ce qui permet la transmission d’intentions. Le défaut de masse mesure donc le degré de liberté d’une structure. Ceci justifie qu’on décrive une structure réelle en termes psychiques : c’est un Moi (réel) capable de s’autodéterminer, de déterminer peu à peu un ensemble archétypique cohérent, i.e. un Soi intérieur. Assimiler de l’information, c’est la convertir en intentions ; le Moi réel (cf. schéma 1) a ainsi la capacité d’inverser la polarité de l‘énergie, de transmuer la matière en antimatière, i.e. d’incurver l’espace-temps. L’inertie, dans mon modèle, signifie l‘équilibre passif entre le Moi réel et Autrui, le monde extérieur gravifique (m = P : g) tandis que le défaut de masse représente l‘équilibre actif avec le monde intérieur, le Soi libérateur (m’ = P’ : g’). Ainsi le Moi réel, à vitesse nulle absolue, peut-il être considéré comme un “travail arrêté”, de l’affectivité fixée (/E/ = /m/c2) en significations, i.e. à la fois objectivement et subjectivement.

Pour situer intuitivement toutes ces notions dans le modèle général ici présenté, tout en anticipant sur les explications qui suivront, le lecteur peut se représenter le cercle du schéma 1 comme la trajectoire d’un pendule circulaire, dans le sens des aiguilles d’une montre, tel qu’on peut en voir, muni d’une cabine, dans des fêtes foraines : arrivée en haut, la cabine s’immobilise un instant (v = 0), puis redescend, atteint en bas une vitesse maximale et remonte. Un tour complet peut représenter une “transition virtuelle” en physique des particules, un stimulus-réponse, un projet accompli, un nycthémère, un cycle de saisons, une vie et même l’histoire de l’univers. Dans ce dernier cas, les Moi réel et imaginaire d’un individu particulier symbolisent, par inversion, les pôles de l’univers. ]

Les êtres vivants sont les structures les plus complexes connues et se caractérisent à l‘évidence par leur finalisme intrinsèque (contrôle global, homéostasie). Un outil possède une finalité extrinsèque potentielle ; mais, si complexe serait-il, il n’aurait toujours qu’une logique (des usages techniques) et jamais une morale (des devoirs qu’il s’imposerait), comparable en tout cas à celle d’un humain. Le câblage d’un ordinateur précède son fonctionnement ; la fonction de la pensée, au contraire, est de câbler le chaos.

La distinction cependant entre finalités intrinsèque et extrinsèque est de moins en moins nette à mesure qu’on descend l‘échelle du vivant. Un organisme supérieur peut être malade, un organisme inférieur n’est que vivant (et bien portant) ou mort. L’organisme le plus inférieur, le virus, peut être même vivant et mort, en alternance (certains peuvent en effet rester latents des millions d’années). On m’accordera sans autre procès que les structures en deçà du virus, qu’elles soient ou non fabriquées par l’homme, sont simultanément mortes et vivantes. Un exemple nous en est fourni par l‘école thermodynamique de Prigogine avec ses structures “dissipatives”, persistant loin de l‘équilibre, cohérentes, imprévisibles, où le tout détermine les parties et dont la modélisation implique un temps (“le devenir”) irréductible à l’espace.

[ En résumé : on a fait tout d’abord une distinction, cruciale, entre réalités objective et subjective. On a ensuite montré que l’inversion du temps articule significativement ces réalités, la direction futur/passé étant par nature intentionnelle et la direction passé/futur informative. On a enfin introduit les notions de complexité, de hiérarchie organique, de finalité intrinsèque et associé intimement la notion d’inertie à celle de réalité.

Quand on cherche à comprendre en profondeur certains modèles physiques, on est ainsi conduit graduellement à aborder des notions, comme le sujet ou l’intentionnalité, qui semblaient ne relever que des sciences humaines et que les physiciens utilisent néanmoins, mais sans vouloir les expliciter. On voit donc déjà que mon modèle transdisciplinaire est une herméneutique épistémologique, qui cherche à relier sous forme de significations des notions scientifiques a priori hétérogènes. On verra, quand nous aborderons l’imaginaire et le psi, que ce modèle est aussi une heuristique, qui trouve d’abord et cherche ensuite. ]

complexité

C. LES TACHYONS 4

Dans les années 60, divers physiciens, dont Feinberg, supposent l’existence de tachyons, particules plus rapides que la lumière (et symétriques des “bradyons”: lent en grec), toujours en mouvement et dont la masse est imaginaire (racine de -1).

[ Il n’existe pas de nombres i qui, élevés à une puissance paire, donnent un résultat négatif (+ 3 2 ou – 3 2 = + 9). L’appellation courante de nombres “réels”, rationnels (comme 2) ou irrationnels (comme p ), et de nombres “imaginaires” i, est parfaitement justifiée si l’on considère à la fois – en bon psychanalyste – la manière dont ils ont été inventés, la culture de l‘époque et l’usage qu’en a fait la physique. Le nombre rationnel symbolise naturellement des objets réels inertes, les nombres irrationnels des concepts (imprévisibles, inobservables) et les nombres imaginaires – ou “impossibles” comme les appelait Cardan, leur inventeur – des tendances. On pourrait également établir la valeur symbolique de toutes les opérations mathématiques. Une métaphysique cohérente ne saurait en effet ignorer les succès de ce langage dans la description de l’univers. Cette approche “archétypique” est évidemment rejetée par tous les formalistes.

Dans mon modèle, et indépendamment de toute arithmétique, les couples réel/imaginaire, espace/temps ou objectif/subjectif sont constitués de notions incompatibles entre elles et pourtant susceptibles d’entrer en relation significative. Or les mathématiciens ont conçu des nombres complexes qui associent réels et imaginaires, et qu’on ne peut visualiser, “comprendre” que topologiquement et dynamiquement ; à partir d’eux, l’algèbre s’est considérablement simplifiée et a spectaculairement progressé.

Mon modèle, circulaire et orienté, se donne entre autres pour but d’attribuer aux opérations mathématiques et aux équations physiques ou biologiques des valeurs de signification précises. C’est une forme d‘ésotérisme, la seule d’ailleurs, que je revendique. Contrairement à une critique qui m’a plusieurs fois été faite, je ne pars pas de modèles mathématiques ou physiques pour délirer, j’entends — très rationnellement — aboutir à ces modèles, en suivant le fil d’Ariane d’une métaphysique empirique (centrée sur l’individu) qui permette de clore des boucles de signification. C’est un pari de très longue haleine dont je ne prétends être que l’initiateur. En tant que théorie de la signification, le modèle cybernétique du schéma 1 (que j’ai baptisé “circuit psi”) est applicable à n’importe quoi.

(…) Au fond si j’attache tant d’importance aux mathématiques, c’est que ce langage, universel et premier, s’est construit (bien avant que l’homme le formalise) sur le chaos primitif cosmique. Le fondement des mathématiques reste mystérieux parce que qu’il est l’affectivité elle-même. ]

cause/effet

Contrairement à l’antimatière (au sens toujours de Dirac), les physiciens ne sont jamais parvenus à mettre indirectement les tachyons en évidence. Ceux-ci pouvant se déplacer plus vite que la lumière, certains observateurs pourraient là aussi constater une inversion de causalité (schéma 5).

[ La relation de cause à effet demande toujours du temps puisque la vitesse de la lumière est finie. Or, avec des tachyons, on pourrait observer un effet avant sa cause et croire ainsi, à tort, que c’est cet effet qui a produit cette cause.

(…) Si l’on n’a pu “objectiver” les tachyons (comme on avait pu objectiver les trous d’antimatière avec les antiparticules), il n’empêche que la théorie actuelle des champs quantiques implique l’existence de particules d’interaction tachyoniques (cf. schéma 2), dites virtuelles, dont tous les physiciens se servent désormais dans leurs descriptions quantitatives. ]

Enfin, si les tachyons existent, leurs antiparticules doivent aussi exister, qui renvoient à une antimatière , subjective et remontant le temps (quadrant III).

[ En théorie, un photon peut donner deux bradyons ou deux tachyons de charge opposée ; et inversement.

schéma6

Selon la relativité quantique, un observateur (ici/maintenant) ne peut voir que des événements bradyoniques passés ; mais il pourrait voir des événements tachyoniques passés ou futurs. D’autre part, la modélisation formelle actuelle établit une stricte équivalence entre particules et antiparticules. Les physiciens évacuent ainsi localement l’idée prodigieuse de Dirac d’une matière inobservable par nature et confient à la cosmologie le soin d’expliquer pourquoi on observe globalement plus de particules que d’antiparticules (c’est pourquoi le terme actuel d’antimatière ne désigne plus, à tort, que l’ensemble des antiparticules); les physiciens escamotent de plus cette évidence première, “vécue”, selon laquelle le temps et l’espace sont orientés (schéma 6.b). On constate ainsi que la civilisation occidentale, comme les sourds-muets , privilégie en pratique l’ordre spatial (les lois), et qu’elle compense cela par une divinisation du temps (le Logos); alors que l’Orient, comme les aveugles de naissance, privilégie l’ordre temporel (les rites) tout en divinisant l’immanence (le polythéisme).

Mon modèle, comme nous le verrons au fur et à mesure, est fondé sur le vécu personnel : il tient compte de l’orientation spatio-temporelle et rend compte du fait qu’on observe plus de particules que d’antiparticules. Son originalité tient, entre autres, à une interprétation tachyonique de l’action et au caractère globalement unidimensionnel de l’espace-temps, en boucle fermée (cf. schémas 1 et 6.c). ]

Notons que la logique classique du tiers exclu est, pour un corps macroscopique bradyonique, valable dans l’espace (si tel objet est là, il ne peut pas être ailleurs dans l’espace) et, pour un corps macroscopique tachyonique, valable dans le temps (si telle tendance est là, elle ne peut être ailleurs dans le temps).

[ Un corps bradyonique (qu’il soit objectif ou subjectif) ne peut occuper deux endroits différents à un instant donné, mais il peut varier d’emplacement spatial d’un instant à l’autre. Un corps tachyonique ne peut occuper deux moments différents en un lieu donné, mais il peut varier d’emplacement temporel d’un lieu à l’autre. Autrement dit, un corps réel, parce que sa vitesse peut être nulle ( et c’est l’inertie qui définit ce corps en tant que réel), peut occuper plusieurs moments successifs au même endroit ; tandis qu’un corps imaginaire (toujours en mouvement), parce que sa vitesse peut être infinie (et c’est l’anti-inertie, ou “masse d’impulsion”, qui définit ce corps en tant qu’imaginaire), peut occuper plusieurs endroits contigus au même moment. ]

schéma7

En définitive, selon moi, les paradoxes auxquels la logique du tiers exclu se heurte dans ses applications tiennent essentiellement à l’incapacité des logiciens à effectuer la distinction précédente, à la volonté très occidentale de réduire l’imaginaire à une simple pathologie du réel. La logique de l’imaginaire n’est pas absurde, mais simplement l’inverse spatio-temporel de la logique du réel. Pour raisonner et agir adéquatement sur le monde, il faut nécessairement maîtriser dialectiquement ces deux logiques. Et c’est dans cette maîtrise que résident à la fois le Vrai, le Bien et le Beau.

[ Résumé : schéma 7. ]

D. PRINCIPE ANTHROPIQUE ET UNIVERS PARALLÈLES

L‘étude de “l’univers” (plus précisément : de la réalité objective) a montré que sa complexification progressive ne pouvait s’expliquer par la simple addition causalité + hasard . De très nombreuses “coïncidences” ponctuent l’histoire de l’univers observé, sans le plus petit début d’explication rationnelle. Certains physiciens ont donc soutenu, dans les années 70, un principe dit “anthropique” qui est en fait une simple resucée du finalisme extrinsèque, i.e. transcendantal. C’est Dieu, et l’homme son image, qui sont ontologiquement premiers et qui imposent présentement à l’univers, par agencement de son origine (par rétroaction sur son plus lointain passé), des conditions initiales improbables compatibles avec l’existence présente de l’homme 5 . C’est le célèbre Hawking, entre autres, qui a défendu cette thèse.

D’autres physiciens, matérialistes mais convenant que le hasard ne peut monter ses propres capteurs, ont contourné le problème : “Il est vrai que nous existons dans un monde compatible avec notre existence, mais il existerait une infinité d’univers parallèles strictement déterminés (détermination mécanique stipulée par la physique quantique) comme l’est le nôtre”.

