L’Unus Mundus

Concrètement, l’Unus Mundus apparaît, comme Jung l’a remarqué, dans les phénomènes synchronistiques. Tandis que nous vivons normalement dans un monde duel d‘événements «Â  intérieurs «Â  ou «Â  extérieurs «Â , cette dualité disparaît dans un événement synchronistique ; les événements se comportent alors comme s’ils faisaient partie de notre psyché, en sorte que toute chose est contenue dans la même totalité.

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Et, question subsidiaire, si la synchronicité renvoie à un Unus Mundus, c’est-à-dire à un plan de réalité potentielle par rapport à l’empirie, mais existant sans doute en soi dans un autre ordre de réalité qui se légitime comme transcendantal à l’expérience et comme consubstanciel (d’une substancialité subtile) à l’existence de l‘âme, si la synchronicité renvoie donc à cette autre réalité qui contiendrait en puissance la matière et l’esprit – une «Â matière spirituelle », un «Â esprit matériel » dans cet intermonde spécifique où se subsumerait la causalité physique et où s’assumerait une a-causalité première – ne doit-on pas se souvenir de ce que cet Unus Mundus se traduit lui-même dans un archétype, et un archétype déterminé? Autrement dit, ne retrouvons-nous pas ici, à un autre niveau, les relations de l’archétype et de la psychosomatique, en ceci que l’ordre métaphysique implique l’Unus Mundus, de la même manière qu l’Unus Mundus oblige à la question métaphysique?
Ce que l’on peut exprimer en écrivant qu’en dépsychologisant la psychologie, Jung le fait à partir d’un archétype qui repsychologise du coup d’emblée la dépsychologisation nécessaire.
A ceci près cependant, qu’il faut être clair sur les mots, et que la notion de psychologie a en partie changé de sens entre les deux phases du processus. Il faudra bien entendu s’en expliquer plus avant, mais nous pouvons indiquer dès maintenant que ce mouvement de retrait puis de réinvestissement par la psychologie, indique d’abord sur le fond la transformation d’une subjectivité en intériorité, et rend en bout de course à la psychologie son sens originel et véritable de discours de l‘âme sur elle-même.
La contradiction apparente est alors en fin de compte le signe d’une dialectique, et nous confronte en même temps à la polysémie de l’archétype selon le point de vue à partir duquel on en parle: matrice d’images dans le champs de l’inconscient, condition de possibilité par rapport à l’expérience, structure métaphysique dans le royaume réel de l‘âme. Ce qui nous amènera par ailleurs à nous poser la question: en dehors de toute causalité d’ordre physique, et si on tente de réfléchir dans le plan propre de cet Unus Mundus, n’y aurait-il pas dès lors ce qu’il faudrait bien appeler une causalité formelle de l’archétype ?

[…]

Concrètement, l’Unus Mundus apparaît, comme Jung l’a remarqué, dans les phénomènes synchronistiques. Tandis que nous vivons normalement dans un monde duel d‘événements «Â  intérieurs «Â  ou «Â  extérieurs «Â , cette dualité disparaît dans un événement synchronistique ; les événements se comportent alors comme s’ils faisaient partie de notre psyché, en sorte que toute chose est contenue dans la même totalité. (…) Cette expérience est aussi le stade ultime du processus d’individuation où l’on devient un avec l’inconscient collectif, mais non d’une manière pathologique comme dans certaines psychoses où le processus d’individuation s’est mal déroulé et ou toutes choses se sont déformées. Quand le processus se déroule au contraire d’une façon positive, il implique une union avec l’inconscient collectif au lieu d’une cassure et d’une séparation, et cela signifie un élargissement de la conscience qui va de pair avec un dépérissement en intensité du complexe de l’ego. Quand cela arrive, l’ego s’efface en faveur de l’inconscient collectif. Atteindre ce point où les réalités intérieure et extérieure (la terre et le ciel) s’unifient est le but de l’individuation. A travers elle, l’homme atteint quelque chose de ce que Jung appelle le «Â  savoir absolu «Â  dans l’inconscient ».

