Le monde archétype

Comme l’explique Hubert Reeves en astrophysicien, « on ne peut certes pas dire de l’univers qu’il “occupe” l’espace et qu’il “s’insère” dans le temps. Au même titre que la matière, ces dimensions sont elles-mêmes incluses dans l’univers. II semblerait plus approprié d‘énoncer que l’univers engendre lui-même l’espace et le temps dans lesquels il s‘étend et perdure. Mais, avouons-le, nous sommes ici à la limite de l’intelligibilité du réel».

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Lorsque Hubert Reeves, en effet, traite du pendule de Foucault et écrit que “ tout se passe comme si le pendule en mouvement choisissait d’ignorer la présence, près de lui, de notre planète, pour orienter sa course sur les galaxies lointaines dont la somme des masses représente la quasi-totalité de la matière de l’univers observable “(1), il affirme, preuves expérimentales à l’appui, qu’il y a une coïncidence mystérieuse entre système inertiel et système fixe (c’est-à-dire sans mouvement de rotation), ou en termes plus simples, que le plan d’oscillation du pendule demeure immobile par rapport à l’ensemble de l’univers. D’où le “ principe “ de Mach qui énonce à travers sa conception de l’influence de la globalité de l’univers sur toutes ses localités, que la totalité de l’univers est présente d’une façon ou d’une autre à chacun de ses endroits et à chacun de ses moments, de sorte que l’univers serait indivisible du point de vue de la totalité du continuum spatio-temporel, et que notre propre manière spatio-temporelle de l’appréhender (fût-elle aussi raffinée que dans la théorie de la relativité, et uniquement mathématique), ne serait en fin de compte qu’un travail de représentation qui s’effectuerait à l’intérieur de cette totalité fondatrice.

Ces quelques mots, bien sûr, nous rappellent aussitôt la manière dont Jung essayait d’expliquer la nature de l’inconscient collectif à des physiciens comme Pauli ou Jordan. Dans une lettre à Pauli, n‘écrivait-il pas de la sorte que l’on peut considérer l’inconscient collectif comme un « continuum omniprésent ou comme un présent sans étendue(2) », et quelque temps plus tard, que cette omniprésence signifie une relativisation dans les couches les plus profondes de la psyché du continuum spatio-temporel de la physique relativiste : « Le monde archétype est éternel, c’est-à-dire hors du temps et partout car (…) lorsqu’il s’agit d’archétypes, l’espace n’existe pas »(3), et « peut-être devons-nous complètement renoncer aux catégories de l’espace et du temps aussitôt qu’il s’agit de réalilé psychique. II se pourrait qu’il faille concevoir la psyché comme une intensité sans étendue, et non point comme un corps qui se meut dans le temps. On pourrait alors considérer la psyché comme un transformateur d‘énergie, dans lequel la tension ou l’intensité pratiquement infinie de la psyché est transformée en fréquences et en “ “étendues “ spatio-temporelles perceptibles »(4). Outre que cette conception dans l’approximation même de l’expression (mais c‘était bien la première fois que la psychologie osait s’aventurer dans de tels domaines !), annonçait les recherches, ou l’axe de recherches dont nous avons parlé plus haut sur le mode de fonctionnement du cerveau(5), et en prévoyait certaines difficultés inhérentes aux limites qu’y rencontrent les explications de narure strictement spatio-temporelle(6), elle bâtissait aussi l’idée d’un inconsient global engendrant le temps et l’espace et par là coprésent, comme le serait l’univers, à chaque endroit et à chaque instant de ses manifestations. Bien qu’il soit difficile de réfléchir de telles notions, on s’aperçoit du coup combien nous sommes proches aussi, non seulememt de l‘énoncé du principe de Mach quant à l’univers physiquement observable, mais des idées de James Jeans lorsqu’il présente la substratum de ce même univers comme un temps et un espace vides, étant bien entendu que ce vide, ou ce néant, est un néant formateur d’où émerge précisément notre espace-temps physique(7).
Une remarque s’impose ici. Dans cette façon de considérer la totalité du cosmos comme un tout indivisible en quelque sorte “ supérieur “ en même temps qu’ “ intérieur “ à son propre déploiement, on ne peut pas éviter de prendre en considération que l’homme en fait naturellement partie, son psychisme y compris et que l’inconscient est par-là l’une des composantes de cet univers et qu’il doit se structurer de la même façon que lui.
Il faut relever d’autre part que les idées de James Jeans ne sont pas contradictoires, comme elles pourraient le paraître au premier abord avec l‘énoncé de Mach – dans la mesure où l’affirmation d’une totalité présente à chacun de ses lieux et de ses moments présuppose effectivement que ces lieux et ces moments sont des spécifications de cette totalité. Tout dépend simplement du point de vue où on se place : celui de l’homme observant la totalité, ou celui de la totalité elle-même, points de vue qui sont complémentaires entre eux pour décrire la réalité – de même que lorsqu’il s’agit de l’inconscient comme Jung l’entrevoyait, on peut aussi bien en dire, si l’on se met dans la position de l’observateur humain, qu’il s’agit « d’un espace inconscient absolu dans lequel un nombre infini d’observateurs contemplent le même objet », ou si l’on essaie de le réfléchir à partir du Soi comme archétype de la totalité, qu’il « n’y aurait au contraire qu’un observateur (situé dans l’inconscient, et qui serait la totalité de cet inconscient), qui contemplerait une infinité d’objets »(8).
Mais il faut aller plus loin que ces considérations premières, puisqu’il est patent que les deux points de vue de la physique et de la psychologie des profondeurs supposent, nous le répétons, dans la coprésence de l’univers ou de l’inconscient à l’ensemble du continuum spario-temporel, que ce continuum est une “ retombée “ du global qui s’y déploie sans arrêt. Comme l’explique Hubert Reeves en astrophysicien, « on ne peut certes pas dire de l’univers qu’il “ occupe “ l’espace et qu’il “ s’insère “ dans le temps. Au même titre que la matière, ces dimensions sont elles-mêmes incluses dans l’univers. II semblerait plus approprié d‘énoncer que l’univers engendre lui-même l’espace et le temps dans lesquels il s‘étend et perdure. Mais, avouons-le, nous sommes ici à la limite de l’intelligibilité du réel»(9).