Cette hypothèse visait initialement à expliquer une énigme de la physique quantique : la réduction de la fonction d’onde (appelée aussi “fonction psi”). Tant qu’une particule n’est pas observée, elle s‘étale dans l’espace-temps (pour la pensée de l’observateur), avec des probabilités plus ou moins grandes selon le moment et l’endroit ; elle semble soluble (c’est précisément son aspect d’onde). Autrement dit, une particule observée, “réduite” ( trace ) se comporte comme une onde tant qu’elle n’est pas observée ( prémisse ) ; certains physiciens ont donc proposé le terme plus adéquat de “quanton”. Le problème de la réduction de la fonction d’onde est également étudié dans le paradoxe d’Einstein-Podolsky-Rosen (EPR), dont nous allons maintenant parler.

E. LE PARADOXE EPR

Einstein, tenant du dualisme (la réalité objective séparée du reste), contestait la généralité de la physique quantique, défendue par N. Bohr, tenant du complémentarisme (objet/sujet, réel/imaginaire, causal/final, etc.).

Einstein proposa vers 1930 une expérience, le paradoxe EPR, qu’on ne put mener à bien que cinquante ans plus tard. Si, par un certain dispositif expérimental, on génère deux quantons corrélés (complémentaires à la manière d’un pile et face), la physique quantique affirme que ces quantons sont indifférenciés (à la fois pile et face) tant qu’on ne les observe pas. Et dès qu’on observe l‘état de l’un, on connaît automatiquement l‘état de l’autre quelle que soit la distance.

[ On lit sur l’appareil de mesure un certain résultat macroscopique, en tiers exclu : pile ou face. Si c’est pile, la théorie quantique affirme que l’autre quanton est maintenant virtuellement face, alors qu’ils étaient tous deux indéterminés avant la lecture. Cette détermination apparemment instantanée est-elle possible ? ]

Pour Einstein, cette corrélation de deux particules apparaît comme l‘équivalent d’une télépathie, une transmission instantanée, incompatible avec la causalité et donc irrecevable. [ La causalité (une émission précède la réception correspondante) suppose en effet un temps non nul de transmission de l’information entre deux quantons, imposé par la vitesse limite de la lumière et quel que soit l’observateur, selon la relativité restreinte. ] Or l’expérience lui donna tort.

[ En résumé, les tachyons ont introduit l‘éventualité qu’en sus de la réalité, la physique traite de l’imaginaire.

Dès qu’on parle d’histoire, d‘évolution, il y a des relations instantanées, des coïncidences significatives. Ce problème est ici constaté et non résolu. Ceci nous amène à la parapsychologie, qui est au sens large l‘étude des coïncidences.

Particule et onde, discontinu et continu, objet et sujet, réel et imaginaire, causal et final, information et intention, local et global, tous ces couples significatifs, ces “coïncidences”, évoquent chacun à leur manière le fondement métaphysique de la complémentarité. ]

PROBLEMES SOULEVES PAR LA PARAPSYCHOLOGIE 6

Vous avez tous entendu parler de la télépathie et de la prémonition, reproduits par de bons médiums en laboratoire, c’est-à-dire conformément à un désir manifesté et vérifiés par une observation indépendante. Le hasard n’a rien à faire dans ces événements, bien qu’ils ne soient pas au sens objectiviste reproductibles – comme n’importe quel événement historique d’ailleurs. Ils relèvent de la créativité, c’est-à-dire d’un finalisme intrinsèque.

Moins connues sont les psychocinèses ou “PK”, agencements directs de la réalité objective par la pensée. En fait, on en trouve partout puisqu’une simple action volontaire relève de cette définition (une fin ultérieure détermine des moyens présents, que le “Moi imaginaire” – cf. schéma 1 – actualise). On notera d’autre part qu’une action volontaire met en branle globalement et simultanément toute une partie du cerveau : une explication causale (transmission nerveuse locale, de proche en proche) ne saurait en rendre compte. Et, de toute façon, d’où vient l’impulsion initiale ?!? Gasparin qu’on critiquait parce qu’il ne fournissait pas d’explication physique à ses tables tournantes répliquait : “Expliquez-moi comment je déplace volontairement ma main et je vous expliquerai comment les tables se déplacent à distance”. Je soulignerai enfin l’aspect purement intentionnel de la transmission PK en rappelant l’effet placebo, déterminé par une croyance (faite de concepts et de désirs, et qui explique l’efficacité des médecines parallèles : homéopathie, acupuncture, phytothérapie, etc.), ainsi que les dermographies par suggestion, très répandues en France au xixe siècle et qui intriguèrent tant les médecins de l‘époque. [ Ainsi la somatisation – qu’elle soit physiologique, pathologique ou thérapeutique – est une modalité relativement ordinaire de PK. ]

1. Mais il y a aussi des PK très extraordinaires et donc rares. En science, on peut toujours mettre en évidence des phénomènes rares en changeant d‘échelle : c’est ce qu’a réussi très brillamment la physique quantique, et aussi l’histoire ou la sociologie. Les démographes nous disent que les sociétés ajustent toujours leur fécondité à leur mortalité. Banal processus d’homéostasie, me direz-vous. Mais aucun démographe n’explique l’accroissement spontané des naissances de garçons après les guerres, phénomène toujours vérifié aussi loin que remontent les statistiques (depuis la Guerre de Sécession) 7 . Aucun biologiste non plus, d’ailleurs, n’explique l’homéostasie.

1. [ On a bien sûr cherché, et trouvé, des explications biologiques : primiparité, âge de la mère, écart d‘âge entre parents, facteurs génétiques, épidémies, etc. Mais ces facteurs se contredisent : voir les deux articles de synthèse cités en référence.

1. La situation est exactement la même pour l’orientation animale : facteurs physiques et récepteurs idoines s’empilent sans qu’on en voie la fin. ]

Plus étonnantes encore peuvent apparaître des expériences de rétro-PK (modification explicite du passé objectif), réussies par des parapsychologues français et américains 8 (schéma 8) et qui s’apparentent à la problématique EPR (rétroaction sur une cible aléatoire), comme nous le verrons plus loin.

schéma8

LES PSEUDOSOLUTIONS

A. LA NÉGATION (“La pire forme de crédulité”, disait Jean Guitton)

1. Les phénomènes paranormaux ne sont pas reproductibles, donc ils n’existent pas. Pur scientisme, qui identifie science et reproductibilité, c’est-à-dire technique. Or toutes les sciences historiques (cosmique, biotique, humaine, sociale ou individuelle) étudient du non reproductible, i.e. du non prédictible. René Thom, le plus grand épistémologue français actuel, a proposé la théorie topologique des “catastrophes” (des discontinuités) qui ne permet aucune prédiction et dont l’efficacité est purement descriptive 9 .

[ L‘Éstablishment scientifique français et sa basse-cour nient massivement le paranormal. Cartésianisme oblige ! Mais renoncer à l’impossible, au miracle, c’est se suicider à la fois intellectuellement, moralement et artistiquement. Que ces débiles continuent donc à croire que les œuvres de Shakespeare sont moins improbables que les événements psi… ]

2. Concernant l’antimatière et l’inversion temporelle, la plupart des physiciens considère qu’il s’agit là de simples commodités formelles, sans aucune correspondance “physique”. L’argument peut leur être retourné. Remarquer que lorsque Copernic a proposé son modèle héliocentrique, ses adversaires déclaraient que c‘était une représentation commode pour le calcul, mais fausse en réalité. Cette distinction n’a aucun sens épistémologique : un système intellectuel quelconque n’est pas fait pour être compris mais pour faire comprendre. Il est parfaitement justifié d’avoir une vision géocentrique dans la vie quotidienne. Non seulement parce que c’est la plus simple, mais surtout parce que c’est la plus utile : si l’on ne pensait pas de cette manière, on mourrait très rapidement d’accident.

[Pourquoi ? Lorsque le modèle héliocentrique a structuré la culture occidentale, les êtres “antipodiques” angoissaient beaucoup le grand public. Car, si malgré notre corps (i.e. notre expérience homéostatique acquise), nous niions absolument (en actes, et pas seulement en paroles) ces absolus vitaux que sont la distinction haut/bas et la platitude de la Terre, l’accident mortel ne tarderait pas. C’est d’ailleurs précisément ce qui arrive dans certaines “crises de folie”. Là encore, on le voit, le critère de vérité, de raison est personnel, affectif. ]

Actuellement par contre, si l’on veut rendre simplement et seulement compte de l’ensemble des mouvements célestes que nous percevons avec nos instruments modernes, ce n’est plus l’héliocentrisme qui est valable, mais l’expansion de l’univers. Tout est donc question d‘échelle et de domaine d’efficacité.

[ Autrement dit, un modèle de la réalité (quadrant II) n’est jamais “plus vrai” qu’un autre et possède, quel qu’il soit (même farfelu), un certain pouvoir de libération, de “lévitation” par rapport à la réalité objective. Si le savoir (l’agencement conceptuel) est bien de l’ordre du réel (quadrant II), la vérité est de l’ordre de l’imaginaire (quadrant III) : c’est une valeur, un absolu qu’on vise et qu’on cherche à matérialiser (quadrant IV puis I). Survivre, par exemple, consiste à modifier localement et efficacement la réalité objective, ce qui suppose que l’on sache et veuille en tenir compte globalement. ]

3. De même, les tachyons seraient de simples jeux d‘écriture ; car la logique (la causalité, le non paradoxal, la déduction, le “si… alors”) doit l’emporter sur l’absurde, le non-sens (le “alors… si” carrollien et les paradoxes qu’il implique) 10 .

4. Idem pour le principe anthropique et les univers parallèles. Le passé n’est pas modifiable, donc la finalité est une illusion. J’attire votre attention sur le fait que ce refus a son exact équivalent dans les théories biogénétiques : toutes les universités du monde enseignent la vulgate darwinienne (mutation au hasard + sélection naturelle) qui n’a pas la moindre preuve prédictive à son actif et dont le schéma théorique gratuit est exactement le même que la théorie cosmologique traditionnelle (hasard + causalité). L‘école française de biologie, c’est son honneur, est pratiquement la seule au monde à protester contre cet abus depuis plus de cent ans (Cuénot, Ruyer, Grassé, etc.)11. Le lamarckisme néanmoins, mais très lentement, refait surface : certaines observations récentes (couronnées par le Nobel de Temin et de Baltimore) montrent en effet que l’acquis finit par s’inscrire dans les gènes. Qui d’ailleurs, hormis les darwinistes et les moutons, pouvait en douter ?

B. RECONNAISSANCE DES FAITS 12 MAIS INTERPRETATIONS FAUSSES

schéma9

Nous choisirons le cas du paradoxe EPR.

1. La “télépathie” entre photons est interprétée comme une “action instantanée de proche en proche” ( sic ) par l‘école rationaliste et matérialiste (Vigier, en France). Mais on réintroduit les fameuses variables cachées locales qui, comme l’a bien démontré B. d’Espagnat 13 , sont interdites depuis l’expérience EPR. De plus, selon la relativité restreinte, la simultanéité n’a pas de caractère absolu et dépend de l’observateur.

[ En science, quand on ne trouve pas de solution déterministe à un problème, on introduit des paramètres, des variables hypothétiques, “cachées” – ceci pour retrouver un déterminisme. Les variables cachées sont toujours “locales”. Or l’expérience EPR a montré que la transmission médiate n’est plus un modèle valable; la transmission apparemment instantanée qu’elle révèle justifie un modèle global. On ne peut donc maintenant introduire de variables cachées qu‘à condition qu’elles soient globales. ]

2. Plus courageuse est l’interprétation de Costa de Beauregard qui, partant de considérations générales sur la nature — objective (a priori) ou subjective — des probabilités, oppose avec raison la conscience perceptive à la volonté active et considère que seule l’intervention d’une subjectivité peut expliquer la réduction de la fonction d’onde, non décrite par la théorie quantique. (Mais, selon lui, lorsqu’il n’y a pas d‘êtres humains, c’est un démiurge – pas moins – qui opère.) Il admet alors, dans la modélisation incluant la relativité restreinte, l’inversion temporelle et le zigzag à la Feynman, en supposant que c’est la conscience de l’observateur qui rétroagit, au moment de la mesure, sur la source (schéma 9). Il prétend ainsi faire le lien avec les phénomènes paranormaux [Costa, 1980, 1988] Il a raison en ce sens qu’effectivement toutes les ESP (perceptions extrasensorielles, mieux appelées percipiences ) peuvent être ramenées à la prémonition ; et tous les PK (ou agences), au rétro-PK. Mais il escamote en parapsychologie tout ce qui ne colle pas avec son modèle, lequel stipule l’existence d’un bloc spatio-temporel (où le temps est assimilé à une dimension spatiale), la liberté et l’indétermination temporelle étant de simples illusions de l’observateur.

