La question de l’Etre

On se rend compte sur le champs des énormes conséquences d’une telle démonstration : la théorie quantique nous décrit le réel sous certaines conditions, et sans pouvoir l‘épuiser — d’où les hypothèses séduisantes de Bernard d’Espagnat sur un double niveau de réalité, et sur le caractère voilé d’un réel fondamental mais scientifiquement inaccessible, ou les considérations de David Bohm depuis quelques années, en correspondance avec l‘étude des phénomènes holographiques, sur un ordre profond impliqué de l’univers, d’où surgirait par efflorescence la réalité déployée que nous pouvons étudier.

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Depuis des siècles et des siècles, deux courants de pensée se sont affrontés dans le domaine scientifique. Dès le point d’origine de la mathématique antique, lors de l’apparition de la ligue pythagoricienne aux environs de 450 avant J.C., le rapport des nombres entre eux se présente en effet comme l’expression la plus haute de l’harmonie de l’univers. On connaît la célèbre formule: «Â La justice est nombre également égal », et on peut dire qu’Archytas, puis plus tard même Euclide participent du même état d’esprit.

La géométrie et le nombre sont des voies de percée vers cet espace mystérieux où se déploie la magnificence de l’Etre, et Platon se situe dans une mouvance identique quant par l’idée de médiation (parfaitement homologue à la notion de la moyenne proportionnelle), il expose dans le rapport les clés de l‘âme pour le ciel. Les sciences sont ici, au sens fort, des intermédiaires à Dieu: «Â C’est là la délivrance des chaînes (…) et la montée hors de la caverne vers le soleil, et là, dans l’impuissance de regarder les animaux, les plantes et la lumière du soleil, c’est l’examen dans les eaux des images divines et des ombres des choses réelles (…) C’est là l’efficacité des sciences que nous avons énumérées pour amener ce qu’il y a de plus précieux dans l‘âme à contempler ce qu’il y a de plus excellent dans l‘être«Â . — de la même manière que, Dieu se révélant dans l’Un et la matière existant dans l’indéfini par nature, «Â le nombre continue la médiation entre l’Un et l’indéfini«Â .

Après Platon, Aristote prenait un chemin opposé et commençait de transformer la méta-physique en métaphysique, instaurant de la sorte les premiers fondements de ce qui allait plus tard devenir la coupure radicale de la nature et de l’homme, de la raison et de l‘âme, de l’univers et de Dieu. Démocrite s’engageait encore plus dans ce sens, et l’issue logique en pleine Rome, en était un ordre de pensée du type de celui des disciples d’Epicure, et surtout de Lucrèce: «Â Ce n’est pas en vertu d’un plan arrêté, d’un esprit clairvoyant que les atomes sont venus se ranger chacun à leur place (…) Mais les innombrables éléments des choses (…) n’ont cessé de se mouvoir et de s’unir de toutes les façons, d’essayer toutes les créations dont leurs diverses combinaisons étaient susceptibles; voilà pourquoi, à force d’errer dans l’infini du temps, d’essayer toutes les unions, tous les mouvements possibles, ils aboutissent enfin à former ces assemblages qui, soudain réunis, sont à l’origine de ces grands objets, la terre, la mer, le ciel, et les espèces vivantes. »

Ces deux attitudes, en fait, n’ont cessé de courir à travers les civilisations, chacune des deux, tour à tour, prenant l’avantage sur l’autre. Lorsque les hindous, par exemple, découvrent le zéro (dans un moment historique morphologiquement comparable à l’apparition des sections coniques chez les grecs ou de la trigonométrie sphérique en Islam), et qu’ils définissent ce zéro comme le socle du système de la position des chiffres, déterminant en même temps le néant comme un nombre, c’est le sentiment, et la contemplation d’un rapport cosmique qui se joue, c’est un certain sens de l’Etre qui se donne de la sorte et sans doute n’est-ce pas pour rien que c’est précisément dans la période qui va de la prédiction du Boudhdha aux premières apparitions de la philosophie Samkhya dans la Katha Upanishad, que cette découverte se place.

