Les oiseaux et la mort

En partant en effet de l‘événement synchronistique comme a-causal et donc a-temporel, et en constatant d’autre part l’effet de sens qu’il produit chez le sujet qui le vit, Jung doit nécessairement en arriver à la conclusion que non seulement on se trouve confronté là à une activation archétype qui a à voir simultanément avec la psyché et la matière, mais encore que cette activation se produit, ou est portée par une personne singulière qui unit en elle, et par le biais de l’archétype, ce double aspect psychique et physique .

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Afin de nous munir de quelques matériaux, il est peut-être plus sage de commencer par analyser un cas concret de synchronicité que propose Jung dans son oeuvre, et d’essayer d’y trouver quelles en sont les composantes essentielles. Il serait tentant à cet égard de parler du fameux scarabée que tout le monde connaît si bien, le Cetonia Aurata qui fait tellement image. C’est pourtant dans la mesure où il remplit précisément ce rôle que nous ne retiendrons pas l’exemple – et où il est d’ailleurs susceptible d’une interprétation qui ne fait que déplacer le problème.

Quand il expose le cas, en effet, Jung fait expressément l’hypothèse d’une cryptomnésie possible, et ne craint pas d‘écrire ensuite, dans un autre registre, que «Â le rêve du scarabée est une représentation inconsciente émanant de l’image, déjà existante inconsciemment, d’une situation qui se produirait le lendemain, à savoir le récit du rêve et, sur ces entrefaites, l’apparition du hanneton ». La synchronicité, ici, se réfère en fin de compte à la clairvoyance, ou au rêve prémonitoire dans une transgressivité par l’archétype des lois apparentes de la nature – ce qui en revient à dire que le cas synchronistique se rabat sur une autre forme de manifestation de la synchronicité, dans un phénomène de boucle qui en bloque en partie l‘étude.

Bien plus significatif se présente au contraire le second cas de Jung, que nous rappellerons brièvement: «Â La femme d’un de mes patients quinquagénaire me rapporta un jour dans la conversation qu‘à la mort de sa mère et de sa grand-mère un grand nombre d’oiseaux s‘étaient rassemblés devant les fenêtres de la chambre mortuaire, histoire que j’avais déjà entendu raconter par un certain nombre d’autres personnes. Alors que le traitement de son mari touchait à sa fin, sa névrose ayant disparu, on vit apparaître pour la première fois chez lui de légers symptômes que je rattachai à une maladie de coeur. Je l’envoyai voir un spécialiste qui, au premier examen, ne put, ainsi qu’il me l‘écrivit, rien constater d’inquiétant. En rentrant chez lui de cette consultation, le compte-rendu médical en poche, mon patient s’affaissa subitement dans la rue. Pendant qu’on le ramenait chez lui mourant, sa femme se trouvait déjà plongée dans l’inquiétude la plus angoissante: à peine en effet son mari était parti chez le médecin, que tout un essaim d’oiseaux s‘était abattu sur sa maison. Elle s‘était naturellement rappelé immédiatement ce qui s‘était produit d’analogue lors du décès de ses parents et avait craint le pire. »

Nous sommes ici en effet devant deux séries d‘événements que l’on ne peut relier entre elles d’aucune manière rationnelle, qui produisent pourtant un sens dans le même temps qu’elles s’inscrivent dans une réalité physique objective, et qui dénotent par ailleurs l’activation d’une constellation archétypique déterminée – puisque nous ne pouvons pas faire l’impasse sur toutes les anciennes traditions de l’augurat par les oiseaux (étant bien entendu que l’on ne considère en aucun cas cet augurat comme une science, mais comme une technique particulière de manifestation de l’inconscient le plus profond dans ses méthodes d’interprétation), et qu’on en retrouve encore aujourd’hui les traces dans l’expression communément répandue d’un «Â oiseau de mauvaise augure ».

En dévidant cet exemple, on s’aperçoit vite cependant comme toutes les interprétations de la synchronicité apparaissent les unes après les autres.

Si on admet (et il paraît difficile, nous venons de le montrer, de ne pas l’admettre dans l’exemple exposé), que «Â des cas de coïncidences signifiantes – qui doivent être distinguées de simples groupes de hasard – paraissent reposer sur des fondements archétypiques », on admet du même coup qu‘à une correspondance dans le temps, et dans un temps simultané, d’un état matériel avec la sphère du psychique, correspond une détermination précise de l’archétype comme énergie psychophysique, ou comme énergie antérieure à une éventuelle séparation des deux domaines que nous percevons comme séparés dans notre réalité quotidienne – et nous aurons à revenir sur ces formulations éventuelles.