Est-il justifié de définir le temps comme une quatrième dimension spatiale ?

· Costa néglige d’abord le fait capital, indépendant des effets relativistes, que dans ce modèle la nature du temps est de dimension imaginaire (racine de -1) et reste strictement antagoniste pour l’observateur des dimensions réelles de l’espace. On peut bien sûr nier le devenir ; mais c’est alors sa propre existence qu’on nie ;

· Si la liberté est une illusion, que peut valoir le discours de Costa ? Le sens suppose la liberté ;

· Il existe des cas de prémonitions préventives d’accident et qui réussissent [Favre, 1982]. Le futur n’est donc pas écrit ;

· Enfin, l’existence de macro-PK sur cible déterminée (d’effets PK macroscopiques, par exemple : déplacements d’objets à distance), PK spontanés de loin les plus fréquents parmi ceux – extraordinaires – qu‘étudient les parapsychologues, échappe totalement à son modèle, qui ne concerne que les micro-événements inobservés (nécessairement aléatoires selon le modèle quantique).

C. CONCLUSION

Les solutions proposées consistent donc soit à nier les faits, soit à proposer des interprétations voulant sauvegarder la causalité ou réduire le temps à une dimension spatiale – ce que dément formellement le psi. [ Toutes nient la liberté, le sens et donc – paradoxe ô combien pertinent – le sujet qui énonce ces contrevérités. Autrement dit, c’est le Logos que nous dénonçons ici. ]

Source : http://sciencesphilo.free.fr

Jung et la physique contemporaine

Il s’agit d’une tentative transdisciplinaire d’associer concepts quantiques et conceptions archétypiques.

Si les idées jungiennes ont tant passionné les physiciens quantiques (P. Jordan, W. Pauli, H. Atmanspa-cher, H. Primas, O. Costa de Beauregard, W. von Lucadou, C.F. von Weizsäcker, etc.), c’est qu’elles semblent décrire une « autre réalité » (selon l’expression de H. Bender) présentant de très fortes analogies avec celle de la microphysique. Atmanspacher, directeur du département théorique de l’IGPP, énonce clairement ce type d’approche : il s’agit de mettre en parallèle la distinction quantique entre des domaines épistémiques et ontiques de la réalité matérielle avec une distinction équivalente de la réalité mentale formulée par Jung. Du côté de la physique, la distinction épistémique/ontique réfère à la distinction entre un « réalisme local » de faits empiriques obtenus par les instruments de mesure classique et un « réalisme holistique » de systèmes intriqués (Atmanspacher & Primas, 2003). Ces domaines sont essentiellement connectés par le processus de mesure, conçu comme indépendant des observateurs conscients. L’image correspondante du côté du mental réfère à la distinction entre conscient et inconscient. Dans les conceptions de la psychologie des profondeurs jungienne, ces deux domaines sont connectés par un processus d’émergence d’états mentaux conscients hors de l’inconscient, analogue à la mesure physique 139. On retrouve ici les deux distinctions (et donc les quatre catégories) réunies par Favre : la distinction ontique entre Réel/Imaginaire (Ordre explicite/implicite chez Bohm & Hiley, 1993) ; et la distinction épistémique entre Objectif/Subjectif (Local/Holistique). Essayons de faire correspondre certaines des descriptions jungiennes avec ces nouvelles théories, quitte à critiquer par la suite l’usage des analogies.

Les archétypes :

En tant que concept-clé, l’archétype sert de base de discussion entre physiciens et psychologues. Les physiciens ont conçu une sorte de monde originaire correspondant à un état d‘énergie minimum, le “vide quantique”, peuplé de particules virtuelles. Y aurait-il plus qu’une similitude entre l’activation de ce vide, donnant naissance à des paires complémentaires de particules réelles, et l’activation d’un archétype, donnant naissance à des coïncidences significatives réelles entre un signifié et un signifiant ?

Lois de contamination et d’ubiquité des archétypes :

La première s’apparente à certaines hypothèses physiques, comme le modèle du « bootstrap » (selon lequel les particules “hadroniques” – celles qui participent à toutes les interactions – seraient interdépendantes) et le modèle holographique (pour lequel chaque particule de l’univers reflèterait sa structure d’ensemble). Par ailleurs, bien que la contamination des archétypes signifie une interaction permanente entre ces conceptions de même type, chacune d’entre elles ne s’objective qu’isolément, dans un état excluant tout autre objectivation au même lieu et au même endroit. Or c’est exactement de la même manière (principe de Pauli) que la physique quantique caractérise les particules de matière (les “fermions”), non-locales lorsqu’elles ne sont pas observées.

La nature psychoïde :

La nature mentale du monde microphysique est évoquée par certains chercheurs comme O. Costa de Beauregard et P. Vignon (théorie de l’infrapsychisme). Les particules « du genre espace » (les tachyons, plus rapides que la lumière) laissent supposer la possibilité de sensations “extensives”. Les relations significatives entre matière et pensée, ou entre deux séries physiques indépendantes, peuvent être considérées comme une réalité non-séparable (Atmanspacher, 2004).

Approche constructive des archétypes :

Jung note bien le caractère irrémédiablement a posteriori du repérage de la présence ou de l’absence d’un archétype dans une situation donnée. Cette approche n’est plus « prédictive », mais « constructive » (historique, rétrodictive). Elle est tout à fait comparable à l’interprétation de la mesure en physique quantique, qui affirme que c’est la mesure qui détermine antérieurement la trajectoire, auparavant imprévisi-
ble.

La constellation comme processus d’activation transgressant la causalité :

La propriété de « transgressivité » des archétypes fait référence à un processus déterministe explicitement distingué de la causalité. Pour Atmanspacher, il faut impérativement distinguer les approches descriptives et explicatives : “corrélation” est un terme descriptif à valeur empirique, alors que “causalité” est un terme explicatif associé à des hypothèses théoriques 140 . Une corrélation est analogique (sémantiquement ou formellement). Et on ne peut pas à la fois admettre une détermination réelle par les archétypes et parler de relation a-causale – sauf à ne considérer que deux effets d’une même cause, la relation significative éventuellement remarquée entre les deux étant alors effectivement non-locale. Jung exclut toute détermination causale directe ou indirecte, mais la mesure quantique prouve une détermination rétro-causale, qui pourrait rendre compte du fonctionnement “aveugle” de l’archétype.

Les deux types d’observation :

En définissant l’inconscient collectif comme organisateur actif de notre monde, et pas seulement comme un dépôt généalogique, on obtient la notion pleinement complémentariste d’une psyché objective . Au lieu d’opposer la subjectivité à l’objectivité, il faut plutôt définir l’objectivité par l’intersubjectivité (tous les observateurs contemplant le même objet, le même monde, Autrui : c’est le point de vue physicaliste) et la subjectivité par l’interobjectivité (un observateur unique, le Soi, contemplant tous les objets à la fois, c’est- à-dire une infinité de mondes possibles : c’est le point de vue jungien). Cela pourrait rejoindre les hypothèses de Michel Troublé qui explique la constitution d’un même objet pour tous les observateurs au moyen d’un opérateur global (qui serait alors le Soi) et la catégorisation de tous les possibles par un observateur unique au moyen d’opérateurs locaux (qui seraient alors les Autres). Par ailleurs, le dispositif expérimental capable de tester la synchronicité ne peut réussir qu’à la condition d’activer un archétype et d’en observer les résultats éventuels, ce qui inclut inévitablement le chercheur dans le système étudié 141 . Lucadou en conclut que la théorie de la synchronicité, même si Jung nel’a pas qualifiée de la sorte, est une « observational theory ».

Complémentarités psychologiques :

Dans ses descriptions psychologiques, Jung a toujours le souci d’utiliser une dynamique de l‘équilibre, du juste milieu. Il propose dans toutes ses théorisations des couples de complémentaires (anima/animus, persona/ombre, mana/humus, intuition/pensée, sentiment/sensation, etc.) qui lui permettent de mieux comprendre le fonctionnement organique de la psyché et son processus d’individuation, qui consiste inévitablement à concilier des contraires. Le logicien S. Lupasco s’inspirera de Jung pour sa modélisation du psychisme, reconnaissant au psychiatre de Zurich le grand mérite d’avoir montré que la dynamique psychique se caractérise par des tendances contradictoires. Une tendance [objective] n’est pas quelque chose de vraiment potentiel ; elle passe déjà à l’acte. Elle est agissante mais pas encore une actualité ; elle se situe entre le potentiel et l’actuel, sur leur trajectoire 142 . Lupasco considère que les interactions psychiques sont logiquement similaires à celles du monde quantique 143 .

Tertium comparationis :

C’est encore dans le domaine logique que la pensée de Jung, réemployant la notion première d’harmonisation des contraires (rejetée par la raison classique bivalente), trouve un écho. Comme l’a remarqué R. Morris (1987), l’archétype – par nature non-intelligent et passif – est ce qui fait coïncider significativement deux événements. Le tertium comparationis (tiers comparateur) s’inscrit parfaitement dans une logique complémentariste, caractéristique de la pensée moderne où les antagonismes constituent la base structurelle du monde, aussi bien – selon Favre – individuel que social, biologique que physique (du vide quantique, rappelons-le, surgissent des couples particule/anti-particule). Lorsqu’il s’agissait de comprendre la coexistence de contraires, la pensée classique ajoutait à deux notions duelles une troisième tout aussi autonome, ce qui ajoutait au mystère au lieu de le résoudre. Pour Atmanspacher, la physique peut désormais expliquer elle-même (théorie de la décohérence) le passage du niveau quantique au niveau macroscopique (la “réduction de la fonction d’onde”). Le niveau quantique pouvant être considéré comme fondamental, il s’agit alors de généraliser la base axiomatique de la théorie quantique standard de telle manière que le concept d’intrication puisse s’appliquer au-delà du domaine strict de la physique (Atmanspacher et al. 2002), c’est-à-dire puisse s’appliquer à la biologie puis au psychisme et rendre ainsi compte des événements psi aussi bien que des synchronicités.

Impensabilité :

Par cette notion, Jung entend la nécessité pour la science d’introduire un principe d’intelligibilité. La causalité “explique” les relations dénuées de sens propre, mais pas les synchronicités qui fournissent un sens propre que l’observateur ne fait que découvrir. L’explication du psi par la causalité ou le hasard est absurde, “impensable”. D’où l’hypothèse d’un substrat ontologique des significations, dont Lucadou cherche actuellement à formuler une théorie, qui rende compte en particulier des propriétés des coïncidences psi. Pour Favre cependant, la causalité est une relation significative aveugle à l’opposé de la finalité propre, lucide, à l‘œuvre dans tous les processus mentaux et leurs extériorisations (qu’elles soient normales ou paranormales). Lucadou fait selon lui l’impasse sur la signification “normale” et n’est pas strictement complémentariste. Le principe d’intelligibilité doit s’appliquer aussi bien à des relations causales que finales (anti-causales), fréquentes que rares.