De la même manière, c’est la certitude intuitive que la plus haute pensée mathématique répond dans son essence à la vérité de l’Etre, et à la façon dont celle-ci se dévoile à nos yeux, qui a «Â guidé Nicolas de Cuse, grand évêque de Brixen, lorsqu’il trouver vers 1450, en partant de la considération de l’infini de Dieu dans la nature, les traits fondamentaux du calcul infinitésimal. Leibniz, qui en déterminera les méthodes et les applications deux siècles plus tard, est parti lui-même du principe divin et de l‘étendue indéfinie pour aboutir à l’idée d’ analysis situs, interprétation la plus générale peut-être de l’espace pur libéré de tout élément sensible, et dont les riches possibilités n’ont été développées qu’au XIX e siècle par Grassman dans sa théorie de l‘étendue, et surtout Riemann, le véritable fondateur, dans sa symbolique des plans bilatéraux représentant la nature des équations. Et Kepler et Newton, tous deux natures religieuses, eurent très nettement conscience d’avoir saisi, comme Platon, par l’intuition et précisément par le medium des nombres, la nature de l’ordre cosmique divin.«Â 

Lorsqu’en plein XVII e siècle, René Descartes ou Huyghens réopèrent néanmoins le fossé qui sépare le sujet de l’objet, c’est l’optique qui s’installe — et dans l‘écran transparent que représente la lentille, une science qui ne peut se vouloir en l‘état que fondée en elle-même, et qui s‘édifie à partir de la coupure d’origine entre le chercheur et le monde qui l’entoure et qu’il se donne à étudier.

D’une manière générale, on peut avancer sans erreur que pendant presque trois siècles, une science objectiviste, puis par un glissement nécessaire de plus en plus franchement matérialiste, avait cru l’emporter avec une certitude croissante à la mesure du temps qui coulait. A l‘époque de Spencer, de Darwin et de Marx, puis plus tard de Sigmund Freud à Vienne avec sa dynamique des pulsions, la cause semblait entendue, et le faisceau scientifique semblait devoir reléguer à jamais aux rayons des souvenirs (ou aux Musées des superstitions), la question du Réel et de ses rapports avec l’Etre — puisque le Réel se concevait comme totalement épuisé dans l’observation qu’on en faisait, et que celle-ci rendait compte, expliquait et limitait dans ses lois, l’organisation de l’univers et de l’homme, sa psyché y compris.

C‘était alors l‘époque où Claude Bernard conseillait à ses élèves de laisser leur imagination au vestiaire avant d’entrer au laboratoire, et s’exclamait, péremptoire, comme s’il n’y avait pas de réponse: «Â L‘âme? Je ne l’ai jamais rencontrée au bout de mon scalpel! ». C‘était aussi l‘époque où Engels pouvait écrire à propos des géométries multi-dimensionnelles qui apparaissaient en son temps sous la signature de Riemann, après les travaux de Gauss et de Gauchy: «Â Les esprits prouvent l’existence de la quatrième dimension, de même que la quatrième dimension garantit l’existence des esprits. Et, une fois ce point établi on voit s’ouvrir devant la science un champ tout neuf et incommensurable. Toutes les mathématiques et la science de la nature jusqu‘à nos jours ne deviennent qu’une école préparatoire pour les mathématiques de la quatrième dimension et des suivantes, ainsi que pour (…) la physiologie des esprits qui se tiennent dans ces dimensions supérieures.

On voit pourtant dès ici comme quelque chose commençait à se fissurer dans le bloc. En fait, quelques années plus tard, lorsque Cantor met sur pied la théorie des ensembles et propose la notions des ensembles transfinis (c’est-à-dire des ensembles infinis constitués de telle sorte qu’ils comportent des sous-ensembles qui leurs soient équivalents), il est obligé de se battre contre la grande majorité des mathématiciens de l‘époque et des philosophes «Â rationnels », et ne trouve d’autre issue pour fonder son système que l’appel à la métaphysique, et plus particulièrement à la théologie de Saint-Augustin, dans la Cité de Dieu. Comme il l‘écrit à Charles Hermite dans une lettre du 30 novembre 1895, les noms naturels «Â existent au plus haut niveau de réalité en tant qu’idées éternelles dans l’Intellect Divin.«Â , cet Intellect Divin devenant par ailleurs le garant, pensant absolument l’infini absolu (ce que Cantor appelle un «Â Infinitum aeternum increatum sive Absolutum), de l’infini actuel et créé que Cantor met en forme en tant que transfini ( »Infinitum creatum sive Transfinitum«Â ).

Dans une veine extraordinairement néo-platonicienne, Cantor peut affirmer à partir de ce point de vue que les nombres, et entre autres les nombres transfinis, possèdent essentiellement deux ordres de réalité: l’une intrasubjective ou immanente, d’un type purement idéal, la seconde transsubjective ou transiente, c’est-à-dire qui exprime la structure intérieure de la réalité physique. «Â Autrement dit, tout concept mathématique qui existe dans l’esprit du mathématicien existe aussi dans le monde extérieur ». Le transfini, dès lors, n’est pas, ne peut pas être pour lui un pur jeu symbolique — mais il est, réellement, une hypostase de l’Etre.