Les conséquences sont énormes, puisqu’on voit tout à coup comme l’emboîtement archétype trouve sa justification dans sa propre dynamique ; comme le psychoïde s’amarre là définitivement à l’apparition de la synchronicité par le biais de l’Unus Mundus , et rejoint, par une double démarche psychologique et neurobiologique, d’autres hypothèses scientifiques auxquelles Hubert Reeves fait d’ailleurs allusion dans son article quand il parle de l’idée spéculative, mais en voie de recherche, que certains mécanismes cérébraux correspondraient à «Â  des systèmes quantiques à grande échelle «Â .
De fait, lorsque Niels Bohr suggère que la pensée implique de si petites énergies dans le cerveau qu’elle doit etre régie par des effets quantiques; lorsque David Bohm écrit que les «Â processus intellectuels et les sautes d’attention semblent « subjectivement se comporter selon le même principe d’incertitude que celui de la mécanique quantique»; lorsque London va jusqu‘à proposer que des mécanismes macroscopiques de nature quantique pourraient se révéler importants chez les organismes vivants en avançant que « dans certains processus biologiques, le concept d’un état fluide d’entropie nulle pourrait jouer un rôle décisif, car il combine la stabilité caractéristique des états quantiques avec la possibilité de mouvement » », ce qui est le double caractère de la vie, la chaîne se forme là (d’une façon encore hypothétique, il est vrai) vers cet «Â  état «Â  de la réalité où la notion même de matière raît et où la potentialité au sens aristotélicien gouverne désormais dans un monde qui est d’abord celui de l’aléatoire et de l’indéterminé.
Quoi qu’il en soit de ce point, on s’aperçoit enfin dans les quelques exemples que nous avons relevés, comme une équation «Â  différentielle «Â  s‘établit entre les notions d’archéype, de psychoïde, d’Unus Mundus, d’inconscient collectif et finalement comme émerge peu à peu l’idée que l’inconscient collectif est peut-être aussi un inconscient cosmique qui ne saurait être détaché de la totalité de l’univers dans son ensemble.

[…]