Contingence psychophysique :

L’étude des mancies et de la synchronicité renouvelle la vision des liens entre contingence, hasard, probabilités et significations. La contingence psychophysique est une notion méta-théorique. Le hasard est contesté par les parapsychologues en tant que principe d’explication ou réalité “objective” (il n’y aurait pas de hasard en soi, Booth & Eisenbud, 1953). Il n’équivaudrait pour certains qu’à un manque d’information. Pour Edmund Whitteker (1943), qui ne fait en cela que prolonger le point de vue de Laplace et soutenir une intemporalité des lois, le monde reste toujours crypto-déterminé. Selon Palmer (2005), la causalité non actualisée est simplement virtuelle. Pour Lucadou, c’est notre manque d’information qui nous ferait apparaître comme significatifs et non-causals certains événements ; il existerait ainsi,selon sa théorie 144 , une relation d’incertitude entre l’importance d’un effet psi et la qualité des témoignages. Pour Atmanspacher (2003), la non-causalité et la contingence sont dues à l’intervention d’observateurs, qui introduisent des corrélations non-locales. Selon Michel Troublé, le monde matériel ne pourrait pas fonctionner sans opérateur non-physique pouvant orienter les contingences par des choix thématiques, ce dont les systèmes uniquement physiques (les machines) sont incapables 145 . Pour tous ces chercheurs, le processus de signification ne s’appliquerait qu‘à des phénomènes contingents, matière et pensée ayant implicitement un caractère transcendantal. Selon le GERP 146 (qui s’est toujours fait un ardent défenseur de Jung 147 ), toutes ces interprétations tendent à évacuer l’intentionnalité propre à l‘œuvre dans toute coïncidence psi. Une synchronicité ne peut se manifester sans existants qui cherchent à la produire et à l’observer. Une synchronicité en soi est une pure vue de l’esprit, un fantasme. Pierre Janin ne considère la synchronicité comme une théorie pertinente des phénomènes psi que si l’on admet que le psi (agence ou percipience) opère toujours au niveau d’une indétermination (objective ou subjective) qu’il contribue à lever dans un sens arbitrairement choisi par lui 148 . Favre va encore plus loin en soutenant qu’il n’y a de sens que produit par des existants, que la matière, même élémentaire, pense et vit, est toujours en partie libre (d’où son indétermination). Le monde ne peut être entièrement écrit, régi par des lois intemporelles, car alors tout acte libre, sensé serait impossible. Le monde existe, évolue ou involue présentement sans que personne, même Dieu, puisse le prédire ou le rétrodire complètement à partir d’un présent. Il y a non seulement une dialectique du déterminisme (causal/final), mais aussi et plus généralement une dialectique hasard/mécanicisme. Il faut bien que le monde soit en partie indéterminé pour que je puisse agir librement, mais il faut inversement que ce monde soit fortement déterminé pour que je persiste à exister. La non-causalité de Jung, spiritualiste, est surtout un déterminisme final transcendé, un mécanicisme sémantique. Alors que l’existence du monde, qui évolue et involue dès l’origine, implique une métaphysique animiste. La signification n’est pas un processus second mais premier. L’existence ne se distingue pas de la signification ; elle résulte d’une différenciation harmonieuse de l’indifférencié (le chaos affectif, dont le vide quantique est une bonne image) et persiste grâce à une réharmonisation continuelle entre matière et pensée, causalité aveugle et finalité propre, signifiant et signifié, réel et imaginaire. La transcendance ne correspond à rien de réel, de vérifiable. Il n’y a que de l’immanent.

Création d’un non-temps dans le temps :

La notion d’un « non-temps » (de l’éternel, de l’absolu) est fréquemment employée par Jung et correspond à un fantasme aussi répandu en physique classique qu’en philosophie : le monde obéirait à des lois intemporelles et transcendantales. Pour expliquer l’existence de précognitions, les parapsychologues sont bien obligés d’admettre que le temps s‘écoule dans les deux sens. Ce qui se recoupe avec les données de la physique quantique : les graphes de Feynman décrivent les anti-particules comme remontant le temps. Costa de Beauregard explique ainsi les précognitions : Les graphes de la mécanique quantique relativiste synthétisent non-séparabilité, extension temporelle de la matière et réciprocité préparation-mesure . Favre conteste l’approche de Costa qui, sur le fond, affirme explicitement que le temps est une apparence et que le monde est écrit de toute éternité, ce qui ne laisse aucune place à l’action libre et sensée et, bien sûr, ne permet absolument pas d’expliquer les prémonitions réussies d’accident, dont Jung refusait également de tenir compte. Il faut envisager un espace-temps circulaire de la signification centré sur l’individu – qu’il soit homme, particule ou galaxie –, avec une histoire qui se réécrit sans cesse (la “création continue” de Jung) aussi bien vers l’avenir que vers le souvenir. Hypothèses surprenantes mais qui ne sont, suivant Favre, que des conséquences obligées de la logique complémentariste appliquée à l’existence.

***

Toutes ces analogies tombent souvent sous le coup de la critique. Intrication, superposition, collapse, complémentarité, tous ces concepts sont utilisés en parapsychologie [comme en sciences humaines] sans aucune référence à la manière dont ils ont été définis précisément ni aux situations spécifiques auxquelles ils s’appliquent. De telles idées peuvent produire de la science fiction fascinante, et pourraient même inspirer une science à venir des relations esprit-matière. Mais sans un travail rigoureux, elles restent des métaphores et des analogies vagues qui ne représentent pas encore un progrès scientifique 149 .

Bien qu’Atmanspacher ne classe pas la théorie de Jung-Pauli dans cette catégorie parascientifique, les extrapolations permanentes dont cette théorie fait l’objet nous invitent à la prudence. Selon ce parapsychologue et physicien allemand, le paradigme Pauli-Jung rentre dans le cadre d’une théorie de la physique quantique généralisée, qu’il tente d’expliciter et de formaliser rigoureusement en collaboration avec H.Römer et H. Walach. Favre néanmoins, encore lui 150 , conteste cette approche qu’il considère comme transcendantale et donc aux antipodes de la problématique – purement existentielle – des rapports pensée-matière, qui implique à côté de lois physiques aveugles des règles morales propres.

En résumé : exploitation des idées jungiennes dans la physique contemporaine

Il s’agit d’une tentative transdisciplinaire d’associer concepts quantiques et conceptions archétypiques. Cette démarche reste pour l’instant analogique.

Les archétypes non activés obéissent à une loi d’ubiquité, semblable à la non-localité de toutes les particules quand elles ne sont pas observées. La loi de contamination des archétypes signifie une interaction permanente entre ces conceptions de même type, bien que chacune de ces conceptions ne puisse s’objectiver qu’isolément ; les physiciens définissent de la même manière les particules de matière. La propriété psychoïde (psycho-physique) attribuée aux archétypes revient à considérer leur signification comme première (complémentarisme) et non seconde (“triadisme”) ; c’est également le cas en physique quantique où la dualité apparente des processus s’avère être une relation significative propre, “ontique”, et ne relever aucunement d’un dualisme ontologique auquel il faudrait ajouter pour le comprendre une tierce explication.
L’approche constructive signalée par Jung est exactement du même type que la détermination rétrocausale, en physique quantique, de la trajectoire par la mesure. L’existence du psi se fondant sur l’observation (toujours causale), il faut donc envisager une dialectique particulière entre déterminisme causal et final. La synchronicité serait une forme d’« observational theory », où l’observateur ne peut être exclu du système qu’il observe et influence. Le psi étant toujours improbable, il faut envisager de plus une dialectique générale (existentielle, ontologique) entre déterminisme et indéterminisme.

Le concept de complémentarité devient alors essentiel et s’identifie à celui de signification. Aucune relation psycho-physique ne peut s’expliquer uniquement par le hasard, une causalité aveugle ou une finalité propre. Elles sont “impensables” avec ce genre d’hypothèse. La contingence n’est pas due à un manque d’informations, ne relève pas d’un mécanicisme sous-jacent qu’il s’agirait de formuler légalement. La signification n’implique pas simplement deux temporalités de direction opposée ni même une temporalité circulaire essentielle, mais un espace-temps cyclique existentiel qui peut être à chaque instant remodelé par les existants. On peut toujours réécrire l’histoire.

Source: http://sciencesphilo.free.fr

139 Traduction libre de H. Atmanspacher, Quantum Approaches to Consciousness.
140 H. Atmanspacher, QuantumApproaches to Consciousness, http://plato.stanford.edu/entries/qt-consciousness
141 R. Morris, 1987, p.155.
142 S. Lupasco, Les trois matières, éd. Cohérence, Strasbourg, 1982, p.72-73.
143 Voir S. Lupasco, L’expérience microphysique et la pensée humaine, PUF, 1941.
144 le MPI : Modèle de l’information pragmatique.
145 La démonstration de cet énoncé fait l’objet de son livre co-écrit avec M. Lefeuvre, Une critique de la raison matérialiste : l’origine du vivant, éd. L’Harmattan, 2001, dont une partie est disponible sur http://www.philothema.com .
146 Groupe d’Etudes et de Recherches en Parapsychologie, cf. http://gerp.free.fr .
147 Voir par exemple F. Favre, “Freud et Jung : deux approches antagonistes du psi”, Revue métapsychique/Parapsychologie (1973) 19-20. Repris dans le collectif 60 Années de parapsychologie, Kimé, 1992.
148 P. Janin, “Nouvelles perspectives sur les relations entre la psyché et le cosmos”, Revue métapsychique-Parapsychologie (1973) 18, p. 71.
149 H. Atmanspacher, Quantum Approaches to Consciousness.
150 Correspondance personnelle, 2004-2006.

Le réel est-il autoporteur ?

Scruter les équations de la physique suggère au contraire que ce n’est pas la représentation qui émane du réel, mais c’est plutôt le réel qui émane d’une représentation — Ce monisme idéaliste n’est pas un solipsisme, car il postule ce que Bergson appelle une “supraconscience”, dont “l’inconscient collectif de Jung” serait une manifestation subalterne.

Sans que je l’ai cherché plusieurs de mes vues se sont rencontrées avec certaines de celles de Stéphane Lupasco, celles qu’il a résumées synthétiquement dans son brillant petit livre Les Trois Matières . Nous avions l’un et l’autre fréquenté le Séminaire de Physique fondamentale de Louis de Broglie, et nous nous étions rencontrés dans des congrès. Je suis heureux de remercier mon ami Basarab Nicolescu de m’avoir invité à participer à cette journée commémorative où seront évoquées les réflexions de Stéphane Lupasco.

Les “trois matières” de Lupasco sont d’abord, la matière proprement dite, disons la “matière empirique” de Bernard d’Espagnat, celle faite des “choses” que manipule cet “homo faber” que nous sommes, selon Bergson ; nous ici , l’homme occidental qui “pense avec ses mains” – même s’il est physicien théoricien songeant aux expériences qui pourraient tester ses cogitations.

La “seconde matière” de Lupasco habite un univers psychique ; elle s’apparente à l’énergie spirituelle qui fait le titre d’un livre de Bergson, à cet “endroit” d’un cosmos biface dont, selon Ruyer, l’ envers est la précédente matière.

La “troisième matière” de Lupasco, enfin, est celle des expériences et des théories de la microphysique, cet immense monde du très petit , à la phénoménologie si déroutante, si étrangère au système élaboré pour nous par abstraction de l’expérience vécue. Lupasco, rejoint par d’autres physiciens philosophes, pense que cette “troisième matière” jette un pont entre les deux autres, entre l’avers subjectif et le revers subjectif des choses de Ruyer.

***

Idéalisme et matérialisme sont deux métaphysiques opposées dont chacune voudrait évincer ou s’annexer l’autre.

Chez Platon un monde d’idées sous-tend celui des phénomènes. Le physicien théoricien, qui met en équations le “système du monde”, joue au petit platonicien. Il se méprendrait gravement si (comme cela arrive) il cherchait à formaliser la conscience, qui n’est pas une chose formalisable à côté des autres choses, mais la représentation des choses – l’envers du décor pour ainsi dire.

Le matérialiste, quant à lui, voit dans la conscience un “épiphénomène”. La Mettrie, et à sa suite Le Dantec, écrivant que “le cerveau secrète la pensée comme le foie la bile”, réifient contre toute vraisemblance la conscience – qui est la représentation des choses.

Nul autre point de départ vers l’exploration métaphysique n’est concevable que le “Je pense, donc je suis” de Descartes. Toutes nos autres “certitudes” sont inférées à partir de celle-là, y compris celle de l’existence des autres “Je”. Vouloir contre tout bon sens tirer de là un solipsisme ne serait qu’un canular.

Connaître et vouloir , allant l’un du réel à la représentation , l’autre de la représentation au réel , sont réciproques. Dans une lettre en latin à Arnauld, Descartes déclare “évident” à l’introspection que “l‘âme meut le corps”, et cela, “tout autrement qu’un corps meut un autre corps”. Réciproque au cogito , cet énoncé est tout crûment l’affirmation d’une psychocinèse ; faut-il incidemment rappeler que Descartes a été impliqué dans l‘élucidation des principes de conservation de la mécanique, et qu’il avait donc réfléchi à “la manière dont un corps meut un autre corps” ?

Eccles, le neurochirurgien, affirme avoir observé professionnellement la psychocinèse ; il en a proposé une théorie basée sur le formalisme quantique. Le principe de son explication appartient en fait au Calcul des Probabilités classique, étant une pondération de la probabilité à priori finale . Puisque probabilité et information sont deux vêtements d’un même concept, le porte-manteau étant un logarithme précédé du signe moins , c’est une explication informatique.