On voit ici comment c’est un double jeu qui s’instaure dans la pensée scientifique. Idéalistes ou matérialistes classiques n’auraient jamais révoqué cette idées que les nombres, ou les lois de la Physique, représentaient ou décrivaient une réalité au-dessus de tout soupçon. Que ce soient Démocrite ou Platon, Pythagore ou Lucrèce, Leibniz, Pascal ou Marx, c‘était là pour eux tous comme une «Â évidence » première. Or, lorsqu’il fonde le transfini, Cantor procède en fait à deux affirmations dans le même temps: le nombre a son origine dans l’Etre, et il est parfaitement réel. A l’opposition traditionnelle entre l’idéalisme et le matérialisme, se surajoute ainsi une nouvelle opposition entre un réalisme déclaré et un intuitionnisme pour qui seule importe en fin de compte la cohérence interne d’un formalisme axiomatique.

Répondant à Hilbert, dont l’ambition était précisément de fondre l’arithmétique en un tout cohérent par des méthodes qui ne fassent elles-mêmes appel qu’aux fondements propres de cette discipline, c’est-à-dire sans passage par des limites infinies, Kurt Gödel, cependant, démontrait en 1931, avec son théorème d’incomplétude, que ce programme ne pouvait être rempli, et que, l’atteinte du résultat passait nécessairement par l’usage de l’infini. Il montrait d’autre part qu’on pouvait associer une certaine équation à tout système donné d’axiomes — mais qu’une autre axiomatique permettait seule de décider si cette équation avait une solution ou non. les mathématiques n‘étaient plus désormais totalement axiomatisables, toute axiomatique se révélant incomplète par nature. On a généralement voulu en tirer la conséquence que les mathématiques n’existaient pas par elles-mêmes, mais qu’elles ne représentaient que des constructions idéales à partir de l’univers, ou du système d’axiomes spécifique que leur utilisateur avait initialement choisi: elles ne seraient donc pas «Â objectives », et encore moins indépendantes de l’esprit du mathématicien — puisqu’elles en seraient au contraire comme la simple projection logique.

On peut pourtant se demander quelle est la pertinence d’une telle proposition, puisqu’elle en revient, par un détour paradoxal, à ériger en dogme la validité des projets axiomatico-formalistes en tant qu’ils se définissent comme constructions symboliques. On connaît le scepticisme affiché par Poincaré devant la montée des formalismes qui se manifestait en son temps. Kurt Gödel a montré pour sa part que les nombres naturels ne pouvaient être déduits d’aucune logique quelle qu’elle fut, que c‘étaient des étant-là dont on devait bien accepter le donné immédiat.

C’est dès lors le problème de la définition du statut des entités mathématiques qui se pose, et celui de leur rapport avec la réalité — que cette réalité soit par ailleurs d’ordre ontologique ou physique.

C’est ici que s’impose le détour analogique par la physique quantique telle que l’ont découverte, et définie Heinsenberg et Niels Bohr. L’influence de la mesure sur le système mesuré, transformant l’observateur en participant, et l’intervention subséquente du physicien lui-même dans sa pratique scientifique, ont été largement mises en avant par l‘école de Copenhague, certains auteurs comme von Neumann ou London et bauer, n’hésitant pas à affirmer que la réduction de la fonction de l’onde était directement générée par la conscience de l’observateur. Allant encore plus loin, Eugène Wigner écrit: «Â L‘évidence que les objets physiques et les essences spirituelles ont une forme de réalité très semblable a beaucoup contribué à ma paix intérieure, et, de toute façon, on ne connaît aucune autre conception qui satisfasse à la mécanique quantique«Â ; et Cochran, pour sa part, ne recule pas à nous dire que: «Â Les résultats connus de la physique quantique et de la biologie modernes suggèrent l’hypothèse suivante: les atomes et les particules fondamentales possèdent un degré rudimentaire de conscience, de volition ou d’activité autonome; les modèles de base de la mécanique quantique en sont un résultat. Les propriétés d’onde de la matière, en mécanique quantique, sont positivement les propriétés conscientes de la matière; et les organismes vivants représentent un résultat direct de ces propriétés de la matière«Â .