Une fois de plus, par ces mots, nous sommes rabattus à la notion du psychoïde qui se trouve aux deux bouts de l‘échelle psychologique, ou à l’archétype de l’Unus mundus sur lequel se bâtit l’individuation, mais qui en est aussi le terme. C’est l’emboîtement, en quelque sorte, que nous avions relevé des différents niveaux archétypes et physiques qui se trouve légitimé dans un processus de fondation/réflexion où la rationalité constitue le sujet en tant que tel, et marque le stade, non seulement spéculaire comme on aurait pu s’y attendre, mais aussi réflexif et progressif de la révélation de la totalité à elle-même. D’où la question qui s’impose: l’apparition du sens dans le monde ne renvoie-t-elle pas par ailleurs à un Sens du monde qui se donnerait à lire dans le jeu de la loi et du hasard, au bord d’un inconnu dont nous pouvons seulement dire qu’il est radicalement autre – à la fois vide et plein, sens et non-sens, Theos agnotos que nous réfléchissons en le réfléchissant?
Nous développons là finalement l’idée de création continue dans le sens singulier que lui avait donné Jung, et bâtissons l’hypothèse d’un ordre créatif qui s’affirme dans cet espace de jeu et de liberté que nous pointions à la croisée (ou à l’adéquation à elles-mêmes) de la causalité et de l’a-causalité. Ordre créatif qui serait la médiation de l’omniprésence de l’univers, et permettrait de penser dans les limites requises, dans son double versant scientifique et psychique, l’unicité multiple que l’homme tente de déchiffrer depuis ses origines en l‘épelant à la fois dans la rigueur de la science et dans l’assomption de son âme.
Il faut bien voir cependant, à ce point de réflexion, que c’est aussi une véritable hypothèse métaphysique qui est posée. La coïncidence en effet de la création unique et de la création continue,instituant cet ordre créatif que nous avons tenté de pointer – mais ordre créatif qui se subsume à son tour dans un ordre potentiel du monde qui est celui de l’Unus Mundus – nous renvoie en effet à un statut très particulier de l‘âme qui se déploie dans cet Unus Mundus, et qui est celui à l‘évidence d’une monadologie.
Que signifions-nous par ces mots? Quand Jung avance l’idée d’un savoir absolu, il fait explicitement référence à la philosophie de Leibniz. Quand il examnie les ancêtres de la notion de synchronicité, c’est Leibniz qu’il met clairement en avant – de même que ses considérations sur les nombres, son intérêt pour le Yi-King comme modèle opératoire de certains phénomènes synchronistiques, et la conception qu’on peut avoir de ce dernier comme manifestation numérale de l’Unus Mundus, renvoient de nouveau aux considérations de Leibniz sur ce texte chinois. Bien évidemment, il y a là plus que des coïncidences, mais une parenté établie et, pour reprendre un langage familier à la psychanalyse, une filiation évidente. Car la réappropriation de l’Unus Mundus dans le processus d’individuation, la réalisation du vir unus, de l’anthropos teleios, suppose la singularité même de l‘âme réalisée – et d’une âme qui symbolise pourtant avec ce qu’il faut appeler l‘âme du monde. Mieux encore, l‘âme singulière est l‘âme du monde cependant que l‘âme du monde est en retour totalement présente dans la multiplicité de chacune des âmes singulières. Pour comprendre ce paradoxe de l’entièreté de l‘âme à ce sens (mal traduit généralement par totalité – mais Jung se sert bien du mot allemand die Ganzheit), il faut admettre de raisonner dans ce plan virtuel par rapport à l’empirie – mais existant de sa propre existence spécifique – où l’inconscient fonde l’espace et le temps où il se déploie: ce monde même de l’Unus Mundus où la matière est spirituelle, où l‘âme est corporelle, et où l’inconscient dans son expression la plus haute, est la réalité de l‘âme dont l’homme sensible n’a pas encore pris conscience, mais qu’il a à dévoiler. C’est bien là le mystère de l’Unio spititualis dont nous parle Gherard Dorn, c’est le lieu purement qualitatif d’un espace et d’un temps qui sont ceux d’Hermès et de Sophia, où l’atman et le Brahman, le tao personnel et le tao universel, le Soi qui surgit dans notre âme en l’ayant fondée au départ, et le Soi en tant que tel, sont indissolublement les mêmes et les miroirs les uns des autres.
Alors chaque âme, en effet, symbolise au monde de l‘âme. Toute création continuée emblématise en fin de compte la création unique. Comme l‘écrivait Cassirer dans un registre voisin, «Â tandis que la forme de pensée de la causalité empirique vise essentiellement à établir une relation univoque entre certaines «Â causes » et certains «Â effets », la pensée mythique a à sa disposition (…) un choix parfaitement libre de «Â causes ». Tout peut encore ici devenir à partir de tout, parce que tout peut entrer spatialement ou temporellement au contact de tout. » De ce point de vue déterminé, il serait sans doute possible de réintroduire la notion de causalité par l’archétype – à l’expresse condition de marquer toutefois que cette causalité ne peut être comprise que comme une causalité formelle engendrée par les formes de l‘âme, qui ne peut se développer de ce fait que dans un temps subtil où elle suscite des actes purs de présence, et que cette causalité, à l‘évidence, dans sa réversion aux événements de l‘âme, ne se donne de légitimité que dans l’apparition du Soi – c’est-à-dire, osons le mot, de l’Imago Dei.

Michel Cazenave, Synchronicité, physique et biologie, dans La synchronicité, l‘âme et la science.

One thought on “L’Unus Mundus”

  1. c‘é qualcosa che é indistintamente perfetto,
    e precede la nascita del cielo e della terra
    quanto é calmo! e quanto é vuoto!
    autonomo e immutato, vaga in cerchio senza ostacoli
    si puo’ considerarlo la madre del mondo, non conosco il suo nome
    lo definisco tao “senso”,
    e lo chiamo, ma é insfficiente, cio’ che é grande!

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