La probabilité, qui quantifie la vraisemblance d’une occurrence aléatoire, relie donc le réel à sa représentation – et cela, vais-je arguer, aller-retour . Retrouvant Aristote sans l’avoir cherché, la cybernétique définit en effet l’ information comme gain de connaissance au décodage et comme organisation au codage .

Bergson, dans l’ Evolution Créatrice , modélisait l’acte volontaire par une métaphore “d’explosif vital” : une forte énergie disponible y était libérée, comme par un déclic d’arme à feu, aux dépens d’une énergie infime. C‘était, comme on dit trivialement, “balayer la poussière sous le tapis”, au risque de faire tousser les délicats, car on ne résout pas un problème en le miniaturisant . Le problème relève essentiellement non de l‘énergie mais de l’information ; il se formalise en termes de probabilité .

L’ occurrence aléatoire des classiques n‘était telle qu’en raison d’une connaissance incomplète entraînant un contrôle imparfait . Essentiellement inessentielle cette théorie postulait un couplage imprécis entre occurrence et représentation. Toute autre sera la solution radicale ici proposée .

Estimer la probabilité , là est le problème ; et c’est, vais-je arguer, un problème non seulement de connaissance , mais aussi d’ organisation .

D’accord avec la grammaire, la formule de “probabilité des causes” de Bayes définit la probabilité jointe de deux occurrences corrélées A et C comme symétrique entre elles ; et elle définit comme “inverses” les deux probabilités conditionnelles de A si C et de C si A. Selon donc que la corrélation s’exerce à travers l’espace ou le temps il y a symétrie action-réaction ou réversibilité cause-effet . De droit, donc, la cause efficiente s’exprime par l’évaluation de la probabilité à priori initiale ; et la cause finale par la pondération de la probabilité à priori finale .

Il est remarquable, et source de profondes perplexités, qu’ en fait l’action volontaire arrive à sa fin en ignorant à peu près tout des moyens mis en oeuvre ; “apprendre à faire du vélo” par exemple, et déjà “apprendre à marcher”, est un acte intuitif impliquant une coordination très élaborée, mystérieusement orchestré à partir de sa fin.

“Ridicule, la cause finale, clamera le matérialiste : comment donc une représentation pensée, et non encore existante , pourrait-elle faire quoi que ce soit ? Quel idéalisme aggravé !”.

Or il est arrivé ceci. Aux alentours de 1900 la valeur finie de la vitesse de la lumière dévoila (ce fut une forte surpise) la relativité du temps qu’avait jusqu’alors occultée son extrême grandeur. Contrecoup non moins surprenant, il s’ensuivit que la matière est aussi “réellement” étendue sur le temps qu’elle l’est sur l’espace . Les concepts exister et maintenant cessent d‘être mutuellement liés. Voici une métaphore : en hydrodynamique, le faisceau des lignes de courant est engendré symétriquement par la pression de sources et la succion de puits opérant les unes de l’amont, les autres de l’aval. Euler, dans son texte fondateur du Calcul des Variations, nomme explicitement cause efficiente et cause finale les “conditions aux limites” fixant en mécanique le mouvement d’un “point matériel”.

Ce n’est donc nullement en droit , mais en fait que la réversibilité Bayesienne se trouve fortement contrariée : la lourde cause efficiente écrase de sa passivité la délicate cause finale. L’action volontaire use alors d’un subterfuge pour répondre à ses besoins – qui sont fondamentalement non d‘énergie, mais d’information. Selon une recette qui est à la racine de celle énoncée par Carnot concernant la “machine à feu” elle parasite la cascade universelle de l’entropie. Soutirant une néguentropie présente en amont, le déclic d’une mini-psychocinèse libère l’avalanche commandant la contraction musculaire. Songe-t’il à cela, l’informaticien qui code son ordinateur ?

C’est ainsi que, réciproques en droit , l’ acquisition de connaissance et la psychocinèse sont en fait l’une normale l’autre paranormale . C’est ce qui se trouve exprimé par la valeur des unités choisies comme “pratiques”. En termes de probabilité l’ information est une entropie changée de signe . Or le taux du change entre les devises ayant cours de part et d’autre, le bit en informatique et (disons) le clausius en thermodynamique, est exorbitant : un clausius vaut environ 10 16 bits. Si le bit était totalement dénué de valeur la connaissance serait gratuite, l’action libre impossible, et la conscience “épiphénomène”. Or il est arrivé ceci : aux alentours de 1950 la cybernétique découvre “l‘équivalence entre information et néguentropie”, et fixe le taux du change. Exigeant de la conscience spectatrice un très modique ticket d’entrée, elle accorde à la conscience actrice, avec le droit de jouer , un cachet exorbitant. Tel est un nouvel énoncé du principe d’irréversibilité physique : beaucoup de spectateurs pour peu d’acteurs (car il faut équilibrer dépenses et recettes). Autrement dit, l’acquisition de connaissance est facile ou normale , la psychocinèse onéreuse ou paranormale .

Un autre récent avatar de la physique, la “non-séparabilité quantique”, ne sera pas discuté car il y faudrait un exposé aussi long que celui-ci.

Disons pour conclure que depuis 1900 le paradigme de la physique tend à se réorienter, à faire prévaloire l’idée sur le réel. Le concept d’une “conscience épiphénomène” est (tout bien pesé) bien moins plausible que celui d’un réel épiphénomène , d’un réel-envers d’un endroit au sens de Ruyer, ou d’un Univers Intelligent au sens de l’astrophysicien Hoyle.

La biologie, c’est vrai, voit, en ontogénie comme en phylogénie, la conscience humaine et le psychisme animal “émerger” de la matière, mais cette observation n’est pas une explication . Scruter les équations de la physique suggère au contraire que ce n’est pas la représentation qui émane du réel, mais c’est plutôt le réel qui émane d’une représentation. Ce monisme idéaliste n’est pas un solipsisme, car il postule ce que Bergson appelle une “supraconscience”, dont “l’inconscient collectif de Jung” serait une manifestation subalterne.

Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires
http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/

Mon ami Lupasco

Pendant cinquante ans, Lupasco a porté son investigation tout azimut et a investi tous les domaines de la pensée et de la vie : la physique bien sûr, les mathématiques, la biologie, la médecine, la psychologie, l’art, les rêves, la morale, la sociologie jusqu‘à la métaphysique et la religion.

Maître Alde Lupasco,
Monsieur l’Ambassadeur,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Directeur du Centre Culturel Roumain,
Monsieur le Président du CIRET,
Mesdames, Messieurs,

ODÉON 72 11

Ce numéro de téléphone, j’ai dû le faire plus d’une centaine de fois en trente ans.

C‘était celui de Stéphane Lupasco. Il m’avait été communiqué par notre très regretté ami Cioran à qui je l’avais demandé le 15 janvier 1953.

Je venais de lire “Le Principe d’antagonisme et la Logique de l‘énergie” paru chez Hermann et j‘étais fasciné – que dis-je – ébloui par une pensée fondamentalement originale.

Je lui écrivis aussitôt le 17 janvier lui indiquant que je dirigeais une revue internationale bilingue “House-organ” d’une compagnie de navigation américaine dont j‘étais le chef des public-relations et que je souhaitais confronter les aspects les plus avancés de l’Expression, du Savoir et de la Pensée des deux côtés de l’Atlantique.

Et qu’ayant été vivement impressionné par son dernier ouvrage, nous serions honorés s’il voulait bien participer rédactionnellement à cette publication pour laquelle j’avais sollicité la collaboration de Louis de Broglie, de T.S. Eliot, d‘Étienne Gilson, de Julian Huxley, de I.A. Richards, de Bertrand Russell, de Lionello Venturi, de James J. Sweeney, de William Faulkner, d’André Malraux, de Denis de Rougemont, d’Herbert Read et de quelques autres personnalités.

Que sa contribution pourrait porter sur le développement de la logique du contradictoire depuis la logique hilbertienne jusqu‘à ses plus récents travaux, mais qu’il me paraissait particulièrement opportun au moment où Louis de Broglie revenait curieusement au déterminisme – poussé en cela par un jeune physicien américain David Bohm, lequel reprenait les conceptions du Prince de 1927 – de révéler grâce à sa logique que la contradiction frappe à toutes les portes, qu’il s’agisse de microphysique où les relations d’Incertitudes d’Heisenberg prévalent depuis 1927 ou des mathématiques, le théorème de Gödel datant de 1931.

Lupasco me répondit presque aussitôt et je l’appelais pour l’inviter à déjeuner.

Nous convînmes de nous rencontrer à la Brasserie Lipp au premier étage, plus calme que le rez-de-chaussée.

Lupasco était arrivé le premier. C‘était un homme tout à fait affable – je dirais même jovial – ayant des manières relevant de la plus haute courtoisie.

Il était d’une assez forte corpulence et fumait la pipe. Loin d’apparaître comme un érudit de bibliothèque, l’on sentait qu’il aimait la vie.

– Quel honneur, Maître, d’avoir accepté mon invitation, je ne suis pas d’un grand savoir, je ne suis qu’un jeune peintre abstrait qui a quelque curiosité pour tout ce qui touche à l’indéterminisme, à la sémantique et à la topologie.
Votre livre est absolument fascinant, votre logique est la première à rendre compte de façon éblouissante de la cohérence des phénomènes de la physique, mais aussi de la biologie, de la psychologie et même de l’art et, plus particulièrement, de l’art abstrait.
Aimeriez-vous prendre une choucroute ; c’est la spécialité de la maison, elles sont excellentes et copieuses.

– Très volontiers, j’aime beaucoup la choucroute, mais comment donc avez-vous eu connaissance de mes travaux ? Je connais un peu les vôtres, ma femme faisant aussi de la peinture.

– C’est vers 1951 que j’ai aperçu votre nom pour la première fois dans un article d’André Breton dans le journal “Arts”.
Breton, comme vous le savez, était fils de gendarme et passa sa vie non pas à donner des contraventions mais à opérer des exclusions — je dirais presque des excommunications au sein de son mouvement.
Il se dressait contre toutes les formes d’ordre et de conventions logiques et c’est tout naturellement qu’il porta son intérêt sur vos travaux.
Il se piquait d‘ésotérisme mais était plus en quête d’efficacité infra-humaine que de réelle transcendance.

– Mais d’où, vous peintre, tenez-vous cet intérêt pour les aventures de la science ?

– Sans doute parce que je ne fais pas que peindre. Je pense aussi.
C’est je crois René Guénon qui m’a révélé par ses ouvrages une véritable aversion pour la Grèce, ce petit peuple borné qui n’a pas cru devoir écouter les prodigieuses illuminations des pré-socratiques, qui n’a entrevu dans l’art que l’anthropomorphisme et dont la vision du monde réduisit la civilisation aux seuls éléments purement humains : la raison et les sens.
Il est temps de barrer de mille traits rouges tout ce que l’antiquité grecque classique a pu nous léguer sur les rapports de l’inspiration et de la poétique.
De la savante médiation proposée par Platon entre la raison autonome consciente et le divin délire incarné, à la tradition aristotélicienne et “humaniste” qui se prolonge jusqu‘à nous, notre civilisation a subi ce courant né de cette erreur fondamentale : tenter d’accéder à l‘Âtre à partir de l’Homme !

– Si j’entends bien, Georges Mathieu, vous rendez la Grèce classique coupable de la crise de la philosophie occidentale.

– Parfaitement, et je suis sûr que Gilbert Durand serait d’accord avec moi pour considérer qu’il y a deux familles d’esprit qui sous-tendent la pensée occidentale.
La famille qui va d’Héraclite à Lupasco en passant par Parménide, Denys l’Aréopagite, Plotin, Saint Augustin, Nicolas de Cuse, Jacob Böhme, Leibniz, Claude de Saint Martin, et plus près de nous, Nietzsche, Teilhard et Heidegger.

– Et l’autre courant ?

– C’est celui bien sûr qui va du Platonisme au matérialisme dialectique . En bref, de Socrate à Althusser .
Pendant vingt-trois siècles, tout homme de science et tout philosophe a raisonné en utilisant la logique classique dite du tiers exclus, formalisé par Socrate et Aristote.
Personne depuis, ni Descartes, ni Kant, ni Hegel n’a osé se dresser contre les trois principes de non-contradiction , d’ identité , de tiers exclus .
Vous êtes le premier, Maître, à vous y être opposé !
Vous êtes le premier et c’est votre gloire.
Vos trois orthodéductions nous offrent, après les tentatives d’Hilbert et de Tarski, enfin, les véritables clefs de la Connaissance.
Vos seuls vrais pères spirituels sont Héraclite et Nicolas de Cuse qui, dans sa “Docta Ignorantia” révèle déjà la coïncidence des contraires et condamne la mathématique grecque qui en est restée avec le type euclidien et malgré Archimède, à un idéal de perfection fermé et clos.
Nicolas, au contraire, par la conséquence de ses idées sur la puissance et l’acte, le continu, l’infini mathématique qu’il lie, est un peu précurseur de vos travaux, comme il le sera de Copernic et de Galilée.
Excusez-moi, Maître, de cette digression à propos de celui que l’on a pu appeler “l’annonciateur de la Pensée moderne”.
Puis-je vous demander, Maître, de quand datent vos premiers travaux ?