Sans vouloir s’aventurer jusqu‘à un tel point de spéculation physico-philosophique, il n’en reste pas moins que Niels Bohr montrait, dès 1935, dans la fameuse dispute autour de l’article d’Einstein, Podolsky et Rosen paru dans la Physical Review sous le titre: Can quantum-mechanical description of reality be considered complete?, que si on réduisait la réalité physique à ce qui est mesurable, la mécanique quantique la décrirait complètement. Mutatis mutandis, on en revenait de la sorte à la situation de crise qui prévalait peu à peu dans le domaine mathématique: de la même façon qu’on ne pouvait décider si celles-ci étaient purement idéales ou correspondaient, d’une manière ou d’une autre, aux structures du Réel, la mécanique quantique semblait interdire de savoir, de par sa propre formalisation, si elle rendait compte d’autre chose que ce de que l’homme mesurait en perturbant le système, c’est-à-dire de savoir si ce qui était perçu ne dépendait pas entièrement de la perception elle-même. C’est dans ce contexte que voit le jour, en 1964, le théorème de Bell qui règle le litige sur l’un de ses points cruciaux. J.S. Bell démontre en effet, en «Â quantifiant » le paradoxe de Einstein-Podolsky et Rosen, que la localité est mathématiquement incompatible avec les prédictions statistiques de la théorie quantique. Autrement dit, et en clair, toute théorie qui voudrait décrire le réel plus profondément que ne le fait la mécanique quantique, lui serait nécessairement contradictoire quant à des prédictions vérifiables. Il y a donc une limite au savoir, comme une obligation de non-science à partir de frontières précisément définies.

On se rend compte sur le champs des énormes conséquences d’une telle démonstration : la théorie quantique nous décrit le réel sous certaines conditions, et sans pouvoir l‘épuiser — d’où les hypothèses séduisantes de Bernard d’Espagnat sur un double niveau de réalité, et sur le caractère voilé d’un réel fondamental mais scientifiquement inaccessible, ou les considérations de David Bohm depuis quelques années, en correspondance avec l‘étude des phénomènes holographiques, sur un ordre profond impliqué de l’univers, d’où surgirait par efflorescence la réalité déployée que nous pouvons étudier.

On n’est pas très loin ici de la position de Cantor sur le transfini qu’il découvre, et qui exprime un réel que l’on pourrait appeler de deuxième niveau (infinitum creatum), par rapport à un réel de premier niveau, éternel et incréé, le transfini se proposant comme l‘émanation, ou l‘épiphanie de l’infini actuel absolu.

C’est peut-être de ce côté que les deux querelles successives de l’idéalisme et du matérialisme d’une part, du réalisme et de l’intuitionnisme de l’autre, peuvent trouver une ébauche de solution supérieure — dans la mesure où, par déplacement du champs même des questions, la science ne peut plus prétendre apporter aujourd’hui de réponse métaphysique, ni peut-être même épistémologique au sens large, mais, dans un mouvement de renversement, pose la question métaphysique en conclusion se son propre discours.

La question de l’Etre, en effet, resurgit plus que jamais: quel est donc ce Réel qui fonde la réalité du domaine des quanta tout en le bornant à jamais? Quelle est donc la nature de cet Infini absolu qui assure la validité du transfini cantorien? Quel est donc cet Etre insaisissable qui subsume les étants-là des nombres naturels ?

Dans une intuition formidable, la mathématicien Hermann Weyl avait commencé à parler, voici plus de cinquante ans, de la qualité des nombres, cependant qu’Heisenberg les entrevoyait comme des ponts entre la psyché et la matière, eux-mêmes n‘étant en fait d’ordre ni purement psychique ni strictement matéreil. C’est une telle intuition que Marie-Louise von Franz a ensuite explorée en cherchant à définir le nombre comme archétype de l’Unus Mundus, c’est-à-dire de cet univers matriciel — et potentiel — dont la matière étendue et l’intellect pensant ne seraient par ailleurs que des actes manifestés. Il est inutile d’insister sur la parenté évidente avec cet ordre impliqué que propose David Bohm, ou cette totalité globale du cosmos que présuppose la matrice de Chew, à l’intérieur de laquelle nous sommes obligés de découper des séquences pour créer nos objets d‘étude, en nous interdisant du même coup d’accéder à la connaissance d’un ensemble qui ne serait composé que d’interconnexions en nombre illimité.