Il faut noter d’autre part que le phénomène de synchronicité n’existe que parce qu’il fait un sens. La rencontre d’un trépas et d’un amas d’oiseaux qui se forme, n’est vraiment une rencontre que pour la personne concernée, qui la vit comme particulièrement signifiante et qui, dans ce vécu, se pose comme un sujet. Encore faut-il s’entendre sur ce mot: car la femme dont parle Jung n’est pas une simple observatrice qui regarde les choses du dehors. Pour une telle personne, les oiseaux qui s’abattent sur le toit d’une maison ne lui diraient strictement rien. de fait, c’est une chaîne qui se forme entre le sujet qui observe et le sens qui s’impose à ce sujet, et qui fait de ce sujet un participant à l‘événement qui, dans un double mouvement, reçoit et donne le sens à la scène qu’il perçoit.

La troisième caractéristiques de l‘événement synchronistique, consiste en ce que ce ne sont pas seulement les relations rationnelles, mais plus profondément, les relations causales de l’ordre spatio-temporel, qui semblent s’y évanouir. Le scarabée, d’une certaine manière, pouvait être conçu sur le mode d’une causalité rétrograde – puisqu‘à adopter jusque dans son audace l’hypothèse de la prémonition, on admet encore un déroulement temporel, la synchronicité devenant alors comme la manifestation explicite de la transgressivité de l’archétype. Or, dans le cas de la simultanéité de deux événements physiques indépendants qui font pourtant un sens pour un sujet donné, à tel point qu’on peut pratiquement en inférer l’autre dans le cas de la «Â femme aux oiseaux », ou de la rencontre d’un événement physique avec une attitude psychique, c’est la causalité qui disparaît. Toute la physique nous apprend que si A engendre B, B est postérieur à A, et qu’il a fallu une séquence temporelle, aussi minime soit-elle, pour que l’effet soit sorti de la cause. Aussi doit-on en tirer la conséquence que la synchronicité supprime, annule, ou provient d’«Â en dehors du temps »Â â€“ et il faudra là aussi s’expliquer sur ces mots.

Le quatrième facteur de la synchronicité est de mettre ouvertement en jeu ce que Jung a appelé la zone psychoïde en l’homme. En partant en effet de l‘événement synchronistique comme a-causal et donc a-temporel, et en constatant d’autre part l’effet de sens qu’il produit chez le sujet qui le vit, Jung doit nécessairement en arriver à la conclusion que non seulement on se trouve confronté là à une activation archétype qui a à voir simultanément avec la psyché et la matière, mais encore que cette activation se produit, ou est portée par une personne singulière qui unit en elle, et par le biais de l’archétype, ce double aspect psychique et physique . Quand il écrit par exemple qu’«Â une explication causale de la synchronicité apparaît comme exclut… Celle-ci consiste esentiellement en correspondances «Â fortuites ». Son tertium comparationis repose sur des données psychoïdes que je désigne du nom d’archétypes. Ces derniers sont indistincts, c’est-à-dire ne sont qu’approximativement perceptibles et définissables. Sans doute ils sont concomittants aux processus causaux, c’est-à-dire «Â portés » par ceux-ci, mais ils en dépassent en quelque sorte le cadre, d’une manière que je qualifierai de transgressivité, en tant qu’ils ne sont pas nettement et exclusivement constatés dans le domaine psychique seul, mais peuvent aussi bien apparaître également dans des circonstances non psychiques«Â , quand il écrit donc ces mots, il referme bien entendu la boucle tout en l‘élargissant du même coup, puisque le tertium comparationis est tout autant le sujet qui est en train de vivre l‘événement, en sorte que, par le biais de cette notion de psychoïde, il procède à une nouvelle opération: l’homologie de la constitution humaine à la constitution de l’achétype, qui fait que, dans un double mouvement qui est pourtant intérieurement identique, notre organisation psychosomatique porte l’archétype, de même qu’on pourrait dire que l’archétype fonde notre manière de considérer la psychosomatique.

Michel Cazenave, Synchronicité, physique et biologie, dans La synchronicité, l‘âme et la science.

One thought on “Les oiseaux et la mort”

  1. Dans certaines régions du monde, la croyance populaire associe encore aujourd’hui le chant ou la présence de certains oiseaux, à l’annonce de la mort.

    “Synchronistic events offer us perceptions that may be useful in our psychological and spiritual growth and may reveal to us, through intuitive knowledge, that our lives have meaning.” —Jean Shinoda Bolen, MD, The Tao of Psychology
    “They demonstrate the unity of psyche and matter, forcing us to transcend our rational, scientific, materialistic attitudes.”? Mansfield, 1995. Synchronicity, Science, and Soul-making.

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