– Eh bien, mes premières thèses datent de 1935 mais elles me furent hélas pillées par Gaston Bachelard qui publia en 1940 “La Philosophie du Non”.

– Ce que vous dites ne m‘étonne nullement. Il suffit de comparer son “Nouvel Esprit scientifique” de 1934 et “La Philosophie du Non” qui date de 1940.
Dans ce dernier ouvrage, l’on trouve la résurgence de toutes vos expressions et des références à Pauli et à Dirac. Il parle d’énergie négative , de masse négative, concepts qui ne sont plus pour lui de pures constructions de l’esprit. Il se rend compte d’une rupture des niveaux de connaissance et parle de surrationalisme .
Il avoue que la science contemporaine a établi une nouvelle rupture épistémologique et précise mieux encore en admettant que l‘étude de la microphysique l’oblige à penser autrement que ne l’obligeait une structure invariable de l’entendement.
L’on croirait vous entendre. C’est pourtant vous, Maître, qui avez fait la révolution de l’entendement . Pas lui.
L’on voit aussi surgir le thème nouveau de la dynamique liée à l‘énergie, de l’homogénéité dispersée.
Il veut désormais mettre les pensées avant les expériences , échapper à la localisation euclidienne et enfin rompre le déterminisme cérébral.
C’est un véritable plagiat . Je conçois votre amertume devant une telle escroquerie. L’Histoire le punira.
Une autre question qui m’obsède, c’est celle de votre intérêt pour l’avènement esthétique de l’Abstraction. Qu’en est-il ?

– Je constate que c’est le peintre ici qui réapparaît. Oui, en effet, j’envisage le problème de l’art abstrait d’un point de vue épistémologique et je m’interroge sur les raisons qui ont fait qu’au XXe siècle, tout à coup, l’artiste abandonne la représentation.
Alors qu‘à chaque instant de notre vie, dès qu’un conflit apparaît, nous n’avons de cesse que le faire taire, l’artiste au contraire se jette sur le conflit.
L’artiste veut l’antagonisme de la vie et la mort. La création figurative est le réflexe naturel pour atténuer l’antagonisme du monde, tandis que l’ artiste véritable plaque sur cette figuration, qui incarne la vie rassurée , les éléments mêmes de la mort, de la destruction, c’est-à-dire de la contradiction.
Le peintre abstrait tente d’abstraire le psychisme pur de la gangue biologique et physique dans laquelle il se trouve.

– Il ne m‘étonne pas, dis-je, que mes tableaux prennent souvent la forme de batailles. Ma peinture est l’expression éclatante de votre théorie.

– Cette choucroute est vraiment excellente. Pourrait-on en commander une seconde ?

– Mais certainement.

– C’est que, déclare mon hôte, je suis obligé de manger beaucoup pour maigrir.

Se nourrir davantage pour maigrir, quelle sublime contradiction apparente !

Mais Lupasco ajouta :

– C’est qu’il me faut faire travailler mon organisme !
Dans la vie, voyez-vous, l‘être vivant n’a qu’une idée, c’est de fuir la douleur, c’est-à-dire de fuir l’affectivité, la réalité ontologique.
L’artiste, au contraire, en visant le conflit, vise précisément cette réalité ontologique, il veut la faire surgir.
C’est une constatation empirique. Je constate que c’est ainsi. Le conflit a introduit l’affectivité ontologique, c’est-à-dire cet être qui se suffit à lui-même alors qu’au contraire la suppression du conflit l‘élimine.

– L’artiste, dis-je, est donc celui qui veut éprouver la plus grande affectivité en créant le plus grand conflit.

– Exactement.

– Ce qui me fascine, c’est que cette méthodologie contradictionnelle qu’implique votre appareil logique ne nous permet pas seulement de remettre en cause les explications fragmentaires des déterministes mais ouvre la voie à des champs d’exploration tout à fait nouveaux en biologie, en médecine, en psychiatrie.
Votre conception de l’art permet de comprendre par exemple le rapport qui doit exister entre un artiste, un névrosé et un fou.

– En effet, le névrosé, comme le fou, souffre d’un manque de conflit, d’un manque de contradiction à l’encontre de ce que croient les plus grands psychiatres.
La folie comme le cancer sont identiques sur le plan des principes. Le cancer est un développement sans contradiction, c’est une prolifération sans antagonisme.

– Cela est tout à fait extraordinaire ! Vous apportez un éclairage absolument nouveau sur tous les phénomènes de la Nature et de la Vie !
Je viens d‘écrire à Norbert Wiener pour lui demander aussi un article pour ma revue.
J’imagine que vous avez lu son livre Cybernetics qui a été publié chez votre éditeur Hermann en 1948.

– Oui, c’est un ouvrage d’une importance considérable dans le domaine du contrôle et de la communication, lequel risque d‘éclairer les problèmes si complexes de la nature de la théorie des quanta et de la relativité.
Curieusement, ce livre a été publié d’abord en France et en anglais.

– En effet, je pense que c’est peut-être une sorte d’hommage à nos mathématiciens français comme Benoît Mandelbrot qui vient d’appliquer la théorie de von Neumann et Morgenstern à la cybernétique.
Mais ces domaines sont un peu trop ardus pour moi. Ils font intervenir entre les communicants des interlocuteurs malveillants qu’on ne saurait reconnaître comme étant la Nature, l’Entropie ou le Diable !
Permettez-moi, cher Maître, de mettre un terme – provisoire j’espère – à cette prodigieuse rencontre et soyez remercié d’avance des pages que vous voulez bien écrire pour notre revue.
Vous allez faire la nique à Louis de Broglie et à Einstein !
A bientôt de vos nouvelles.

Avant de poursuivre mon propos, je souhaite vous lire une anecdote que j’ai écrite en 1978 et publiée dans un de mes livres, L’Abstraction prophétique . Elle a lieu un ou deux ans après ma première rencontre avec Stéphane :

“Vers cette époque – j’habitais alors près du bois – j’avais organisé un dîner à l’occasion du passage de Norbert Wiener à Paris. Étaient présents Pierre Boulez, Henri Michaux, le Père Bruno et Lupasco bien sûr, pour confronter la cybernétique à la logique dynamique du contradictoire. Ce fut un dialogue de sourds. Wiener commença à réciter en grec le deuxième acte des Nuées d’Aristophane, puis se mit à déclamer sans transition la célèbre tirade de Faust – en allemand.

Habe nun, ach ! Philosophie,
Juristerei und Medizin
Und leider auch Theologie
durchaus studiert!
Da steh’ ich nun, ich armer Tor !
Und bin so klug, als wie zuvor.

Cet intermède dura plus de vingt minutes. Mes invités étaient à la fois consternés et ahuris. Ils connaissaient mal Norbert. Avant d’avoir une véritable conversation avec lui, il était nécessaire de lui faire comprendre que l’on était tout à fait conscient de son génie, que l’on savait qu’il avait appris à lire à trois ans, qu’il parlait quatorze langues !

Lorsqu’il venait me rendre visite à mon bureau de la rue Auber, il commençait, pour m‘émerveiller, à me raconter le dernier roman policier qu’il venait d‘écrire (sous un pseudonyme). Cela durait environ deux heures. Après, nous parlions de l’avenir du monde.

J’interrompis Faust pour donner la parole à Lupasco, mais Wiener continua son monologue de plus belle. Heureusement, Elisa apporta les premiers plats.”

J’avais écrit quelques jours auparavant au Prince Louis de Broglie pour lui demander un entretien.

J‘étais révolté à l’idée que le prestigieux auteur de La Mécanique ondulatoire quittait tout à coup le camp de l‘École de Copenhague, d’Heisenberg, de Bohr, de Pauli !

J’entrevoyais depuis quelques années que l’image du monde ne se situerait plus dans le carcan étroit de la causalité stricte et c’est ce que j’allais affirmer dans ma revue à savoir que les langages d’Aristote et de Léonard étaient dépassés.

Je tombais donc de haut ; toute la trame de ma revue, toute la pensée qui courait en filigrane se trouvait tout à coup en porte à faux.

Louis de Broglie me reçut à l’Institut Henri Poincaré. Il fut d’une bienveillance extrême devant cette audace incroyable – presque insolente – de venir lui avouer combien j‘étais contrarié de son retournement.

Je lui fis un éloge dithyrambique des travaux de Lupasco.

Avait-il lu Le Principe d’antagonisme et la logique de l‘énergie où Lupasco avait substitué à la notion de complémentarité de Bohr, la notion de complémentarité contradictoire mais avait surtout montré que l‘étrange dualité onde-corpuscule était logiquement contradictoire .

– Lorsque vous parlez, Prince, du grand drame de la microphysique contemporaine, n’est-on pas en droit de se demander si le drame n’est pas celui de l’ inadaptabilité des outils de la pensée à l’analyse complexe du réel ?

– Trop souvent, me répond-il, la contradiction fait peur. Le physicien attend d’une théorie qu’elle s’accorde à l’expérience. C’est un critère absolu.
Mais il lui demande de posséder une certaine cohérence interne , c’est-à-dire de permettre de déduire l’ensemble de ses résultats d’un certain nombre de postulats ne possédant entre eux aucune contradiction.

– J’entends bien, lui répondis-je. Mais oserais-je vous demander si pour forcer cette cohérence le physicien a le droit d’avoir recours à des paramètres plus ou moins cachés au lieu de s’interroger sur son appareil logique ?

– Il est vrai que jusqu’en 1950, je m’en suis tenu à l’interprétation purement probabiliste de MM. Bohr, Born et Heisenberg mais je considérais comme insatisfaisant ce mot de complémentarité qui sert seulement à traduire l’apparition successive d’apparences corpusculaires et d’apparences ondulatoires dans des phénomènes indéniables et ne constitue pas en aucune façon une explication réelle de la dualité des ondes et des corpuscules.
On peut comparer la complémentarité à la vertu dormitive de l’opium dont s’est moqué Molière, mais cela ne révèle en rien une explication des propriétés de l’opium.
Je me suis demandé si l’interprétation actuellement admise de la mécanique ondulatoire était vraiment définitive et c’est pourquoi avec quelques jeunes chercheurs et Jean-Pierre Vigier en particulier, j’ai eu la hardiesse de me mettre en opposition avec des maîtres éminents en posant les bases d’une réconciliation possible entre la théorie des quanta et la théorie de la relativité généralisée en essayant d’intégrer la théorie de la double solution dans le cadre de la relativité généralisée.
Dans le texte que vous me demandez, je montrerai comment à la suite d’un mémoire d’un jeune américain, David Bohm, qui a repris mes conceptions de 1927 en les complétant, Jean-Pierre Vigier a signalé l’analogie entre ma conception des ondes à singularité et les tentatives faites par Einstein pour représenter les particules matérielles comme des singularités du champ de gravitation.
Vous savez que l’ interprétation purement probabiliste , malgré son élégance formelle et sa rigueur apparente, se heurte à des objections troublantes de la part de MM. Einstein et Schrodinger qui y sont résolument opposés.

Je remerciais l’inventeur de la mécanique ondulatoire de la qualité de son hospitalité et de sa courtoisie, espérant que les notions déterministes figées dans un dogme contradictoire ne seront que fragmentaires et qu’une nouvelle extrapolation de la pensée pourra le résoudre.

La revue United States Lines Paris Review parut en juin 1953 et fut diffusée à dix mille exemplaires, distribués sur nos paquebots transatlantiques, à toute la presse et dans toutes les universités françaises, européennes et américaines.

Je reçus des félicitations de partout mais surtout de Berkeley, de Yale, de Harvard, de Princeton, du M.I.T. et du collège de Dartmouth qui me commanda d’emblée six cents exemplaires !