La démarche scientifique doit alors s’arrêter, et se faire relayer par une angoisse ontologique. On voit bien cependant, qu’il s’agit d’abord là de reconquérir d’une manière assez subtile un néo-platonisme — mais où le nombre et la Loi ne sont plus des médiateurs à l‘être, mais des intermédiaires à ses manifestations, l’Etre même ne pouvant sans doute se révéler que dans une vision illuminative qui transcende dans le secret de l‘âme les feintes oppositions de la matière et de l’esprit, de la réalité objective et de l’idéalité subjective. C’est ce qu’avaient déjà ressenti des penseurs comme Proclus, Valentin ou Jamblique à l’aurore de notre ère. C’est ce que mettront en forme certains mystiques médiévaux, c’est ce que redécouvrira de nos jours un philosophe comme Henry Corbin lorsqu’il remettra à l’honneur la notion du Monde Imaginal.

(…) J’aimerais rappeler simplement ce merveilleux aphorisme de Lichtenberg, mathématicien et moraliste de la fin du XVIII e: «Â Il y a une grande différence entre croire encore quelque chose et le croire de nouveau. Croire encore que la lune exerce une influence sur les plantes trahit la sottise et la superstition. Mais le croire de nouveau est une preuve de philosophie et de réflexion. »

Michel Cazenave, Postface de La physique moderne et les pouvoirs de l’Esprit.

6 thoughts on “La question de l’Etre”

  1. le réel véritable est au-delà de la physique, au-delà des perceptions que nous pouvons avoir, au-delà des mesures que nous pouvons faire avec les instruments les plus perfectionnés existants ou pouvant être réalisés dans le futur.« Bernard d’Espagnat, « À la recherche du réel »

    Les Humains Associés / Bernard d’Espagnat : « Regards sur la matière »

    Dans Un Atome de Sagesse vous écrivez : « Dans les zones tout à fait supérieures de la pensée, je fais une place à certains discrets intuitifs ”“ et intuitives ”“ au moins à tels ou tels moments privilégiés qu’ils ont connus. Un nombre infime d’entre eux est parvenu à s’exprimer par le moyen de la grande littérature. Les autres gardent le silence: mais je sais qu’ils sont là, présents. » Cette dernière phrase n’est plus une conjecture mais une affirmation”¦
    Oui, j’ai connu un certain nombre de personnes (…)

    Vous pouvez m’en lire une ?
    « Lorsque ton coeur frémit d’une invisible approche,

    Ne tourne pas la tête,

    Laisse tes yeux se perdre au lointain de l’espace.

    Ne cherche pas à connaître, cette présence,

    Peut-être n’est-elle qu’un visage du silence et de la solitude”¦

    Ose l’appeler en toi-même

    d’un nom que tu croyais peut-être perdu à la Terre,

    devenu ombre, souvenir,

    et qui, arraché par l’amour à ton âme,

    soudain ressuscité, jaillit d’entre les morts ! »

    Ce genre de poésie se rapproche de ce que je fais : elle évite d’en dire trop, de tenter de donner des « détails techniques » ”“ des précisions sur cette réalité. Je trouve en cela un sens très profond: l’idée que chaque individu peut avoir une intimité avec quelque chose qui n’est pas simplement de l’ordre du biologique ou du psychologique, quelque chose qui n’est pas une illusion. Pour moi c’est cela l’essentiel, le centre de tout. Mais on ne peut pas nommer cette chose, il n’y a pas de mots pour la décrire. C’est un indicible, un inexprimable qui néanmoins peut être dit”¦ mais sous forme poétique seulement. Alors je parle de « profondeur du réel », je tâche de me débrouiller”¦ mais il n’y a pas de mots.

    Quels arguments avez-vous pour affirmer que cette dimension qu’il y a dans l’homme n’est pas illusoire, mais répond bien à un « appel de l‘Âtre »?
    Là aussi j’ai des arguments indirects. Des arguments contre la vision opposée, celle qui consiste à dire : « Ce n’est pas sérieux de parler d’appel de l‘Âtre à l’homme, parce que nous savons bien que l‘éducation, l’affectivité, la psychanalyse, peuvent expliquer cela; que pourrait-il y avoir d’autre, à l’origine de cela, que notre cerveau, qui n’est qu’une machine composée d’atomes, d‘électrons et quarks? » Mais une telle vision suppose l’existence en soi, indépendante de nos aptitudes sensorielles et conceptuelles, de justement ces atomes, électrons et quarks”¦ Or nous savons que cette conception-là n’est pas compatible avec la vision que la physique quantique nous donne de la matière.