C’est cette intelligibilité que nous essayons pourtant de scruter, et nous sommes amenés à penser qu’elle ne peut se dévoiler que par la voie du psychique, et du psychique objectif, en tant que ce psychique serait l’intermédiaire de l’intelligible et du sensible car si l’inconscient universel, dans l’un de ses degrés, est partie intégrante de la totalité du réel (et on voit difficilement comment dire le contraire), il participe à la fois de son intelligibilité ontologique et de sa matérialité pratique. Cette intelligibilité, néanmoins, pour nous qui existons dans les dimensions déployées du sensible, c’est-à-dire de la matière, de l’espace et du temps (étant admis par ailleurs, que ces termes sont d’une certaine façon en équivalence les uns des autres), elle nous est transcedante en soi et ne peut nous être métaphysiquement accessible que dans des systèmes épiphaniques, vécus dans le domaine de la réalité de la psyché, et qui font le lien nécessaire avec notre existant d‘être-là(10). En d’autres termes, on peut dire aussi de l’inconscient vis-àvis de l’univers ce qu’avançait Jung de l’homme : « D’une part l’homme tel qu’il est, d’autre part la totalité indescriptible et supra-empirique de ce même homme… l’homme lui-même est en partie empirique et en partie transcendantal : il est lui-même lithos ou lihos, une pierre non pierre(11). » Dans cette nouvelle comparaison au travail alchimique, l’inconscient se présente à la fois comme supra-cosmique et comme condition du possible de l’inconscient cosmique ce que l’on peut encore exprimer par l’idée d’une hiérarchie interne des plans de l’inconscient, de l‘âme reflétant l’imago Dei et révélant le Soi jusqu‘à l’inconscient comme champ des structures de la matière(12). Ou, lorsqu’il s’agit plus précisément de l’Unus Mundus, par l’assertion que « les archétypes en tant que structures formelles psycho-physiques pourraient être en définitive un principe formateur de l’univers, c’est-à-dire un facteur d’ordre universel et transcendant l‘être(13) ».

Michel Cazenave, Synchronicité, physique et biologie, La synchronicité, l‘âme et la science.

(1) Hubert Reeves, _Incursion dans le monde a-causal.
(2) Lettre à Wolfgang Pauli, Correspondance, tome 1, Ed. Albin Michel.
(3) Ibidem, tome 3.
(4) Ibidem, tome 4.
(5) K. Pribram, _ Esprit, cerveau et conscience dans Science et Conscience, les deux lectures de l’Univers, Stock.
(6) Voir : K. Pribram, Holonomy and Structure in the organization of Perception, University of West Ontario. K. Pribram, Nuwer et Baron, op. cit.
(6) J. Jeans, The mysterious Universe, Cambridge University Press.
(7) C. G. Jung, op. cit.
(8) H. Reeves, Patience dans l’azur, l‘évolution cosmique, Le Seuil.
(9) Voir pour l’explication beaucoup plus complète de ces notions, au niveau philosophique, H. Corbin, Le paradoxe du monothéisme, l’Herne.
(10) C. G. Jung, dernier chapitre du _Mysterium Conjunctionis, Albin Michel.
(11) Se repporter à l‘étude que j’ai tenté d‘ébauché dans La science et l‘âme du monde, Imago, ainsi, bien entendu, qu‘à M. L. von Franz, Nombre et Temps, op. cit.
(12) M. L. von Franz, Nombre et Temps, op. cit. Sans oublier que l’Unus Mundus, dans l’ordre de la psyché objective, est le plan d’apparition de la Sophia, de la Sapientia Dei, où la déité crée l’univers (Cf. Scot Erigène, note 12) – et qui représente l’unité primordiale qui se multiplie dans une infinité de formes premières tout en restant unitaire (principe de la multiplication symbolique comme processus des manifestations théophaniques).

One thought on “Le monde archétype”

  1. Pour moi l’archétype se confond trop avec le stéréotype malgré l’explication de Jung.
    En fait l’idée de cet inconscient collectif m’agace un peu…c’est quand-même une question intéressante qui mérite réflexion.

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