Des textes de I.A. Richards, de Frank Lloyd Wright, de Luigi Moretti, de Louis de Broglie, de Norbert Wiener, de George A. Plimpton, de Serge Lifar, de Thomas B. Hess, de Maurice Leroux, de René de Solier et d’une quinzaine d‘écrivains, de critiques d’art, de chorégraphes, de psychiatres, de cinéastes encadrèrent le texte-manifeste de Lupasco dans une mise en page spectaculaire.

Je tentais de faire connaître Lupasco à tous mes amis : des peintres, des journalistes, des psychiatres, des philosophes : Axelos, Abellio, Pierre Boutang, le Dr Roumeguère qui écrivit l’année suivante pour la réédition complétée Un Essai d‘épistémologie opératoire d’Aristote à Lupasco , le révérend Père Bruno des Études Carmélitaines, Julien Alvard, critique d’art qui écrivit L’Art moral tout empreint de la pensée de Lupasco, Salvador Dali, André Parinaud qui fit de longues interviews dans son journal “Arts”, Henri Michaux, Jean-François Revel et Christian Bourgeois, conseillers chez Julliard qui publia son best seller Les Trois Matières en 1960 et trois ou quatre autres de ses ouvrages.

Toute la presse s’empara de Lupasco, du “Figaro Littéraire” à “France-Observateur” à “L’Express”, la presse allemande, espagnole, italienne.

Seul le journal “Le Monde” resta silencieux, Lupasco n’ayant jamais été atteint par le marxisme.

L’année suivante, en 1954, en rééditant ma revue, j’eus l’idée d‘écrire à Einstein pour lui demander dans une lettre de six pages écrite en allemand s’il était toujours d’accord avec le brusque changement d’attitude de Louis de Broglie.

J’indiquais qu’il me semblait responsable de cet état de choses puisque parallèlement à l‘élaboration de la Relativité toute imbue de causalité stricte et de l’idée du continu, il avait pour ainsi dire donné le coup de grâce au continu le plus rigoureux de la Physique : le continu ondulatoire de la lumière en émettant l’ hypothèse des photons !

Je lui rappelais que depuis 1940, son texte Fondements de la Physique théorique et depuis sa Réponse aux critiques , le temps lui avait donné plusieurs fois raison.

Il me semblait toutefois aussi opportun qu’important de solliciter sa position actuelle, le caractère statistique de la théorie des quanta étant remis une fois de plus en cause et à un moment où des épistémologues échafaudaient à partir de l’expérience microphysique une logique du contradictoire en rupture totale avec la logique classique.

Je l’implorais au nom de sa conviction de l’Harmonie de l’Univers de nous faire savoir si ses travaux les plus récents confirmaient bien ceux de Louis de Broglie et nous permettraient d’entrevoir l’ordonnance suprême de la Nature et le triomphe de l’esprit sur le Chaos.

Quelques jours plus tard, le 6 avril 1954, il me remercia de ma longue lettre et de ma revue.

Comme l’on pouvait si attendre, il me confirmait son accord complet avec ce que l’“excellent” de Broglie avait dit. Il employa un mot un peu suranné pour exprimer l’excellence : il écrivit “Treffliche”.

Comme l’on sait, Einstein disparut en 1955, laissant le monde dans l’anxiété devant le problème des quanta qui reste – M. Costa de Beauregard nous le dira peut-être — un insondable mystère car l’apparition des Quarks de Gell-Mann ou la théorie du Bootstrap de Chew ne nous éloignent-elles pas de la physique d’Einstein autant que celle-ci l‘était du temps de Newton ?

Mais c’est bien au-delà de la nature de la logique qui sous-tend l’indéterminisme que va se manifester la fabuleuse création qu’est la logique de l‘énergie , cette logique étant antérieure à la matière.

Comme l‘écrit Anne Jobert, “le système trialectique de Lupasco n’est pas seulement un moyen pour raisonner le monde, il explicite l’apparition de ce monde .”

Pendant cinquante ans, Lupasco a porté son investigation tout azimut et a investi tous les domaines de la pensée et de la vie : la physique bien sûr, les mathématiques, la biologie, la médecine, la psychologie, l’art, les rêves, la morale, la sociologie jusqu‘à la métaphysique et la religion.

Nouvel Aristote, il est aussi un nouveau Claude Bernard, un nouveau Durkheim, un nouveau Bergson.

Curieuse époque où un Boutang, un Lacan, un Foucault passent pour des philosophes alors qu’auprès de l’auteur des Trois Matières , ce ne sont que des professeurs.

Lupasco est bien le plus grand penseur du XXème siècle et laisse loin derrière lui les Sartre, les Husserl, les Merleau-Ponty, et autres successeurs de la phénoménologie et du structuralisme .

Par l‘étendue et la diversité de ses intérêts et de ses découvertes, Lupasco fait penser à Leibniz.

Oui, il est le Leibniz de notre temps qui nous oblige à repenser tous les problèmes à la lumière des mécanismes logistiques.

Il est le seul, après la crise de l’entendement qui dure depuis Planck, à avoir forgé des outils capables désormais de rendre compte de la complexité du réel, de certains phénomènes psychiques, mais aussi des mystères de la vie, des comportements collectifs, des phénomènes religieux et de tout ce qui touche à l‘âme et à la transcendance.

Comme dirait Gilbert Durand, “face à tous ces masques spécialisés de l’aliénation de l’homme, se dresse – comme l’ont pressenti les poètes – l’homme de la Promesse, la figure de l’homme prophétique “. Lupasco est cet homme prophétique.

Lorsqu’il meurt le 7 octobre 1988, il n’a pas atteint l’immense gloire qui l’attend. Son audience avait toutefois pénétré tous les milieux à la pointe du savoir et de la sensibilité dans le monde, même si sa quinzaine d’ouvrages est plus connue hors de nos frontières qu’en France.

Le silence médiatique, le silence des universitaires, le silence des intellectuels et celui des responsables de l‘État, fut aussi grand lors de sa disparition que celui qui accompagna la mort de Louis de Broglie.

La France semble vouloir honorer davantage les joueurs de football ou les champions cyclistes.

C’est ce que je déplorais en écrivant sa nécrologie dans “Le Figaro” sous le titre La double mort de Stéphane Lupasco .

Aujourd’hui, Monsieur le Président Basarab Nicolescu, vous venez, avec ce brillantissime aréopage d’esprits éclairés ici présents, vous venez de ressusciter triomphalement un des plus grands génies de l’Histoire !

Soyez en remercié

Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires
http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/

L’énergie et la troisième matière

Lupasco n’y répond pas évidemment, mais il ouvre la vision — Il nous dit, regardez : l‘éternité, ou mieux, ce qu’il nomme non l’infini mais le transfini — Car, dit Lupasco, l’univers est un — Ou plus exactement l’univers est.

Introduction

Stéphane Lupasco avait une manière très originale de nous faire sentir qu’il était visionnaire, sans jamais quitter la pipe du réel. On l‘écoutait répéter les mots potentialisation, actualisation, état T, affectivité, puis tout à coup on entendait conscience de la conscience, connaissance de la connaissance.et l’on percevait que sa pensée était sinon infinie, du moins transfinie, comme il disait.

Lupasco nous introduisait dans le creuset alchimique d’une science et d’une philosophie rigoureuse qui, par une sorte de logique interne, parvenait à ouvrir les plus grands horizons. Insensiblement il nous faisait comprendre la nature du miroir, mais aussi à pressentir ce qu’il y a de l’autre côté du miroir. Il fallait un autre regard. Car dit-il, “s’il n’y a de démarche que scientifique, les acquisitions théoriques de la connaissance constituée, n’y répondent plus” (Stéphane Lupasco, Les Trois Matières , 10/18 Julliard, 1970, p 58).

Certes, l‘énergie est tension des contradictoires, certes elle est constamment une interaction à tous les niveaux, une énergie créatrice qui n’obéit pas à l’entropie mais à la néguentropie. L‘énergie a donc un sens. Personne ne sait vraiment si dans 50 milliards d’années l’univers se désintégrera en pure lumière, ni même qu’elle sera la nature de cette lumière, et où elle ira. L’ordre vivant a un sens. L‘énergie se manifeste sous forme d‘évènements constants, l’interaction des particules. La majeure partie de ces particules obéit au Principe d’exclusion de Pauli. Heureusement, sans cela, on ne serait pas là pour en parler. Mais les photons, qui n’ont ni charge, ni masse, sont eux, indépendants, tout comme les neutrinos. Ils obéissent à un autre ordre. Lequel ? Un ordre global où la causalité, si elle existe, échappe à notre perception.

Autre question. Au sein de ces énergies y a-t-il symétrie entre le macrocosme et l’infiniment petit ? Non, répond Lupasco. Il y a dissymétrie, l’infiniment petit et l’infiniment grand sont en quelque sorte homogènes l’un à l’autre, mais leurs actions sont différentes.

Mais qu’en est-il des énergies non quantifiables, de la conscience, voire de l‘âme ? Ce sont encore des énergies, et quand il y a énergie il existe forcément une logique. La partie et le Tout sont cohérents et contradictoires, mais le chaos n’est nulle part et la logique est partout :

“Qu’on appelle cette matière du nom que l’on voudra : l‘âme, la conscience, l’inconscient, voire l’inconscient collectif de Jung, (il reste que c’est) quelque chose qui offre une certaine résistance, une certaine permanence, qui présente une certaine configuration et une certaine structure déterminées, comportant donc des lois, une déduction immanente, une logique.” (p. 62, Les Trois Matières )

Le principe de contradiction commence avec l’apparition de la particule et sans doute avant même le fameux big bang car l’Intelligence créatrice prévoit que la matière apparaîtra au terme d’une lutte entre la matière et la non-matière. Ce qui indique que l’idée du conflit chère à Lupasco est l’essence même de l’univers et de toutes chose manifestée.

“La contradiction existe, dit Lupasco, au sein du plus petit grain d‘énergie par la coexistence fondamentale d’une valeur arithmétique discontinue et d’une valeur ondulatoire continue.”

“Un point essentiel et véritablement révolutionnaire est acquis depuis la Relativité d’Einstein, qui démontre l‘équivalence de la matière et de l‘énergie : tout, dans cette matière au triple aspect – ou dans ces trois matières, comme on le voudra, tout se réduit à de l‘énergie.” (p. 65)

“Mais alors si l‘énergie est cette réalité dernière et fondamentale, une et homogène, comment en tirer tous les systèmes variés, aussi bien physiques que biologiques, et comment concevoir les multiples antagonismes qui les y engendrent ?” (p. 67)

“Grande question, qui en engendre, on le conçoit, une infinité d’autres. Car si tout système génère son système antagoniste, on voit apparaître un univers inverse du nôtre et donc des mondes qu’engendre ce fondement antagoniste de l‘énergie.” (p. 49)

On voit apparaître cette “logique dynamique du contradictoire” (p. 76), aussi quantique, si j’ose dire, que la nature du féminin. Ce qui n’est peut-être pas seulement une boutade, car si le féminin symbolise le système psychique, il existe une analogie entre le système psychique et le système quantique. Analogie qui a frappée Lupasco, et qui dit-il, n’a pas manqué de frapper aussi, certains fondateurs de la microphysique, comme Bohr, notamment (p. 87).

Pour que des dynamismes puissent être antagonistes, il faut que leur nature énergétique participe à la fois de l’homogène et de l’hétérogène, qu’ils veuillent en quelque sorte se rapprocher et se fuir, se confondre et s’exclure, qu’ils soient contradictoires.

Mais que devient l‘âme ?. Est-elle, pour autant, dépendante de cette logique ? Non, dit Lupasco, l‘âme n’est pas concernée par ces tensions créatrices. Elle n’est pas concernée par les phénomènes, par la complexité de la Manifestation.

Si la Manifestation (ou la Création) est l’expression d’un antagonisme permanent, l‘âme libérée est donc libérée de cet aspect des tensions créatrices.Elle atteint sa finalité l’harmonie, la sérénité qui est l’absence de tout antagonisme.

Lupasco, le visionnaire de l’harmonie et de la sérénité. Et il a des accents de poète pour parler de cet avènement de l‘âme:

L‘âme s’arrache de la matière, du système physique et biologique, car elle est faite de la connaissance et de la conscience des deux (p 94) Cet avènement de l‘âme fait surgir dans l‘être la conscience, une conscience consciente qui voit la nature des aspects transitoires et opposés de la vie et de la mort. Elle, est “pétrie” de ces fantastiques évènements, d’autant plus que cette conscience n’est elle-même, ni vie, ni mort.

Dans cet affrontement se crée une conscience de la conscience, une connaissance de la connaissance, qui sont la nature même de l‘âme (p. 95).