    Quelle est votre « conjecture » personnelle sur l‘Âtre ? Vous citez souvent Spinoza, est-ce à dire que vous êtes panthéiste?
    Tout d’abord, je réfute absolument l‘épithète de panthéiste appliquée à Spinoza. Il dit qu’il y a la substance (qu’il appelle Dieu) et que cette substance a deux modes d’expression: la pensée et l‘étendue. Ainsi la substance n’est pas l‘étendue seule, n’est pas la matière.

    En ce qui me concerne, je suis assez proche d’une telle vision. L‘Âtre est avant la scission Sujet-Objet, ce serait donc le réduire que de parler de lui comme un Sujet ou comme un Objet. Par contre, il importe de faire la différence pour nous entre réel empirique et réel indépendant. Par exemple, j’ai été intéressé par Teilhard de Chardin dans ma jeunesse, mais sa vision est un petit peu trop matérialiste, il prend trop la matière pour un « en soi ». Néanmoins, bien que nous soyons dans le monde de la séparabilité, je ne vois pas pourquoi un certain lien avec l‘Âtre n’aurait pas pu être conservé. Il me semble que c’est le cas et que notre esprit est peut-être une image déformée de certaines structures de cet Âtre.

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  2. «Â La creatura umana è ancora un nome e una forma. Anche il fiore lo è. Lasciar andare la presa del nome e della forma significa lasciar andare il corpo e la mente. Quello che rimane è la consapevolezza senza tempo, e questo è ciò che lei ha in comune con il fiore. La creatura umana appare in lei proprio come il fiore. Quando lei non pensa a se stesso come uomo, dov‘è l’uomo? »
    Jean Klein

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  3. « A la recherche d’un immortel
    j’ai parcouru les cinq montagnes du pays.
    Jamais ne m’a rebuté leur éloignement. »

    Li Bo

    « O lumière qui pénètre tout
    une avec tout et tout avec un
    innonde moi de tes rayons
    afin que je devienne libre.
    Rend moi une avec l’ame-tout
    qui brille dans l’obscurité de la nuit.
    Rend moi libre de l’espace-temps
    libre du voile de la nuit.
    Moi, enfant de la lumière
    voici que je commande:
    je suis libre à jamais de l’obscurité. »

    Hermès Trimegiste
    Tables d’Emeraude

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  4. “There are certain events which to each man’s life are as comets to the earth, seemingly strange and erratic portents; distinct from the ordinary lights which guide our course and mark our seasons, yet true to their own laws, potent in their own influences.”?
     ”“ Edward George Earle Lytton Bulwer-Lytton, 1st Baron Lytton,
    What Will He Do With It? (bk. II, ch. XIV)

    «Â Le but de la véritable alchimie est d‘éveiller ce qui dort, de faire ruisseler l’eau prisonnière de la terre ».

    «Â C’est l’aspect cosmologique de l’homme qui rend possible l’ouverture des fissures de la coque qui entoure chaque être et le cloisonne à l‘égard de tout ce qui n’est pas lui. Cette carapace est à la fois une prison et une armure. L’alchimie spirituelle, en arrachant cette carapace supprime les cloisonnements qui sont inhérents à l’amour personnel et à la dureté de coeur. L‘être dont la carapace est brisée s’ouvre à la divinité, dans sa réalité en autrui et en soi-même. ».M.M. DAVY, Initiation à la symbolique romane, Flammarion. 1999

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  5. Entre, à travers et par-dela
    le loin et le près, le sans-Ou,
    hier et demain, l’instant pérenne,
    le mouvant et l’axe, la danse.

    Entre, à travers et par dela
    la vitre et l’air, le transparent,
    syllable et souffle, la saveur,
    le dit et le tu, la présence.

    Entre, à travers et par dela
    vide et plein, complicité,
    l’amphore et l’argile, une main
    l’etre et le rien, le sens.

    Transitude
    Jean Biès

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  6. «Â Un être se rend libre en se consumant pour se renouveler, en se donnant ainsi le destin d’une flamme, en accueillant surtout le destin d’une sur-flamme qui vient briller au-dessus de sa pointe. »

    «Â Le rêve chemine linéairement, oubliant son chemin en courant. La rêverie travaille en étoile. Elle revient à son centre pour lancer de nouveaux rayons. »

    «Â La flamme nous force à imaginer. »

    «Â La profondeur, c’est ce qu’on cache ; c’est ce qu’on tait. On a toujours le droit d’y penser. »
    Gaston Bachelard

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