On pourrait appliquer ce texte à la description de la déesse Kali, en Inde, déesse de la vie et de la mort, qui écrase parfois ses adorateurs sous son char pour les faire renaître. Car cette non-transcendance, est une immanence. La terre et le ciel sont un et consubstantiels, nourris et engendrés l’un par l’autre. Il n’existe que ce vie-mort, ou mort-vie, car rien n’est jamais statique, et c’est bien “au sein de cette contradiction indéfiniment expansible “ à l’image des trois univers, que s’engendre l’alchimie mystérieuse de ce qui est, n’est pas et devient.

Nous voici au coeur du coeur. Car la grande aventure de l‘être face à la vie et à la mort procède effectivement “d’arrachements” successifs. Avant de quitter son corps, il faut bien s’arracher à nos modes de représentation du réel, y compris les plus sublimes. Car qui peut comprendre non cet infini, mais ce transfini que nous fait ressentir sans cesse Lupasco, quand il nous parle de conscience de la conscience, de la connaissance de la connaissance? Qui y a t-il derrière ces holos qui s’englobent sans fin, comme autant d’univers, de la conscience des possibles? Bref, comment avec notre modeste conscience de terriens, pouvons nous comprendre ce Tout du Tout, cet englobant de l’englobant ?

Lupasco n’y répond pas évidemment, mais il ouvre la vision. Il nous dit, regardez : l‘éternité, ou mieux, ce qu’il nomme non l’infini mais le transfini. Car, dit Lupasco, l’univers est un. Ou plus exactement l’univers est.

Ainsi il peut y avoir une “histoire de l‘âme…mais non point de Dieu” (p. 90), L‘âme échappe à la nature contradictoire des phénomènes. Dieu, ou la notion de Dieu appartient à l’histoire humaine, au contradictoire du contradictoire, à l’opposé de l’opposé. L‘âme, n’a pas d’histoire, elle “n’est ni vie, ni mort” dit Lupasco (p. 94).

L‘âme est donc indépendante. Bien que reliée à l‘être, elle exprime un état indépendant des autres. Elle est si j’ose dire dans le paradis de l‘état T.

Autrement dit, l‘équilibre parfait entre l’homogéneisation et l’hétérogénéisation semble réalisé dans l‘âme. Mais en d’autres occasions Lupasco dit aussi que “l‘âme est avant tout un conflit de tendances” (p. 89), parce qu’en fait, homogénéisation et hétérogénéisation ne peuvent coexister sans contradiction (p. 90). Concluons que le destin de l‘âme est d’après Lupasco de réaliser l’harmonie dans un devenir, peut-être sans fin.

Nous touchons ici sinon à l’infini des univers, aux trois univers qu‘évoque Lupasco. Il a d’ailleurs une formule vertigineuse pour les “donner à voir”. Il dit qu’ils sont “eux-mêmes transfinis à la puissance transfinie” (p. 352 ).

Énergie et matière vivante

Il fallait, peut-être, parvenir à ces sommets de l’indicible pour comprendre le sens que Stéphane Lupasco prête à ce mot énergie. “L‘énergie dans ses constituants les plus fondamentaux, possède à la fois la propriété de l’identité et la propriété de la différenciation individualisatrice” ( L’Expérience microphysique et la pensée humaine , PUF, 1941, p. 1).

Pour Lupasco, ces deux propriétés de l‘énergie, identité et différenciation, sont à la fois distinctes et cependant étroitement reliées. De ces deux énergies vectorielles naissent encore deux matières, l’une physique, l’autre biologique. Les deux matières, étant diversifiées, conduisent à une hétérogénéisation : elles créent tout ce qui existe.

La troisième matière contient en elle-même toutes les énergies. Le poète dirait qu’elle est “la vibration du point infiniment vibrant”, jolie manière pour exprimer l‘énergie quantique. La troisième matière, n’ayant plus de caractère “objectif”, exprime une qualité psychique. C’est l‘état T, où le psychique est indépendant du biologique. Lupasco voit dans la matière psychique la source du développement futur de l’homme. qui “aboutit, dit-il, à la conscience de la conscience et à la connaissance de la connaissance. Et on peut considérer que l‘évolution est une évolution qui augmente de plus en plus la matière psychique de l’homme.” (pp. 108-109, L’homme et ses trois éthiques )

C’est ce que Lupasco nomme aussi la Troisième Logique, ce qu’il considérait comme sa grande découverte.

C’est l’occasion de noter que le soufisme chiite conçoit aussi l’univers comme un ensemble de “corporéités”. Autrement dit, tout ce qui est manifesté dans l’univers appartient à des formes, semblables à des corps de plus en plus fins, mais qui n‘échappent pas à la matière. La pensée, elle-même, étant aussi une fine matière.

De même, il y a évolution, mais au sens de dévoilement, en passant d’un état de conscience inférieur à un état de conscience supérieur. Nous retrouvons bien le processus cher à Lupasco de connaissance de la connaissance et de conscience de la conscience. Ce dévoilement produit effectivement un état de conscience nouveau, des possibilités de l‘être insoupçonnables. Mais on ne vogue ni dans le transcendant, ni dans le satori. Cette voie soufi possède une rationalité, voire une technicité intrinsèque. J’imagine que Lupasco aurait aimé peut-être en savoir plus sur cette voie, s’il l’avait connue, car on pourrait faire plus d’un rapprochement entre cette “matière psychique” qui devient de plus en plus connaissance et conscience, et la matière psychique de Lupasco.

Conclusion

Ces quelques exemples montrent comment Lupasco est un grand visionnaire de la connaissance. La science est frileuse, elle craint qu’on cesse d‘être scientifique quand quelque chose n’est pas évident dans la chambre à bulle ou sous un microscope. Il faut de grands esprits comme Lupasco ou David Bohm, pour n’avoir pas peur du sens. Après tout c’est le regard qui contribue à créer le réel, autant que le réel crée le regard. (B. d’Espagnat)

Dans ces regards où l’intelligence est libre, ouverte, savante et profondément intègre, on voit apparaître ce qui est de l’ordre de la Révélation qui au cours des millénaires a inspiré toutes les grandes Traditions. Ce que montre si bien, Basarab Nicolescu, à propos de Lupasco :

“Une des meilleures illustrations de la logique antagoniste de Lupasco est fournie par l‘évolution historique, dans le temps, de sa propre pensée philosophique. Cette pensée se place sous le double signe de la discontinuité avec la pensée philosophique constituée et de la continuité (cachée, car inhérente à la structure même de la pensée humaine) avec la Tradition.” (B. Nicolescu , Nous, la particule et le monde , Le Mail, 1985)

Lupasco lui-même était très intéressé par les Traditions qu’il n’avait malheureusement pas eu le temps d’explorer. Il le dit au cours des entretiens réalisés en 1984 avec Basarab Nicolescu et Solange de Mailly-Nesle, dans L’Homme et ses trois éthiques :

“La Tradition arrive à des conclusions auxquelles j’arrive personnellement par des trajets extrèmement complexes et longs. C’est une vérification d’une prise de conscience de la conscience du monde par la Tradition. C’est extrèmement intéressant.” (p. 185)

Dans la pensée traditionnelle, énergie-pensée-création ne sont qu’un. Dans le bouddhisme du Mahayana, dans les Upanishad, dans la pensée taôiste ou le shinto, existent un concept très similaire du Vide. Le Vide est l’expression même de l‘être, du non-être et de la Manifestation. Il n’y a pas un atome de ce Vide qui ne soit conscience. Et c’est bien aussi ce que dit, à sa manière Lupasco: “La conscience, c’est pour moi la potentialisation”. Autrement dit, il n’existe pas d’“événements” ou de lois d’ensemble, sans qu’une “conscience” englobante détermine et contrôle ces événements.

Le Vide aussi est une potentialisation, un Tao qui contient d’infinies potentialisations, donc d’infinis univers. La Manifestation étant être et non être, la potentialité est donc “ce qui n’est pas encore actualisé, mais qui contient ce qui va s’actualiser”.

On peut le comprendre, même sous son aspect le plus banal.

Je donne un exemple concret, dit Lupasco : “Je vais acheter du tabac en face de chez moi ; eh bien, ça c’est une potentialité : à ce moment-là, mon sujet est occupé parce que mon système neuro-central est occupé par cette potentialité “aller chercher du tabac”. Quand je vais acheter du tabac, j’actualise cette potentialité.” (Entretiens avec M. Random)

On peut passer du tabac à l‘échelle cosmique, et au monde de tous les possibles. La potentialité est conscience, et la conscience troisième matière ou troisième univers. “L’Univers nous donne quelque pâle exemple, la vulnérable, rare et pourtant puissante matière psychique, qui s‘élabore, étonnamment conquérante sur notre planète et qui ne doit certes pas manquer dans d’autres parties de notre monde”, écrit S. Lupasco.

“A chaque niveau, il y a conscience” dit-il. La conscience ne disparaît jamais. Ici, la conscience c’est l’information orientée, dirigée, programmée, “consciente” en quelque sorte. Et notre conscience, c’est le réel, l’ordre implicite et explicite du monde lui-même, comme dirait David Bohm.

Ainsi on peut concevoir d’autres mondes, ou d’autres “parties de notre monde”. L’antagonisme énergétique est une vision de l’unité, unité dynamique du monde, unité d’enchaînement indéfini des contradictoires. Unité qui est : “fondée sur une structure ternaire universelle”.

“C’est justement là le mérite historique de Lupasco, dit Basarab Nicolescu ; il a su reconnaître que l’infinie multiplicité du réel peut être restructurée, dérivée à partir de seulement trois termes logiques, concrétisant ainsi l’espoir formulé auparavant par Peirce.” ( Nous, la particule et le monde , op. cit.)

De fait, on retrouve cette structure ternaire dans notre cerveau Notre cerveau travaille bien dans l’espace-temps, mais la conscience existe spontanément hors de l’espace-temps.

Il ne peut y avoir qu’un sens à l‘énergie dans l’univers: l‘énergie-conscience :“La Conscience est Energie” dit le Shakta Vedanta. L‘énergie mystérieuse de Brahman, l’Absolu. Mais l‘énergie ou la conscience de Brahman, de Bouddha ou de Lao-Tseu, nous l’avons dit, est vide, vide ou immatérielle comme la pensée. Ce Vide contient toutes les énergies.

Je voudrais citer, à ce propos Maître Ueshiba, le fondateur de l’Aikido. Il dit:

“Huit forces soutiennent la Création :
Le mouvement et l’immobilité
La solidification et la fluidité
L’extension et la contraction
L’unification et la division.”

Tout en ayant pratiqué assidûment tous les arts martiaux de son temps Maître Morihei Ueshiba était parvenu à la conclusion que seule l’union (Ki) avec l’univers et l’esprit de non-résistance accordait en toutes occasions la force invincible.

Non-résistance qui nous conduit au concept de pure énergie et de non-matière comme l’avait bien vu Lupasco “Tous les objets qui nous entourent… n’ont rien de “matériel”, dans le sens plusieurs fois millénaire et instinctif de la notion de matière, ils ne sont… que les manifestations et les systématisations plus ou moins résistantes de l‘énergie…” (p. 23, Les Trois Matières )

Toute perception, toute connaissance, toute énergie, procède donc de la nature de l’esprit. Conclusion à laquelle, von Neumann, Henry Stapp, David Bohm, Bernard d’Espagnat, et tant d’autres physiciens sont parvenus. Les événements cérébraux sont des phénomènes quantiques qui déterminent à leur tour la nature de l’information .De plus, nous sommes peut-être programmés pour voir et décrire la nature selon la structure de notre cerveau.

C’est bien l‘énigme capitale. Durant ce rapide parcours, nous n’avons pas trouvé la possibilité de traverser le miroir, sinon au fond de notre propre mystère, dans l’indicible, là où toute pensée se suspend.

Et pourtant dans cette consubstantialité de l‘âme et du monde, de la pensée et de l‘énergie, nous avons une certitude, une seule nous dit Lupasco : “ Le néant est impossible au sein de l’antagonisme énergétique “. Car, ce que nous percevons est un “incessant et irrésistible devenir”. Ce qui a été ne peut pas ne pas avoir été. Tout s’inscrit quelque part. Certitude consolante ou… atroce! s‘écrit-il en ajoutant: “ La contradiction est la sauvegarde de l‘éternité “ (p. 105).

Je vous laisse méditer cette extraordinaire conclusion.

Source :
Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires
http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/